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Full text of "En Haïti; planteurs d'autrefois, nègres d'aujourd'hui"

EUGENE AUBIN 



EN HAÏTI 



PLANTEURS D'AUTREFOIS 
NÈGRES D'AUJOURD'HUI 



32 phototj'-pies et 2 cartes en couleur hors texte 




LIBRAIRIE ARMAND COLIN 

io3, BOULEVARD Saint- Michel, PARIS 



A 



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V 



L. 



□ 
□ 

□ 




GRESSIER 
Route de Port-au-Prince a Léogane 




Les cases de M. Blanc Cyrille au Fond d'Oie 
Route de Lkooane a Jacmel 



EUGÈNE AUBIN 



EN HAÏTI 

PLANTEURS D'AUTREFOIS 
NÈGRES D'AUJOURD'HUI 



32 phototypies et 2 cartes en couleur hors texte 




LIBRAIRIE ARMAND COLIN 

5, RUE DE MÉZIÈRES, PARIS 

1910 

Droits de reproduction et de traduction régcrvés pour tous pays. 



Copj'^right nineteen hundred and ten 
by Max. Lecierc and H. Bourrelier, proprietors ot Librairie Armand Colin. 



PREFACE 



La faveur des circonstances m'a, par deux 
fois, ramené aux Antilles. J'ai habité Caracas 
(Venezuela), enl887-1889;Port-au-Prince(Haïti), 
en 1904-1906. Entre temps, j'ai visité toutes les 
grandes Antilles, quelques-unes des petites, et 
fait de longs voyages, aussi bien sur la Côte 
Ferme ^ qu'au travers du continent nord-améri- 
cain. 

Il n'existe point, en Amérique, région plus 
attrayante que les Antilles. La nature y est plus 
belle que partout ailleurs. Le relief du sol, la 

1. La « Côte Ferme » est la partie septentrionale de 
l'Amérique du Sud ; elle fut ainsi nommée par les Espa- 
gnols, qui touchèrent le continent sud-américain, après la 
découverte des Antilles. 

EN HAÏTI. a 



II EN HAÏTI 

splendeur de la végétation tropicale mettent 
certaines petites îles, — notamment notre Mar- 
tinique, — la partie française de Saint-Domingue 
et les Montagnes Bleues de la Jamaïque, au 
nombre de ces terres bénies, qui, parsemant la 
mer des Antilles, l'océan Indien et Tocéan Paci- 
fique, font, à notre globe, dans la zone des tro- 
piques, une ceinture de paradis. 

Quelque glorieuse qu'elle ait pu être au Ca- 
nada, l'aventure française en Amérique n'a nulle 
part été plus brillante, plus variée, plus prolon- 
gée qu'aux Antilles. Aucune île, sauf peut-être 
la Barbade, n'a échappé à la course de nos fli- 
bustiers, à l'établissement de nos colons. Sur 
toutes, la culture française a posé sa marque, 
à une heure quelconque de l'histoire, sur toutes, 
elle a laissé des traces plus ou moins profondes, 
et le jour est sans doute assez proche, où, en 
face de l'américanisme envahissant, il ne per- 
sistera plus dans ces îles, comme souvenir de la 
domination européenne, à côté de la langue espa- 
gnole à Cuba et Porto-Rico, que les restes partout 
disséminés de l'ancienne vie créole ^ française. 

1. La plupart des écrivains coloniaux donnent le nom de 
« créole >» à tout ce qui est originaire des colonies, par oppo- 
sition à ce qui y vient du dehors. 



PREFACE III 



Saint-Domingue fut, de beaucoup, la plus im- 
portante de nos possessions aux Antilles. Le 
hasard des découvertes en avait fait le premier 
établissement de Christophe Colomb et le com- 
mencement de l'empire espagnol en terre améri- 
caine. En 1630, des flibustiers de toutes nations, 
ayant été chassés de Saint-Christophe, vinrent 
s'établir dans l'île de la Tortue, au nord de 
la grande terre ; de là, les boucaniers, franchis- 
sant l'étroit canal, se répandirent, à la poursuite 
des bœufs sauvages, dans la partie occidentale. 
Parmi ces aventuriers, l'élément français prit 
rapidement le dessus ; si bien, qu'en 16/il, le 
gouverneur général des îles françaises de 
l'Amérique, alors établi à Saint-Christophe, 
envoya Le Vasseur, un de ses officiers, qui fut 
le premier « commandant pour le roi à la Tortue 
et à la côte de Saint-Domingue ». 

En 1697, le traité de Ryswick finit par recon- 
naître un tel état de choses et la « partie fran- 
çaise de Saint-Domingue » put se développer 
librement, en vertu du droit public. Un siècle 
durant, mais surtout après la guerre de Sept Ans 
et jusqu'à la Révolution, nous possédâmes, dans 
ce coin du monde, la plus riche et la plus belle 



IV EN HAÏTI 

des colonies européennes. Un édit royal et le 
Gode Noir de 1685 avaient réglé, dans son prin- 
cipe, le statut colonial. Le Cap-Français, aujour- 
d'hui Cap-Haïtien, était le port commercial ; le 
Fort-Dauphin, aujourd'hui Fort-Liberté, l'éta- 
blissement militaire. Au milieu du dix-huitième 
siècle, Port-au-Prince devint la capitale, où 
résidaient les « administrateurs de Saint-Do- 
mingue », le général et l'intendant, l'un mili- 
taire, l'autre civil, nommés pour trois années. 
Des commandants en second gouvernaient les 
trois « parties » du Nord, de l'Ouest et du Sud. 
La justice relevait des Conseils supérieurs de 
Port-au-Prince et du Cap, qui avaient remplacé 
ceux de Léogane et du Petit-Goave : ils enre- 
gistraient les édits royaux ou les règlements 
des administrateurs et formaient, avec ces der- 
niers, l'assemblée coloniale pour le consente- 
ment de l'impôt. Capucins, Dominicains et Jé- 
suites ^ se partageaient TÉvangélisation de la 



1. La partie française de Saint-Domingue était divisée en 
deux préfectures apostoliques par le cours de l'Artibonite. 
Celle de l'Ouest et du Sud appartenait aux Dominicains ; 
celle du Nord fut aux Capucins, puis aux Jésuites; elle revint 
aux Capucins, après la euppression de l'Ordre. L'archevêque 
de Santo-Domingo, primat des Indes occidentales, s'arro- 
fçeait l'autorité métropolitaine. 



PRÉFACE V 

colonie. Une petite garnison de trois régiments, 
envoyés de France, les milices et la maréchaus- 
sée coloniales garantissaient l'ordre et la 
sécurité. Dans les grandes plaines, les « habi- 
tants » cultivaient l'indigo, la canne à sucre et 
le coton ; tandis que les montagnes se trouvaient 
réservées aux caf éières et à l'élevage . Des nègres, 
importés d'Afrique, travaillaient aux planta- 
tions ; des mulâtres affranchis, nés du contact 
des blancs avec la race noire, formaient une 
classe intermédiaire entre les maîtres et les 
esclaves. Les concessions royales, les mariages 
avec les filles de planteurs enrichis, avaient in- 
troduit à Saint-Domingue les plus grandes 
familles de la noblesse française, et les noms 
les plus illustres s'attachaient aux « habita- 
tions ». A la fin de la période coloniale, on 
comptait environ 7./i00 propriétés ; le commerce 
s'élevait à près de 200 millions de francs (700 
millions de livres tournois), dont les trois quarts 
à l'exportation ; 1.500 navires, jaugeant 220.000 
tonnes, fréquentaient annuellement les ports. 
La Révolution française entraîna la perte d'une 
colonie, qui avait efficacement résisté aux at- 
taques anglaises, pendant toutes les guerres du 



VI EN HAÏTI 

dix-huitième siècle. Chacun des mouvements 
révolutionnaires de la métropole eut sa ré- 
percussion dans File lointaine. Les divers élé- 
ments du petit groupe français se virent succes- 
sivement dissociés, opposant les planteurs aux 
autorités coloniales, les grands aux petits blancs. 
A la faveur de ces dissensions, se produisirent 
l'agitation des mulâtres, puis le soulèvement 
des nègres. En 1794, des légions d'émigrés 
français, appuyées par une force anglaise, chas- 
sèrent de Port-au-Prince les commissaires de la 
Convention, défendus par les gens de couleur. 
Bref, un noir, Toussaint Louverture, devint le 
maître du pays. En 1802, la fièvre jaune dé- 
truisait l'expédition du général Leclerc ; l'indé- 
pendance d'Haïti, proclamée le l^'^ janvier I8O/1, 
était suivie d'un massacre général des Français. 
La totalité des colons étaient morts ou disper- 
sés. 

Ils avaient émigré en foule, dès 1793;, après 
l'émancipation des Noirs. Plusieurs rentrèrent 
en France ; d'autres gagnèrent la Louisiane, ou 
s'éparpillèrent dans les Antilles : quelques-uns 
passèrent à la Jamaïque, beaucoup à Cuba. Aux 
États-Unis, il y eut des réfugiés français dans 



PRÉFACE VII 

les Garolines, en Virginie, dans le Maryland, 
le Delaware, la Pennsylvanie et le New Jersey, 
jusqu'à New York et dans le Massachussets ; la 
plupart s'établirent à Philadelphie, qui était alors 
la capitale de la Piépublique. Le gouvernement 
fédéral et plusieurs États votèrent des subsides 
en leur faveur. Etienne Girard, de Bordeaux, 
négociant et armateur, qui mourut en 1831, lais- 
sant une fortune de 7 millions et demi de dollars, 
la plus grande qu'il y eut alors aux États- 
Unis, et dont la généreuse fondation perpétue 
la mémoire à Philadelphie, — la famille, origi- 
naire de la Touraine, dont naquit Paul Tulane, 
qui donna son nom à l'Université de la Nouvelle- 
Orléans, furent attirés en Amérique par la 
colonie française de Saint-Domingue. On cal- 
cula, qu'à la fin de la Révolution, il existait 
6.000 émigrés de Saint-Domingue, dispersés en 
terre américaine, aussi bien sur le continent 
que dans les îles, en dehors de nos posses- 
sions. 

Un créole de la Martinique, Moreau de Saint- 
Méry, qui fut membre du Conseil supérieur du 
Gap, avait composé une volumineuse descrip- 
tion de la partie française de Saint-Domingue, 



VIII EN HAÏTI 

au moment même de la Révolution ; il la com- 
pléta par une description, plus courte, de la 
partie espagnole, que nous cédait le traité de 
Baie, en 1795. Après avoir passé à Paris les 
premières années de la Révolution, Moreau de 
Saint-Méry gagna Philadelphie ; il s'y fit impri- 
meur et libraire, afin de publier son œuvre, qui 
reste le plus précieux témoignage d'une splen- 
deur à jamais disparue. Unis dans un pieux 
sentiment. Français et créoles, amenés aux 
Etats-Unis par cette époque de troubles, con- 
tribuèrent aux frais delà publication; — parmi 
les souscripteurs, en majorité colons de Saint- 
Domingue, réfugiés à Philadelphie, figurent les 
noms de John Adams et de JefFerson, Adet, mi- 
nistre de France ; Louis Philippe, Kosciuszko, 
La Fayette, Talleyrand,Volney, La Rochefoucault- 
Liancourt, les généraux Hédouville et Rocham- 
beau. Ainsi parurent les deux ouvrages fonda- 
mentaux, relatifs à la période coloniale dans l'île 
de Saint-Domingue : l*' Description topogra- 
phique et politique de la Partie Espagnole de 
Vîle de Saint-Domingue, par M. L. E. Moreau 
de Saint-Méry, membre de la Société philoso- 
phique de Philadelphie. — Philadelphie. Im- 



PREFACE IX 



primé et se trouve chez l'Auteur, imprimeur- 
àbraire, au coin de Front et de Walnut streets^ 
n^ 84, 1796; 2 vol. in-8*' avec carte; 2^" Des- 
cription topographique, civile, politique et histo- 
rique de la Partie Française de l'île de Saint- 
Domingue. Avec des observations générales sur 
sa population^ sur le caractère et les mœurs de 
ses divers habitants, sur son climat, sa culture, 
ses productions, son administration^ etc., etc. 
Accompagnées des détails les plus propres à 
faire connaître l'état de cette colonie à Vépoque 
du 18 octobre 1789. Philadelphie 1797, 2 vol. 

L'auteur commençait ainsi son « Discours pré- 
liminaire » : 

(( A cette vérité, depuis si longtemps répétée, 
que rien n'est aussi peu connu que les colonies 
des Antilles, se réunirait peut-être bientôt l'im- 
possibilité de connaître celle qui a été la plus 
brillante d'entre elles, si je ne me hâtais d'offrir 
le tableau fidèle de sa splendeur passée... Je 
publie la description de la colonie de Saint- 
Domingue, qui a été si justement enviée par 
toutes les Puissances, qui fut l'orgueil de la 
France dans le Nouveau Monde et dont la pros- 



EN HAÏTI 



périté, faite pour étonner, était l'ouvrage de 
moins d'un siècle et demi... Il ne peut jamais 
être indifférent, il est encore bien moins inutile 
de montrer ce que le génie français avait créé à 
deux mille lieues de la métropole, d'exposer avec 
détails ce que ce génie^ très souvent contrarié 
par le gouvernement, était parvenu à produire, 
presque en un instant, et avec une supériorité 
qui laissait loin derrière elle tout ce que les 
autres nations ont entrepris de semblable. » 

Par ailleurs, l'étrangeté de son sort, les mul- 
tiples variations de sa fortune valurent à Saint- 
Domingue une immense littérature. Les reli- 
gieux français furent ses premiers historiens : le 
P. de Gharlevoix, Jésuite, publia VHisioire de 
risle Espagnole ou de Saint-Domingue, 2 vol., 
Paris^ 1730. Les PP. Du Tertre etLabat, Domi- 
nicains, en traitèrent dans V Histoire générale des 
Antilles habitées par les Français, 3 \o\., Paris, 
1667, et dans le Nouveau voyage aux îles de l'A- 
mérique, 6 YoL, Paris, 1722. Un aventurier hol- 
landais, A. O. Oexmelin, se fit l'historien des 
flibustiers et boucaniers, parmi lesquels il se 
trouvait engagé {Histoire des aventuriers flibus- 
tiers qui se sont signalés dans les Indes, li vol., 



PRÉFACE XI 

Trévoux^ \.llh). Quand, après la guerre de Sept 
Ans, la diffusion des lumières et le règne delà 
philosophie encouragèrent les colons à présen- 
ter leurs doléances contre le système colonial, 
il y eut toute une éclosion de mémoires et de 
brochures, parmi lesquels l'ouvrage d'un ma- 
gistrat de la colonie, Hilliard d'Auberteuil 
[Considérations sur Vétat présent de la colo- 
nie française de Saint-Domingue^ 2 vol., Paris^ 
1776), est de beaucoup le plus connu. Raynal pu- 
blia, de son côté, un Essai sur V Administration 
de Saint-Domingue (1 vol., 1785). La Révolution 
souleva des passions nouvelles : les « troubles » 
les « désastres » de Saint-Domingue firent 
l'objet de déplorables récits. Le général baron 
Pamphile de Lacroix raconta, dans ses Mémoires 
pour servir à V histoire de la révolution de 
Saint-Domingue (2 vol., Paris, 1819), les douze 
années de campagnes, qui précédèrent l'indé- 
pendance haïtienne. Descourtilz narra ses 
propres aventures dans les Voyages d'un natu- 
raliste, 3 vol., Paris, 1809. Quand partit l'expé- 
dition du général Leclerc, un publiciste trop 
pressé, S. J. Ducœurjoly, avait aussitôt lancé un 
Manuel des habitants de Saint-Domingue (2 vol., 



XII EN HAÏTI 



Paris, 1802), à l'usage des futurs planteurs. 
Le point de vue haïtien fut présenté par 
MM. Placide- Justin (Histoire politique et statis- 
tique de rtle d'Hayti, 1 vol., Paris, 1826) ; Tho- 
mas Madiou [Histoire d'Haïti, 3 vol., Port-au- 
Prince, 1847); et Céligni Ardouin {Essai sur 
l'Histoire d'Haïti, l vol., Port-au-Prince, 1865). 
Jusqu'à la reconnaissance de l'indépendance, 
les colons dépossédés ressassèrent leurs griefs, 
suggérant les moyens les plus divers, afin de 
restituer sur l'île l'autorité française. L'indem- 
nité une fois réglée, les intéressés se turent. 
La nouvelle république n'attira plus que les 
sociologues, désireux d'étudier l'aptitude d'une 
population noire à se gouverner elle-même. 
L'empire de Soulouque valut à Haïti la rail- 
lerie universelle et l'efFet n'en a point encore 
disparu. Les Haïtiens y répondirent par de 
virulentes protestations, conçues dans ce style 
déclamatoire, qu'ils tiennent de leurs origines 
révolutionnaires. Pour n'en nommer qu'un, 
M. Hannibal Price, ancien président de la 
Chambre des Communes, écrivit un ouvrage 
vengeur intitulé : De la réhabilitation de la race 
noire par la République d'Haïti (1 vol., Porl-au- 



PREFACE XIII 

Prince^ 1900). Deux consuls anglais donnèrent 
sur Haïti d'intéressants souvenirs de carrière : 
M. Charles Mackenzie vint en 1826, parcourut 
toute File et jugea sans malveillance le système 
du Président Boyer {Notes on Haïti^ 2 vol., 
Londres, 1830); à partir de 1863, sir Spencer 
Saint-John résida une vingtaine d'années à 
Port-au-Prince. Il connut GefFrard, Salnave et 
Salomon ; les révolutions, qui firent passer le 
pouvoir des mulâtres aux nègres, lui parurent 
répréhensibles, si bien qu'il envisagea le nou- 
veau régime avec la plus extrême sévérité 
{Haïti ou la République noire. Trad. West,l vol., 
Paris, 1886). Un mulâtre allemand, M. Gentil 
Tippenhauer, a publié une monographie de 
l'île {Die Insel Haïti, 1 vol., Leipzig^ 1893) et 
d'utiles travaux de cartographie. Enfin le siè- 
cle, écoulé depuis l'indépendance, a vu la for- 
mation d'une littérature proprement haïtienne. 
IJ' Anthologie des prosateurs et poètes haïtiens 
(2 vol., Port-au-Prince, 1905) fut couronnée par 
l'Académie Française. Je citerai les vers de 
M. Oswald Durand, les romans de M. Frédéric 
Marcelin, les nouvelles de MM. Justin Lhéris- 
son, Fernand Hibbert, Antoine Innocent... 



XIV EN HAÏTI 



Bien que Tindépendance de la République 
n'ait été reconnue qu'en 1825, par une ordon- 
nance du roi de France, et la question définiti- 
vement tranchée par un traité du 1 2 février 1 838, 
moyennant l'indemnisation des familles de 
planteurs dépossédés, Haïti se trouvait, depuis 
180/i, virtuellement indépendante, donc en 
mesure de développer sur son territoire le 
régime, qui convenait le mieux aux exigences 
du pays et aux goûts de la race. Si, aux 
Gonaïves, sur l'autel de la Patrie, dans le pre- 
mier feu de la liberté, les Haïtiens s'étaient 
jurés « de renoncer pour jamais à la France », 
ils n'en ont pas moins conservé, par la force 
même des choses, notre langue et nos idées, en 
un mot notre culture : et ce fut cet héritage de 
la colonie française, volontiers accepté, qui 
maintint, entre eux et nous, un indissoluble 
lien. Involontairement, l'opinion française con- 
tinue de s'intéresser au sort d'Haïti; incon- 
sciemment, les Haïtiens participent à nos vicis- 
situdes. Non point qu'ils aient gardé intact le 
dépôt qu'ils avaient reçu de nous : renaissantes 
avec l'indépendance, les traditions africaines 
ont naturellement déformé ce que les popula- 



PRÉFACE XV 

lions nègres tenaient de nos enseignements. Le 
dialecte français créole est difficile à com- 
prendre, et le christianisme haïtien devient 
parfois méconnaissable sous une couche de 
fétichisme. Ainsi se forma peu à peu, en Haïti, 
plus particulièrement dans l'intérieur de Tile, 
une façon de culture nouvelle, dominée par les 
tendances ancestrales, mais où se retrouvent 
intactes, sous une apparence de sauvagerie 
africaine, les vieilles habitudes de notre vie 
créole. 

Les conditions, dans lesquelles se produisit 
l'indépendance, déterminèrent l'évolution du 
système haïtien : la nation était née d'un soulè- 
vement heureux contre les blancs. Il en résulte 
qu'elle vit encore encadrée dans une armature 
militaire et repliée sur elle-même, à l'écart des 
blancs, auxquels elle interdit, théoriquement, la 
propriété et qu'elle parque dans les ports ou- 
verts. « Aucun blanc, disaient fièrement les pre- 
mières constitutions, ne pourra mettre le pied sur 
ce territoire à titre de maître ou de proprié- 
taire. » Haïti libre a gardé les divisions adminis- 
tratives de la colonie : le canton est devenu la sec- 
tion rurale ; la paroisse, la commune ; le quartier, 



XYI EN HAÏTI 

l'arrondissement; la partie, le département; 
mais elle a connu toutes les variations de l'orga- 
nisme politique avec la multiplicité des consti- 
tutions. La première datait de 1805 ; et fut 
abrogée l'année suivante. Celle de 1816 dura 
jusqu'en 18/i6. Il y en eut de nouvelles en 1867, 
1874 et 1879 ; la dernière est de 1889. Haïti pos- 
séda des gouverneurs généraux, des protec- 
teurs, des présidents, des rois, des empereurs ; 
les uns nommés à vie, les autres à temps ; 
tous furent soldats amenés par l'intervention 
de l'armée et se maintinrent au pouvoir par le des- 
potisme militaire ^. Les premiers, Dessalines, 

1. Il est rare que les présidents dHaïti soient librement 
élus par les Chambres, réunies en Assemblée Nationale, aux 
termes des diverses constitutions. Un chef militaire prend 
la tète d'un mouvement d'opposition ; les exilés, accourus 
de la Jamaïque et de Saint-Thomas, tentent un débarque- 
ment ; il s'ensuit une période de troubles, et même d'hos- 
tilités, avec des effectifs peu nombreux et des rencontres 
peu sanglantes. Si le mouvement réussit, le chef révolu- 
tionnaire, disposant de la force la plus grande, impose le 
Président de son choix, en se désignant le plus souvent lui- 
même. Une fois le « chef » proclamé pour sept années, les 
bandes vaincues déposent les armes et tout le monde 
accepte le fait accompli, en attendant la révolution pro- 
chaine. La plupart des chefs haïtiens sont venus du Nord : 
Toussaint Louverture, Dessalines, Christophe, Pierrot, 
Geffrard, Salnave, Salomon, Hippolyte, Tirésias Simon Sam, 
Nord Alexis. Pétion et Boyer étaient de Port-au-Prince ; 
Nissage-Saget de Saint-Marc ; Soulouque, de lAnse-à-Veau. 
Le président actuel, le général Antoine Simon, est arrivé 
des Cayes. Le président, ainsi introduit par la force armée 



PREFACE XVII 

Christophe, Pétion, Boyer, avaient été compa- 
gnons de Toussaint Louverture ; les généraux, 
qui leur succédèrent, se virent désignés aux 
suffrages des troupes, comme grands proprié- 
taires, ou gens versés dans les mystères Vau- 
doux*. 

Dès le début de l'indépendance, l'île s'était 
partagée en deux régions, qui imposèrent alter- 
nativement leurs tendances : le Nord, où la colo- 
nisation française avait été plus sévère et plus 
longue, connut les grands fiefs militaires, la san- 
glante autocratie du roi Christophe, une race plus 
purement noire et plus vigoureuse, et — chose 
curieuse — un moindre attachement aux supers- 
dans le Palais National de Port-au-Prince, y vit entouré 
des quatre corps de la garde, à 300 hommes d'effectif chacun 
(artilleurs, chasseurs, tirailleurs et grenadiers), commandés 
par des officiers de confiance et augmentés de deux escadrons 
de cavalerie. La garnison de la capitale comporte quatre 
régiments soigneusement triés et se complète par un corps 
de volontaires, venus avec le nouveau président de son 
lieu d'origine et disséminés dans la ville ou aux environs, 
prêts à se reformer au premier appel. Le Fort National, 
qui domine Port-au-Prince, est naturellement confié aux 
mains les plus sûres. Deux fois l'an, le 1" janvier, anniver- 
saire de l'indépendance, et le 1" mai, «fête de l'agriculture, »> 
le président d'Haïti apparaît sur l'autel de la Patrie, en- 
touré de toute sa garde. 

1. Le fétichisme haïtien est généralement appelé « reli- 
gion du Vaudoux ». Certaines peuplades nègres, notam- 
ment les Aradas, désignaient, sous le nom de Vaudoux, les 
êtres supérieurs, tout-puissants, surnaturels. 



XVIII EN HAÏTI 



titions africaines. Le Sud jouit, au contraire, 
d'un régime plus doux; les blancs, tard venus, 
pénétrés des idées philosophiques du dix-hui- 
tième siècle, traitèrent plus humainement leurs 
esclaves et procréèrent un plus grand nombre 
de mulâtres ; l'autorité y procéda au partage 
méthodique des terres, ferma les yeux sur les 
divertissements Vaudoux et tomba dans les fan- 
taisies de l'empereur Soulouque. Dans les 
révolutions haïtiennes, le Nord représente plus 
ou moins la domination des nègres et le prin- 
cipe d'autorité ; le Sud, une reprise d'influence 
des mulâtres et des idées plus libérales. La 
scission s'était produite au cours même de la 
Révolution. Le mulâtre Rigaud tenait le Sud, 
alors que le nègre Toussaint Louverture était 
maître du Nord ; les deux partis en vinrent aux 
mains, dès 1799, sitôt que les gens de couleur 
se crurent débarrassés des blancs. Les pre- 
mières années du dix-neuvième siècle connurent 
le mulâtre Pétion, qui gouvernait à Port-au- 
Prince, tandis que son rival, le nègre Christo- 
phe, devenu Henri P'", régnait au Cap-Haïtien, 
transformé en Cap-Henri. La longue présidence 
de Boyer réunit toute l'ile sous l'autorité d'un 



PREFACE XIX 

mulâtre. La Révolution, qui le renversa en 18/i3, 
et l'empire de Soulouque inaugurèrent la domi- 
nation des nègres du Nord, qui s'est poursuivie 
presque sans interruption jusqu'à ce jour. 
A l'heure actuelle, il n'existe dans l'île qu'une 
petite colonie de blancs étrangers. Depuis le 
concordat de 1860, qui délivra l'Église d'Haïti 
d'une longue succession de prêtres inter- 
dits, en la confiant à une mission spéciale^, 
presque entièrement recrutée parmi le clergé 
breton, il y a partout des paroisses, des écoles, 
des hôpitaux, desservis par des religieux fran- 
çais. La congrégation des Pères du Saint-Esprit, 
les Frères de Ploërmel, les Sœurs de Saint- 
Joseph de Cluny et les Filles de la Sagesse se 



1. Composée d'excellents éléments, la mission d'Haïti a 
promptement restitué la dignité ecclésiastique; elle comporte 
un archevêque à Port-au-Prince, deux évêques au Cap- 
Haïtien et aux Cayes; avec quatre-vingt-quatre paroisses, 
desservies par des missionnaires, presque tous Français, 
que forme le séminaire spécial de Saint-Jacques en Gui- 
clan (Finistère). 

Pour l'enseignement secondaire, les Pères du Saint-Es- 
prit entretiennent à Port-au-Prince le petit séminaire-col- 
lège Saint-Martial ; les Frères de Ploërmel, le collège Saint- 
Louis de Gonzague ; les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, 
le pensionnat Sainte-Rose de Lima ; les filles de la Sagesse, 
le pensionnat de Notre-Dame du Sacré-Cœur. Au Cap-Haï- 
tien, l'Évêché a institué, pour les garçons, le collège de 
Notre-Dame du Perpétuel Secours. 

Dans toute la République, les Frères de Ploërmel, les 



XX EN HAÏTI 



sont multipliés dans la République. D'autre 
part, la Banque Nationale d'Haïti, société fran- 
çaise, constituée, en 1880, au capital de 10 
millions, fait le service des emprunts contractés 
en France, et encaisse les recettes y affectées ^ 
Le câble de la Compagnie française des Câbles 
sous-marins touche les principaux ports de Pile, 
qu'il joint avec New^-York, Cuba, nos petites 
Antilles et la Côte Ferme. Les navires de la 
Compagnie Transatlantique desservent men- 
suellement les côtes haïtiennes. 

Dans les ports ouverts ~, les seuls où soit tolé- 



Sœurs de Saint-Joseph de Cluny et les Filles de la Sagesse 
avaient ouvert, en 1905, 78 écoles, avec une population sco- 
laire de 12.161 enfants. Les deux congrégations de femmes 
desservaient, en outre, six hôpitaux à Port-au-Prince, au 
Cap-Haïtien, aux Gonaïves et aux Cayes. 

1. Deux emprunts haïtiens ont été placés sur le marché 
de Paris : 1° l'emprunt Domingue de 1875 (19 millions envi- 
ron) 5 p. 100, qui liquidait le solde des indemnités dues 
aux planteurs français, dépossédés par l'indépendance haï- 
tienne ; 2° l'emprunt 1896 de 50 millions 6 p. 100. 11 existe, 
en outre, une dette intérieure, amalgame d'un grand nom- 
bre de petits emprunts, conclus depuis 1896 avec des grou- 
pes de négociants de Port-au-Prince, et qui s'élevaient, en 
1905, à plus de 65 millions. Le service de ces divers em- 
prunts — intérêt et amortissement— est fait par la Banque 
Nationale d'Haïti, qui encaisse les recettes y affectées, à 
savoir des tant pour cent sur les droits payables en or, à 
l'exportation des cafés, cacaos et campèches. 

2. n y a, en Haïti, onze ports ouverts : Cap-Haïtien, Port- 
de-Paix, les Gonaïves, Saint-Marc, Port-au-Prince, Petit- 
Goave, Miragoane, Jérémie, les Cayes, Aquin et Jacmel. 



PRÉFACE XXI 

rée leur présence, les autres blancs font le com- 
merce de gros. Les premiers temps de l'indépen- 
dance ne les avaient point admis. Dessalines créa 
des commissaires publics, seuls autorisés à ven- 
dre les cargaisons débarquées des navires. Chris- 
tophe, ayant permis au commerce étranger de 
choisir ses propres agents, des maisons mulâ- 
tres se fondèrent sur la côte. Promptement, les 
facilités s'accrurent. Favorisés par les défiances, 
dontnous restionsrobjet,quelques Anglais s'ins- 
tallèrent dans les ports ; mais il n'en reste plus 
guère aujourd'hui, non plus que d'Américains. 
Bien avant le milieu du dernier siècle, les nôtres, 
mieux vus des Haïtiens, commencèrent à pren- 
dre pied, se « placèrent » avec des filles de 
couleur, et ouvrirent des comptoirs. 

Les premiers Allemands étaient venus dans la 
colonie en 176/i ; débris d'une colonisation mal- 
heureuse, entreprise à Gayenne, ils furent ins- 
tallés à Bombardopolis, près du Môle Saint-Ni- 
colas, et y prospérèrent dans la culture du café; 
ils étaient un millier, lors de la Révolution. L'in- 
dépendance haïtienne les distingua des blancs 
français, leur donna les droits de citoyen et le 
nom générique de noirs. Ils s'employèrent, du 



XXII EN HAÏTI 

reste, à le mériter et se perdirent parmi les 
nègres. Un nouvel afflux d'Allemands, venu des 
villes hanséatiques, s'accentua vers 1860. Plu- 
sieurs entrèrent comme employés chez les né- 
gociants français, épousèrent leurs filles et 
devinrent leurs successeurs. Depuis lors, un 
courant constant s'est établi, et le commerce 
allemand prend une part considérable dans les 
ports haïtiens, notamment à Port-au-Prince. Au 
Cap- Haïtien et dans la plaine du Nord, une colonie 
corse, très prospère, maintient dans les affaires 
une autorité indiscutée. A côté d'eux, plusieurs 
centaines de Quadeloupéens et de Martiniquais 
ont émigré en Haïti ; ils y pratiquent de petits 
métiers et, grâce à leur couleur, parviennent à se 
faufiler dans l'intérieur ^ Les Syriens doivent le 
même avantage à la souplesse de leur caractère; 
ils pénètrent dans tous les coins de l'île, comme 
marchands et colporteurs, se laissant expulser 
d'un endroit pour reparaître sur un autre. 



1. On estime qu'il se trouve, en Haïti, 1.500 gens de nos îles, 
principalement Guadeloupéens. Les Haïtiens les désignent 
sous le sobriquet de Moucas. Ils commencèrent à venir vers 
1850, aussitôt après l'abolition de Fesclavage. Plusieurs 
Guadeloupéens possèdent en Haïti d'importantes maisons 
de commerce ; MM. Boutin, à Saint-Marc et Port-au-Prince ; 
Gaston Revest, à Port-au-Prince ; Chériez, au Petit-Goave. 



PREFACE XXIII 

Entre blancs et noirs, les mulâtres servent 
d'intermédiaires, réduits à jouer le rôle qui 
revient à toute communauté peu nombreuse, res- 
serrée entre des groupements très forts. Ils four- 
nissent le plus grand nombre des courtiers et 
employés des maisons blanches. Plus fins, plus 
intelligents, plus instruits que les nègres, ils 
ont établi quelques industries, envahissent l'ad- 
ministration et les ministères. Seuls, le prési- 
dent de la République, les délégués dans les 
départements, les commandants d'arrondisse- 
ment et de commune sont généralement nègres 
purs, marquant, sur la côte, la prépondérance 
de l'autorité militaire et de l'élément nègre de 
l'intérieur. Parmi les Haïtiens, la disparition 
des blancs a fait des mulâtres une aristocratie 
de couleur, qui tient à l'exploitation de son pri- 
vilège, en s'appuyant sur les blancs pour mieux 
s'imposer aux nègres, sur les nègres pour mieux 
utiliser les blancs. Si les mulâtres de l'inté- 
rieur sont naturellement enclins à se perdre 
dans la masse noire, ceux des villes, particulière- 
ment à Port-au-Prince, tendent, dans la mesure 
du possible, à se rapprocher des blancs. Moreau 
de Saint-Méry observait déjà que « les mulâ- 



XXIV EN HAÏTI 



tresses affectaient une sorte de dédain pour les 
mulâtres ». — « Les mulâtresses, disait, de son 
côté, Hilliard d'Auberteuil, aiment les blancs et 
dédaignent les mulâtres » ; il raillait la suffi- 
sance du petit blanc, souvent aventurier ou 
vagabond, qui ressentait ainsi, au débarqué, les 
avantages de sa couleur. 

En modifiant les institutions, l'indépendance 
d'Haïti n'a point réussi à changer ces mœurs. 
Au-dessus de la capitale, remontent les quar- 
tiers ombragés de Turgeau, du Bois-Chêne et 
du Bois-Verna, où réside la société de couleur; 
les femmes, souvent fort claires de teint, y sont 
gentilles et raffinées, d'une excellente éduca- 
tion ; la vénération du sang blanc persiste en 
elles. — Avec une certaine dot, elles parvien- 
nent d'ordinaire à se marier chez nous et se 
perdent dans le milieu français. Moins fortu- 
nées, elles recherchent avidement en mariage 
les employés des maisons étrangères : des mai- 
sons de Port-au-Prince, s'entend ; car ces demoi- 
selles marquent, pour les ports de la côte, la 
même aversion que les jeunes filles de Paris 
pour la vie de province. A peine arrivé, le jeune 
Allemand, modestement éclos sur les bords de 



PREFACE XXV 



l'Elbe, n'a point de peine à débrouiller le secret 
des transactions locales, où l'échange commer- 
cial sert à recouvrir des opérations plus lucra- 
tives, telles que la négociation des emprunts 
intérieurs, le trafic des feuilles d'appointement 
et les spéculations sur le change. Les hommages, 
qu'il reçoit chez les gens de Turgeau, lui révè- 
lent brusquement la noblesse insoupçonnée de 
son origine. A-t-il réalisé quelque épargne, il 
se hâte de prendre une petite mulâtresse en 
légitime mariage ; chaque soir, la troupe impé- 
riale, issue des épiceries et pharmacies ger- 
maniques, remonte orgueilleusement vers ses 
foyers créoles. Mais voici que, dans les Antilles, 
aussi bien qu'ailleurs, FAllçmand , naguère 
paisible, [maintenant envahi d'ardeurs panger- 
manistes, s'applique à germaniser ces îles 
récalcitrantes . Pour plaire à l'époux, les « dames 
allemandes » d'Haïti témoignent volontiers d'un 
patriotisme résigné à l'égard d'une métropole 
inconnue. A la génération suivante, les enfants, 
nés de telles unions, se fondent insensiblement 
dans la masse créole. 

Le gouvernement, l'administration, la justice 
haïtiennes, le conseil des secrétaires d'État, le 



XXVI EN HAÏTI 

tribunal de Cassation, les onze tribunaux civils, 
les douze arrondissements financiers, le com- 
merce blanc, la société de couleur pénétrée par 
les mariages étrangers, les codes, les lois, 
la presse, la littérature française créole, la 
représentation nationale, avec sa Chambre des 
Communes ou Corps législatif et son Sénat, — 
le (( grand Coi^ps », ainsi que le désigne le res- 
pect haïtien, — tout cela plus ou moins calqué 
sur nos propres institutions, — ne sont que la 
façade extérieure de la République d'Haïti. 
L'intérieur est tout autre et se passe de cet 
appareil superflu. Sur les ruines de la colonisa- 
tion française, sans grand souci d'administra- 
tion, un million et demi ^ de nègres se trouvent 
actuellement en possession de l'ancienne terre 
des blancs, dont ils vivent par la culture de leur 
petit bien. Ils forment, dans la plus grande 
partie du pays, une démocratie rurale, enca- 
drée par une police militaire, ayant peu de 
besoins, marquant un égal dévouement pour 
ses prêtres et ses sorciers, fixée au sol par 



1. En 1789, la population de couleur à Saint-Domingue ne 
dépassait pas 500.000 individus ; les guerres de la Révolution 
la réduisirent à 400.000. 



PREFACE XXVII 



les dispositions du Gode Rural, acceptant pour 
horizon les limites de la commune, sans désir 
de chercher plus loin ni des gouvernants ni des 
juges. Beaucoup sont aisés, la plupart semblent 
contents; je ne crois pas qu'il y ait au monde 
nègres plus heureux ni plus tranquilles, tant 
que la politique n'intervient point dans leurs 
affaires et que la révolution reste à distance de 
leurs cases. Pratiqués par eux-mêmes, le régime 
militaire et la justice sommaire ne semblent pas 
leur peser; la simplicité du système répond 
entièrement à leurs convenances. Ce système 
dérive, d'ailleurs, des origines mêmes de la 
nation haïtienne. « Jamais armée européenne^ 
observait Pamphile de Lacroix, n'a été soumise 
à une discipline plus sévère que ne le furent 
les troupes de Toussaint Louverture. Chaque 
gradé commandait le pistolet à la main et avait 
droit de vie et de mort sur ses subalternes. » 
L'Haïtien en a gardé une indifférence résignée 
pour les pires abus du pouvoir. Prison pas 
faite pour chiens^ dit le proverbe créole. 

J'ai visité la plus grande partie d'Haïti ; 
abstraction faite des missionnaires, il n'existe 
sans doute aucun blanc, qui y ait, depuis long- 



XXVIII EN HAÏTI 



temps, parcouru d'aussi longs itinéraires. Sauf 
dans la plaine du Gul-de-Sac, où les chemins sont 
praticables aux voitures, j'ai toujours voyagé 
à cheval, accompagné de domestiques nègres. 
Les autorités militaires m'ont conduit de poste 
en poste; dans les bourgs, les prêtres bretons 
m'ont donné l'hospitalité. D'autre part, la com- 
plaisance d'amis haïtiens ou de Français créoles 
m'a mis en contact avec la superstition popu- 
laire et le culte du Vaudoux. J'ai vu des repas, 
des danses, des cérémonies africaines ; j'ai vi- 
sité les sanctuaires de sorciers réputés. Plus 
que quiconque de ma couleur, je crois m'être 
trouvé en mesure d'observer la coutume des 
campagnes haïtiennes. J'avoue y avoir pris un 
extrême plaisir. Dans un cadre magnifique, 
j'avais sous les yeux une suite ininterrompue de 
manifestations populaires, d'une incomparable 
étrangeté, qui se produisaient dans un idiome 
issu de notre langue, sous des formes, dont 
l'origine africaine se trouvait influencée par 
notre culture et par notre histoire. 

Les lieux mêmes gardaient le témoignage de 
leur passé français. Dans les plaines, les vieux 
moulins à sucre, les conduites d'eau, les barrages 



PREFACE XXIX 

d'irrigation de la colonie persistent sous les feuil- 
lages. Dans la plaine du Nord, où la colonisa- 
tion fut le plus intense, les portes monumen- 
tales demeurent au seuil des habitations aban- 
données ; les vieilles fontaines ornent encore les 
places du Cap et de Fort-Liberté; la citadelle de 
l'ancien Fort-Dauphin garde ses bastions et ses 
fossés en ruines. Sur la cime d'un morne, se 
dresse intacte l'énorme forteresse de la Ferrière, 
dont le roi Christophe voulut faire le réduit de 
son peuple contre un retour offensif des Fran- 
çais. Sur la route du Cap aux Gonaïves, le 
chemin continue à gravir les empierrements 
de la route coloniale. A Saint-Marc, à l'Ar- 
cahaye, à Port-au-Prince, subsistent les églises 
et de vieilles maisons. Souvent, les rues des 
villes gardent encore les noms empruntés 
à la France du dix-huitième siècle ; les noms 
des bourgs perpétuent le souvenir des gouver- 
neurs qui les ont fondés, tels d'Ennery et Yal- 
lière. La nomenclature des habitations n'a point 
varié, et chaque famille française, issue des 
colons de Saint-Domingue, peut retrouver, 
sinon quelques pierres, du moins son propre 
nom, rattaché à la demeure de ses ancêtres. 



XXX EN HAÏTI 

Sur une carte de la plaine du Nord, se lisent 
encore les noms des habitations disparues : 
Vaudreuil, Bréda, Dhéricourt, Daux, Duplaa, 
Chastenoye, GallifFet, de Noé, Ghoiseul, Butler, 
de Gharitte, Le Normantde Mézi, etc. Les gens 
de Jérémie ne manquent point de conduire 
leurs visiteurs à l'habitation célèbre, où, de 
l'union d'un colon français avec une négresse, 
naquit le général Dumas. 

Un voyage dans les grandes Antilles permet 
de retrouver, en maint endroit, la descendance 
des émigrés de Saint-Domingue, chassés par la 
Révolution. Guba étant l'île la plus proche, ceux- 
ci se répandirent dans toute la partie orientale, 
alors à peu près déserte : une colonie nombreuse 
se groupa au pied de la Sierra Maestra et dans 
la région montagneuse qui borde la côte, depuis 
Santiago-de-Guba — « Saint- Yague-de-Gube », 
disaient nos créoles — jusqu'au delà de Guanta- 
namo. La plaine y est tout entière plantée en 
cannes, etnombre d'usines sont peuplées de Fran- 
çais, gens du Béarn, annuellement appelés par la 
campagne sucrière. Dans les collines, caféières 
et cacaoyères furent créées par les réfugiés de 
Saint-Domingue. Beaucoup d'esclaves suivirent 



PREFACE XXXI 

leurs maîtres ; si bien que la partie orientale de 
Cuba se trouve remplie de nègres, de langue 
et de nom français, qui maintiennent leur indi- 
vidualité, possèdent leurs « sociétés de danse » 
particulières, se servent du tambour et non de 
la guitare, enfin entretiennent leurs sorciers pro- 
pres, à l'écart des nègres espagnols. L'expan- 
sion de ces émigrés avait été telle, que tout 
l'Est de Cuba se trouva naturellement francisé ; 
Hérédia, né Cubain, écrivit en vers français. 
Certains, s'écartant du gros de nos colons, 
s'avancèrent davantage vers l'ouest. Mme Fré- 
dérique Bremer et R.-H. Dana racontent, 
qu'au cours de leurs voyages, en 1851 et 1859, 
ils furent les hôtes d'un émigré de Saint- 
Domingue, devenu Tun des principaux plan- 
teurs de la province de Matanzas. 

D'autres colons s'étaient réfugiés à la Jamaï- 
que : une centaine de familles françaises y intro- 
duisirent le café et le cacao dans les Mon- 
tagnes Bleues. Si la colonie française de Cuba 
est restée compacte et vivace, celle de la 
Jamaïque est à peu près décomposée : le petit 
groupe primitif ne se renouvela point. Comme, 
en certaines parties de l'Amérique, l'exode vers 



XXXII EN HAÏTI 



l'Europe constitue communément la marque du 
succès, les planteurs enrichis rentrèrent en 
France ; ceux qui échouèrent firent souche de 
mulâtres : il ne reste plus qu'un groupe infime 
de créoles blancs, portant des noms français et 
conscients de leur origine française. L'un d'eux, 
M. Malabre, est notre agent consulaire à Kings- 
ton. L'église catholique y était naguère française 
et ce furent nos missionnaires qui lui procurè- 
rent une communauté nègre. La a Parade » 
porte la statue d'un jésuite savoisien, le P. 
Joseph Dupont, qui, toute sa vie, desservit la 
paroisse et mourut en 1887. 

De même qu'à la Nouvelle-Orléans, Béarnais 
et Corses ont pris coutume de se rendre aux 
Antilles : bon nombre de Béarnais se sont éta- 
blis à la Havane et dans la partie occidentale 
de l'île de Cuba ; nous trouvons quelques 
Corses dans la République Dominicaine, une 
colonie fort importante à Porto-Rico. En dehors 
des Français, qui se trouvent à Saint-Jean et à 
Ponce, employés au chemin de fer ou aux 
sucreries, nos compatriotes corses possèdent à 
peu près le quart des caféières dans le massif 
montagneux du sud. Les premiers vinrent du 



PRÉFACE XXXIII 

cap Corse, il y a bientôt un siècle ; et le courant 
d'émigration s'est maintenu. Beaucoup firent 
fortune et regagnèrent la terre natale. A Saint- 
Thomas, qui n'est plus que l'ombre d'elle- 
même, persiste le souvenir des nôtres, qui s'y 
enrichirent, durant la splendeur de l'île, née 
des guerres et des révolutions voisines; il y 
reste égaré un groupe de deux cents pêcheurs, 
venus de Saint-Barthélémy et de Saint-Martin. 
Pendant mon séjour en Haïti, en voyageant 
dans les grandes Antilles, j'avais recueilli 
d^abondantes notes sur tout ce qui restait de 
nous dans ces îles, où l'activité française fut 
si grande au cours des trois derniers siècles. 
J'aurais aimé faire un tableau complet de ce 
qui s'y conserve de la France, en fixant un état 
de choses, menacé par le progrès des temps, 
la disparition nécessaire de la vie créole et le 
développement de l'influence américaine. Notre 
opinion, indifférente aux choses du dehors, 
inattentive aux groupes français de l'Amérique 
ou portée vers d'autres contrées, ne se rend 
point compte de l'invincible persistance de 
l'empreinte française, partout où elle s'est 
posée. A la lumière du présent, j'aurais voulu 

EN HAÏTI. C 



XXXIV EN HAITÎ 

évoquer le charme de l'ancienne vie créole fran- 
çaise des Antilles 1 qui paraît bien avoir été, au 
dix-huitième siècle, la forme la plus plaisante 
de la vie coloniale. Malgré leurs erreurs et la 
dissolution de leur vie, nos planteurs avaient 
transporté dans les îles tout le raffinement de 
leur temps : il semble qu'ils en aient mis quel- 
que chose dans leur contact avec la race nègre 
et qu'ils aient su, mieux que les Anglais ou 
les Espagnols, manier ces populations enfan- 
tines et jouir de la beauté des tropiques. 

Le sort a voulu que ces trois dernières 
années m'aient emmené bien loin des Antilles. 
Depuis lors, j'ai fait et publié un long voyage 
en Perse; je me trouve à l'heure actuelle, dans 
les Balkans, au milieu d'affaires d'un intérêt 
immédiat, alors que les Antilles, leurs peuples 
et leur histoire apparaissent injustement comme 
choses lointaines et déjà presque du passé. Il me 
faut donc renoncer à faire le travail projeté et me 
borner à réunir, dans le présent volume, les 
lettres envoyées diU Journal des Débats, pendant 

1. Avant de se fixer au Japon, Lefcadio Hearn séjourna 
à la Nouvelle-Orléans et à la Martinique. Il écrivit, dans 
cette île, une charmante description de la vie créole fran- 
çaise {Two years in the French Wesl Indies). 



PRÉFACE XXXV 

mon séjour en Haïti. Ces lettres ne contiennent 
pas une description complète du pays ; elles 
racontent simplement une série de promenades 
et d'études, au cours desquelles j'ai recueilli le 
plus de renseignements possible sur les mœurs 
des nègres haïtiens et les souvenirs de notre 
colonie. M. G. Hutin, géographe adjoint au 
ministère des Affaires étrangères, a bien voulu 
dresser les deux cartes jointes à ce livre. 

Dans la transcription des mots créoles, des 
noms d'arbres et de plantes, je me suis servi, 
bien qu'elle soit souvent variable, de la forme 
généralement usitée parle P. Labat, Moreau de 
Saint-Méry et Descourtilz. 

J'éprouve d'autant plus de plaisir à réunir ces 
lettres que j'acquitte envers les Antilles une 
dette de reconnaissance. Les séjours que j'y fis 
ont été délicieux ; je n'éprouvai nulle part sen- 
timent plus complet de solitude et d'indépen- 
dance, et ce furent ainsi sans doute les moments 
les plus heureux d'une vie, qui s'est écoulée, à 
travers le monde, en un continuel enchante- 
ment. 

Herkulesbad, juillet 1909. 




"^^^mm 



^0-:-^'^'' 




Lk HA^siN GKM.UAL. PoRTE SaINT-MaUTIN 




Le bassin général. Porte Dumée 



Aubin. En Haïti. 



Pl. I 



EN HAÏTI 



CHAPITRE PREMIER 



LE BASSIN GENERAL 



La plaine du Cul-de-Sac. — « Du temps des blancs. » — Ce 
qui reste des irrigations de la colonie, — Les deux sys- 
tèmes : Rivière Grise et Rivière Blanche. — Le chef de la 
première section des Petits-Bois. — L'habitation Lamar- 
delle. — Le règlement d'eau ; les syndics d'irrigation. 



Port-au-Prince, 1906. 

Quand les Français s'établirent à la côte de 
Saint-Domingue, leurs premières installations 
permanentes furent créées au Gul-de-Sac^ 

1. On appelait Cul-de-Sac, dans nos îles, une baie très 
enfoncée dans les terres. A la Guadeloupe, les deux baies 
profondes, qui séparent l'île en deux parties, se nommaient 
le grand et le petit Cul-de-Sac. A la Martinique, les Culs-de- 
Sac étaient nombreux et portaient chacun une appellation 
déterminée : Cul-de-Sac Royal (la baie actuelle de Fort-de- 
France), des Gahons, des Salines. A Saint-Domingue, les 

EN HAÏTI. 1 



2 EN HAÏTI 

Le nord de l'île avait connu bien auparavantles 
établissements des flibustiers et boucaniers, 
qui, de leur réduit primitif dans l'île de la Tor- 
tue, essaimaient, par petits groupes, le long des 
côtes, depuis la baie de Samana jusqu'à celle 
des Gayes, et multipliaient leurs « boucans » ^ 
dans l'intérieur de la grande terre. En 1660, le 
P. de Gharlevoix estimait leur nombre à 3.000, 
parmi lesquels la plupart des Français étaient ori- 
ginaires de Normandie : il y en avait 250 à la Tor- 
tue, 60 à Port-Margot, une centaine dans les 
cantons voisins vers Port-de-Paix,l'20à Léogane. 
Mais, jusqu'au moment où le traité de Rysw^ick 
eut fixé le droit public dans l'île de Saint-Do- 
mingue, la menace constante des Espagnols 
ne permettait guère les cultures dans la plaine 
du Nord. Les Espagnols attaquaient à tout mo- 
ment le Cap-Français, les Français pénétraient 
jusqu'à Santiago de la Véga, et le cours d'eau, 
qui sépare encore les deux « parties », fut jus- 
tement nommé la Piivière du Massacre. A Pcx- 
trémité méridionale, la plaine du Fond de l'Ile 



anciennes cartes marquent le Cul-de-Sac de Léogane. Il per- 
dit ce nom avec la déchéance de la ville et resta, dès lors, 
innommé, étant le seul Cul-de-Sac de la colonie. 

1. Les boucans étaient les lieux habituels, où les bouca- 
niers faisaient rôtir ou fumer les viandes, provenant de leur 
chasse. 



LE BASSIN GENERAL 



à Vache, qui s'étend derrière les Cayes, se 
trouvait trop éloignée ; si bien que la sécurité 
de la « partie de l'Ouest », défendue par ses 
étangs et ses montagnes, garantie par la fai- 
blesse relative des Anglais de la Jamaïqu e, y 
attira, avec lec débuts d'une colonisation du- 
rable, ceux de l'organisation coloniale. 

En 16o/i, un gros de boucaniers, chassés du 
Nord par les Espagnols, prit pied à Léogane. 
Les terrains de chasse devenant moins abon- 
dants, il leur fallut vivre des cultures, qu'ils, 
étendirent jusqu'au Petit-Goave. En 1665, lev 
gouverneur, M. d'Ogeron, qui était de l'Anjou^ 
attira dans l'île des colons angevins. En 1667^ 
il fit venir deux cargaisons successives de 
50 filles françaises, qui, mises à l'encan, trou- 
vèrent un rapide débit : ce furent, selon l'ex- 
pression américaine, les mères de la colonie. 
En 1690, la capitulation de Saint-Christophe * 
amena 300 réfugiés dans la plaine de l'Artibo- 
nite et surtout au Gul-de-Sac. « De toutes les 
colonies des îles françaises de l'Amérique,, 
écrit le P. de Gharlevoix, celle de Saint-Ghris- 



1. La partie française de l'île de Saint-Christophe nous- 
fut restituée par la paix de Ryswick; mais ayant dû capi- 
tuler une seconde fois, dès le début de la guerre de la Suc- 
cession d'Espagne, elle fut définitivement perdue au traité 
d'Utrecht. 



EN HAÏTI 



tophe avait toujours été la mieux réglée et la 
plus policée. La dispersion, qui s'en fit dans les 
autres, y porta des manières, des sentiments et 
des principes d'honneur et de religion, qu'on 
n'y connaissait guère auparavant. » L'année 
suivante, on comptait, dans le Nord, un millier 
d'individus, concentrés au Cap-Français et 700 
dans les parties de TOuest et du Sud, dont 
200 à Léogane, les plus aisés de la colonie, 
90 aux Grand et Petit-Goave, 50 au Cul-de-Sac. 
En 1696, il s'y joignit 147 familles, transpor- 
tées de Sainte-Croix, dont la métropole avait 
ordonné l'abandon. La tranquillité née de la 
paix de Ryswick, amena le rapide développe- 
ment de Saint-Domingue ; colons blancs et es- 
claves nègres commencèrent d'y affluer. Les 
premières cannes furent plantées au Cul-de-Sac 
en 172/i. Six ans plus tard, des barrages furent 
établis sur les deux rivières et un système com- 
plet d'irrigation réparti dans toute la région. 
Les habitations se multiplièrent, concédées à 
des colons entreprenants, à des fonctionnaires 
ou des magistrats coloniaux, auxquels leur situa- 
tion valait certaines exemptions dans le paie- 
ment de la capitation des nègres, enfin à des 
seigneurs de la cour, désireux de faire aux colo- 
nies des placements avantageux. 



LE BASSIN GENERAL 5 

Ces gens étaient grands propriétaires, pro- 
ducteurs des deux denrées coloniales les plus 
précieuses de l'époque, à savoir le sucre et l'in- 
digo. A rhabitation de plaine, qui portait leur 
nom, était généralement annexé un « corail » ^, 
situé dans le bois voisin, où s'ébattait le menu 
bétail, plus particulièrement les porcs, de l'es- 
pèce dite (( cochons de Chine », qui, sous le 
nom de ionqains, pullulaient dans la colonie. 
A faible distance, dans les mornes, la plupart 
possédaient des terrains affectés à la culture du 
café et des vivres ; après avoir créé de rapides 
fortunes, le prix du café était devenu moins ré- 
munérateur ; il y avait eu surproduction et le 
goût public préférait le café de Surinam à celui 
de Saint-Domingue. Sur les crêtes, ou dans les 
savanes du Mirebalais, des « battes » ~ étaient éta- 
blies pour l'élevage du gros bétail. Ces divers 
établissements se complétaient les uns par 
les autres et attachaient à autant de lieux le nom 
du même colon. Les grands planteurs des cam- 
pagnes constituaient l'élément stable de la 
colonie; si même leur état de fortune leur per- 



1. Corail, de l'espagnol cornai, cour, enclos. 

2. Haile, de l'espagnol haîo, haras, centre d'élevage. Beau- 
coup de mots espagnols ont ainsi pénétré dans le français 
créole de Saint-Domingue, à cause du voisinage et des rap- 
ports fréquents qui existaient entre les deux parties de l'ile 



EN HAÏTI 



mettait de s'établir en France, ils restaient liés 
par leurs intérêts aux habitations familiales. A 
la différence des habitants des villes, qui, pour 
la plupart, se bornaient à y toucher barre, à la 
recherche d'un enrichissement rapide. 

D'après Hilliard d'Auberteuil, il y avait, en 
1775, dans la plaine du Cul-de-Sac, 80 sucreries, 
produisant 9.38/i « milliers » de sucre blanc et 
17.730 de sucre brut — sans parler des indi- 
^oteries, « guildiveries » pour la fabrication de 
Talcool de canne, fours à chaux et brique- 
teries ^ Il est resté dans le pays toute une 
légende sur la splendeur de cette ancienne so- 
ciété coloniale, qui s'enrichissait rapidement, 
acquérait, en cas de besoin, la noblesse avec 
la fortune et dépensait en parvenus. — Un vieux 
dicton des Antilles françaises marquait la pros- 
périté relative de nos diverses possessions ; on 
disait: « Les seigneurs de Saint-Domingue, les 
gentilshommes de la Martinique, Messieurs de 



1. Un millier faisait 1.000 livres; deux milliers, un tonneau. 

Le sucre brut ou moscovado était produit par les premières 
opérations d'une sucrerie: ce n'était qu'un sirop solidifié. 
Poussées plus loin, les opérations donnaient le sucre blanc 
ou cassonnade. 

Les guildiveries servaient à la distillation de l'alcool de 
canne, primitivement appelé giiildive dans nos îles. Le mot 
de guildive est souvent employé en Haïti, au lieu de guildi- 
verie. 



LE BASSIN GENERAL 7 

la Guadeloupe et les gens de Gayenne. » M. d'Au- 
berteuil cite trois frères, venus d'Anjou à Saint- 
Domingue en 17Zi8 ; ils ne possédaient aucun 
bien. Le dernier d'entre eux mourut en 1770 ; 
il laissait à ses héritiers la terre seigneuriale de 
Baugé, lieu de sa naissance, qu'il avait réussi à 
acquérir, et une habitation sucrière de liOO car- 
reaux 1 dans la plaine du Gul-de-Sac, habitation 
qui conserve encore le même nom ; plus 
600 nègres de choix, 1.500.000 livres tournois 
placés en France, autant dans la colonie. Cet 
heureux colon n'oubliait pas les enfants de cou- 
leur, que ses frères et lui avaient eus de leurs 
esclaves ; il leur léguait une grande indigoterie 
avec beaucoup de nègres. G'était l'époque où 
30.000 Français s'établissaient à la côte de Saint- 
Domingue ; la colonie absorbant à elle seule le 
quart du commerce extérieur de la France. Son 
trafic suffisait à l'enrichissement de nos ports, 
surtout de Bordeaux, de Nantes et du Havre. 



1. Les anciennes mesures françaises persistent encore en 
Haïti. Les terrains s'y comptent par carreaux, soit 100 pas de 
S pieds et demi au carré, ou 12.939 mètres carrés. Un peu 
plus d'un hectare et quart. Tel était, du moins, le carreau 
de Saint-Domingue ; il était un peu plus petit dans d'autres 
colonies. 

Le gallon, de 3 litres 75, sert à mesurer les liquides; la 
livre de 500 grammes est l'unité de poids. Dans les magasins, 
es étoffes se vendent à Vaune de 4i pouces, soit 1 m. 18. 



EN HA m 



La Révolution détruisit cette prospérité et 
les colons disparurent. 

Pourtant, le siècle écoulé n'a pas plus effacé 
la vieille empreinte française de la plaine du 
Gul-de-Sac que des autres régions d'Haïti. Le 
nom des habitations y conserve toujours le sou- 
venir des planteurs blancs, un peu déformé par- 
fois dans la bouche des nègres; des noms com- 
muns dans notre pays restent attachés à tous 
les recoins, à côté de noms illustres comme 
Ségur, Noailles, La Ferronays, Vaudreuil ou 
Soissons. Les habitations morcelées ont bien 
gardé leurs appellations primitives, en y joi- 
gnant un qualificatif susceptible de distinguer 
les parcelles ; « grande » et « petite place » 
marquent l'endroit où se trouvait naguère la mai- 
son du propriétaire, ou l'atelier d'esclaves. Les 
corails d'autrefois sont devenus des « bois ». 

Si la largeur des anciennes routes s'est 
maintenue, elles sont maintenant défoncées 
d'ornières, coupées par les conduites d'irriga- 
tion, bossuées par les tuyaux d'eau, imprati- 
cables aux voitures pendant la saison pluvieuse. 
Entre les habitations courent des chemins creux, 
que les créoles appellent des « corridors » ; enfin, 
les sentiers, longeant les aqueducs, prennent 
le nom de la « dalle » voisine. 



LE BASSIN GENERAL 9 

A l'époque coloniale, les travaux d'irrigation 
étaient la gloire et la richesse de la plaine du 
Gul-de-Sac. Les deux cours d'eau, venus du 
sud, la Rivière Grise ou Grande-Rivière du Gul- 
de-Sac, la Rivière Blanche ou Rivière du Bou- 
can-Brou, comportaient des barrages à leur 
sortie des montagnes. Leurs eaux, ainsi répar- 
ties en un double système, étaient distribuées 
jusqu'aux extrémités de la plaine, qu'elles divi- 
sent en trois parties : Petite Plaine, entre la 
Rivière Grise et la mer; Moyenne Plaine, entre 
les deux rivières ; Grande Plaine, entre la Rivière 
Blanche et FEtang Saumâtre^... A l'heure ac- 

1. Après l'introduction tardive de la culture de la canne 
dans la partie française (dans la partie espagnole, elle avait 
été apportée des Canaries, quelques années seulement après 
la conquête), les colons établis au Cul-de-Sac durent prati- 
quer des prises sur les rivières, afin de remédier par l'ir- 
rigation à Tabsence de pluies, causée par les six mois de 
la saison sèche. Les planteurs étaient encore peu nombreux. 
En 1739, il n'y avait dans toute la plaine que 530 blancs, 
02 affranchis ou mulâtres, 8.024 nègres. Cependant des 
litiges naquirent pour le partage de l'eau, si bien qu'en 
1758 il fallut mettre à l'étude une distribution générale et 
provoquer la nomination de syndics. La guerre de Sept Ans 
retarda la mise en train de l'affaire ; les lenteurs adminis- 
tratives firent le reste. En 1773 seulement, le projet des ir- 
rigations de la Grande-Rivière fut approuvé par le tribunal 
terrier, composé des administrateurs et de trois conseillers 
au Conseil supérieur ; son exécution confiée à un entre- 
preneur de Paris. Le système définitif ne fut achevé qu'en 
1785, c'est-à-dire à la veille même de la Révolution. Les 
travaux avaient coûté 3 millions, assurant « l'arrosement 
de 7.988 carreaux, dépendant de 58 sucreries, avec 3.130 



10 EN HAÏTI 

tuelle, il ne reste plus que des débris. Les trois 
quarts de la plaine sont incultes, livrés à la 
végétation des acacias, des bayaondes^ et des 
cactus. Là où il est encore possible d'amener 
l'eau, prospèrent les cultures de vivres et les 



pouces courant par seconde — (Moreau de Saint-Méry — ) ». 
Le règlement d'eau, intervenu entre tous les intéressés et 
muni de la sanction légale, était strictement appliqué. 

Les autres rivières du Cul-de- sac, notamment la Rivière 
Blanche, avaient également été l'objet de travaux d'irriga- 
tion, mais d'une importance beaucoup moindre. Sur les 
30.()00carreaux, qui formaient l'ensemble de la plaine, 13.000 
se trouvaient réellement irrigués. Le nombre des sucreries, 
qui était de 32 en 1739, avait passé à 118. 

1. Bayaonde ou Baie à ondes. Mimosa urens (Descourtilz). 
Dans les plaines haïtiennes, toutes les parties incultes sont 
envahies par la végétation chétive et inutile des bayaondes. 
Il s'y mêle des gommiers, des acacias et des cactus cierges. 
Cocotiers, palétuviers et raisiniers poussent au bord de la 
mer. Les forêts produisent Vacajoa, le coma, le tchatcha. le 
candélon, le tendre à caillou, qui sont bois de charpente. Les 
mombins et les sucrins donnent l'ombrage aux caféières. Le 
tronc droit des palmistes et la masse toulTue des mapous do- 
minent toute la végétation. Les arbres fruitiers sont : les man- 
guiers, bananiers, caïmitiers, sapotilliers, cachimentiers, coros- 
soliers, papayers, etc. Les patates, ignames, malangas, girau- 
monts (sorte de potirons), les mirlitons, qui poussent sur la 
liane-concombre, sont les légumes habituels des vergers haï- 
tiens. Quand nos colons eurent à dénommer la flore des 
Antilles, et à défaut d'appellations indiennes, ils donnèrent 
souvent aux arbres, fleurs, plantes et lianes des sobriquets 
appropriés, des « noms-jouet», disent les créoles. Ils distin- 
guèrent le bois laiteux, le bois de soie, le bois marbré, le bois 
de fer, le bois jaune, le bois lézard, l'arbre crocs de chiens... 
La forme des racines désigna le bois-couleuvre ; ses noix 
purgatives firent nommer le médecinier ; l'épanouissement 
des fleurs rouges, qui le recouvrent au printemps, valut son 
nom au flamboyant. 

L'observation de la nature tropicale constitue peut-être le 



LE BASSIN GENERAL H 

champs de cannes, soit en utilisant les conduites 
anciennes, soit en pratiquant sur les rivières 
des prises nouvelles. Toutefois, les traces du 
système d'irrigation, établi par les nôtres, res- 
tent nombreuses : il faut, pour les retrouver 
dans la campagne, un guide sûr et une forte 
ournée de marche. J'ai fait cette promenade, le 
our de la Fête-Dieu, sous le grand soleil de 
uin, alors que toutes les cases de la route 
étaient, en célébration de la fête, ornées des 
fleurs rouges du flamboyant. 

Deux heures de cheval de Port-au-Prince au 
Bassin Général, en suivant le pied des mornes, 
par les habitations Drouillard, Garadeux, Sois- 
sons, Bois-Greffin et Frères, — d'où apparaît 
la gorge de la Rivière Grise, par delà les 
rizières et les champs de cannes, ombragés de 
palmistes. Puis on remonte « la dalle de Châ- 
teaublond » ; le sentier est bordé de guildives, 
distillant le sirop des usines prochaines. Sur 
l'habitation Pernier, subsistent, avec quelques 
restes de vieux fossés, les ruines d'une sucrerie 



principal attrait des Antilles; les renseignements à ce sujet 
abondent dans les ouvrages de Descourtilz, des PP. Du 
Tertre et Labat, qui s'étendent sur les moindres caractères 
des plantes de nos îles et sur leurs propriétés thérapeu- 
tiques. Le livre de Ch. Kingsley, At last, contient une minu- 
tieuse description des forêts de Trinidad. 



12 EN HAITI 

coloniale, la première, dit-on, qui fut installée 
au Cul-de-Sac. A Platon, réside un « cabrouet- 
tier * » fameux, M. Exumé Jeanty ; un de ses fils, 
qui a achevé ses études à Paris, compte parmi 
les meilleurs médecins de Port-au-Prince. 

La région est arrosée par le « grand-cour- 
sier » desservant la Petite Plaine ; jadis, il 
partait du barrage, franchissait, sur le pont 
Fond-Vin, la ravine de la Rivière Madame, puis 
longeait le morne , avant de pénétrer en 
plaine; il aboutissait aux abords de la capi- 
tale. Aujourd'hui, la plus grande part en a 
été emportée par les eaux; le canal est simple- 
ment alimenté par une bondance^ c'est-à-dire 
par une coupure pratiquée plus bas sur la ri- 
vière. A Soissons, le bassin de distribution est 
resté intact ; il faut le chercher parmi les 
hautes herbes, ombragé de mombins, sucrins-, 
bananiers et bambous ; l'eau s'en écoule par sept 
portes maçonnées, qui, suivant des conduites 



1. Fabricant de cabroiiets, charrettes utilisées dans les 
campagnes haïtiennes. 

2. Descourtilz écrit indifféremment : mombin, nionbin ou 
mombain. Le P. Labat appelle cet arbre prunier de Monbin, 
à cause de la forme de ses fruits. Il observe qu'il ressem- 
ble à un acajou et qu'on le plante dans les savanes, pour 
donner de l'ombrage aux bestiaux pendant la grande cha- 
leur du jour. — Pois sucrin ou acacia à fruits sucrés: Mimosa 
Inga. 



LE BASSIN GENERAL 13 

distinctes, la dirigent vers les moulins ou les 
cultures du voisinage. 

Le Bassin Général captait le volume entier 
de la Rivière Grise, en barrant la gorge étroite 
et boisée, par où elle s'échappe de la mon- 
tagne. Le mur du barrage a été détruit; la ri- 
vière a repris son cours normal dans un lit 
de cailloux roulés, que les créoles nomment 
« une galet » ^. Cependant, sur une centaine 
de mètres, les murs latéraux se sont conser- 
vés, ainsi que les portes opposées des grands- 
coursiers. Sur la rive gauche, la porte unique, 
précédée de deux saillants arrondis, s'appelle 
encore la porte Saint-Martin, du nom du plus 
grand propriétaire établi dans la Petite Plaine. 
Sur la rive droite, la porte Dumée — du nom 
de l'habitation voisine — est double. Ce grand- 
coursier, qui est de beaucoup le plus important 
du système de la Rivière Grise, se partage aus- 
sitôt en trois branches, se dirigeant vers la 
Moyenne Plaine à hauteurs inégales; le plus 
élevé, le grand-coursier proprement dit, suit le 
morne des Enfants-Perdus et s'en va vers Ro- 



1. Le français créole féminise volontiers certains noms 
masculins; de plus, il fait sonner le / à la fm des mots. Ce 
dernier usage est également répandu chez les Canadiens- 
Français. 



11 EN HAÏTI 

cheblanche, pour rejoindre, sur l'habitation 
Jonc, les conduites venues de l'autre rivière; 
— à mi-côte, le canal de Digneron passe par La 
Ferronays, pour se terminer aux bourgs de la 
Groix-des-Bouquets et du Pont-Beudet ; au- 
dessous, le canal Noailles dessert la région infé- 
rieure. En nombre d'endroits, les bassins de 
distribution, la maçonnerie des fossés, les ponts 
très bas qui les franchissent, sont presque en- 
tièrement conservés; ces constructions étaient 
faites, dit-on, avec de l'argile cuite, mêlée à la 
cendre de bagasse^, qui formait une matière 
très dure, susceptible d'en assurer la durée. 

Au milieu de ces canaux divers, à « la galet 
Dumée ^ » se trouve la « cour » du général Ca- 
liska Galice, chef de la première section des 
Petits-Bois, sur la commune de la Groix-des- 
Bouquets : un vieux nègre trapu, au nez plus 
aplati encore qu'il n'est habituel chez ceux de sa 
race ; il nous reçut enveloppé dans un pei- 



1. On appelle bagasse, aux colonies, les résidus de la canne, 
une fois qu'elle a été broyée pour l'extraction des jus. 

2. M. Dumée, qui donna son nom à l'habitation, vivait au 
milieu du dix-huitième siècle. Il tenait 700 carreaux de son 
beau-père, M. Dubois, et en avait ajouté 256 par des conces- 
sions propres. M. Dubois était un habitant de Saint-Chris- 
tophe, qui était venu s'établir au Cul-de-Sac, après la capi- 
tulation de la petite île. Son père avait été gouverneur de 
l'ile de Sainte-Croix, devenue l'une des Antilles danoises. 



LE BASSlxN GENERAL 15 

gnoir de cotonnade rose à fleurs rouges. Celte 
« grande autorité » est en fonctions depuis 
trente-sept ans, assurant par son influence aux 
gouvernements successifs le calme de la sec- 
tion. Sa cour, très vaste, contient plusieurs 
cases; ses administrés y trouvent une tonnelle, 
servant à rendre la justice et plus souvent à 
abriter la danse, avec une gagaire pour les com- 
bats de coqs; il peut également leur donner quel- 
ques conseils de médecine et passe pour spé- 
cialiste dans les cas de folie. Le jardin comporte 
une trentaine de carreaux de terre, où réussis- 
sent les cultures potagères, maïs, manioc, pa- 
tates, malangas L Les cocotiers s'y multiplient. 
Un garçon grimpe à l'arbre, y cueille une demi- 
douzaine de noix mûres, taille rapidement de sa 
«manchette »- l'extrémité de i'écorce jaunissante 
et verse l'eau dans nos verres. Chaque fruit 
peut en remplir deux; puis, d'un coup sec, la 
coque est tranchée par le milieu ; avec une cuil- 
ler, on en détache la pulpe blanchâtre, qui se 



1. On donne aux racines comestibles des malangas le nom 
de lailleau ou layo : ce sont les « choux caraïbes » de nos 
îles. 

2. La nianche'le est un long coutelas utilisé par les nègres 
dans toutes les Antilles et même sur le continent — machete 
en espagnol, matchet en anglais. — Les écrivains colo- 
niaux écrivaient machette: de là le nom de niachoquety 
donné aux marécliaux-ferrants qui les fabriquaient. 



16 EN HAÏTI 

mange arrosée de rhum. Cette même pulpe, 
cuite dans du sirop de canne, sert à fabriquer 
l'huile de coco, employée aux usages domes- 
tiques par toute la plaine. 

Voici la grande habitation Rocheblanche i. Il 
y a une vingtaine d'années, elle appartenait à 
un de nos compatriotes, venu de Bordeaux faire 
le commerce en Haïti ; ses héritiers l'ont vendue. 
Les champs de cannes s'étendent fort loin, par- 
semés de « bois de chêne » ~, aux fleurs blanches 
teintées de violet; quelques morneis isolés les 
séparent de la Moyenne Plaine. Le « corridor de 
Rocheblanche » est un chemin creux, où s'ac- 
crochent les lianes aux fleurettes jaunes, les 
bonbonniers rougeâtres et les jolies fleurs vio- 



1. Du temps de la colonie, la Toison-Rocheblanche, du 
canton de la Grande Roque, était considérée comme la meil- 
leure sucrerie de la paroisse de la Croix-des-Bouquets; on 
y produisait annuellement 1.400 milliers de sucre brut. La 
sucrerie Brancas Céreste était la plus étendue; c'était une 
terre de 3.000 carreaux formée par M. Giandhomme, grand- 
père de la duchesse de Brancas-Céreste. Près de la Croix- 
des-Bouquets, la sucrerie Santo donnait aussi de 13 à 
1.400 milliers de sucre brut ; la sucrerie Digneron, à côté 
de Rocheblanche, était réputée produire le meilleur sucre 
de la plaine. (Moreau de Saint-Méry.) 

2. Le bois de chêne d'Haïti n'a rien de commun avec les 
chênes de nos pays. Il en est de même des bois de frêne^ 
bois d'orme, abricotiers et amandiers. Ce sont des arbres, 
auxquels les premiers colons français se sont plu à attribuer 
des noms familiers, sans qu'il y eut entre eux la moindre 
ressemblance. 



LE BASSIN GENERAL 17 

lettes, qui, pour leur forme, ont été baptisées 
de (( fleurs à cœur ». Puis Fliabitation Turbé 
— «grande » et « petite place ». — Descloches; 
et nous tournons, au carrefour Letellier, pour 
atteindre les galets de l'habitation Lamardelle. 
C'est à l'endroit même où la Rivière Blanche 
sort de la gorge formée par les mornes Maro- 
seau — déformation de « mare à Rousseau » — 
et des Enfants-Perdus; trois heures de chemin 
depuis le Bassin Général. 

Au moment de la Révolution, M. de Lamar- 
delle était procureur général au Conseil supé- 
rieur de Port-au-Prince ; un des magistrats les 
plus importants de la colonie, Il avait établi sur 
sa terre une sucrerie, fort bien construite en 
pierres, qui a pu résister au temps et à l'enva- 
hissement des broussailles; les toits seuls en 
ont disparu. L'aqueduc en arcades se perd sous 
les bayaondes ; une arche plus allongée franchit 
la route, le long du moulin; les murs, la « tare- 
vanne», par où s'échappait l'eau à la sortie de la 
roue, la frise du toit en briques ouvragées, jus- 
qu'aux gonds des portes et des fenêtres, sont 
encore intacts, ainsi que l'usine et le mur, sou- 
tenant, depuis le moulin, la conduite pour le 
« vin de canne ^ ». 
1. Les colons de Saint-Domingue appelaient « vin de 



18 EN HAÏTI 

Auprès de rinstallation coloniale, le proprié- 
taire d'aujourd'hui a établi ses cases. Mulâtre 
très clair, M. Lamotte-Aigron tire son nom de 
la colonie et rappelle avec plaisir le côté de 
son ascendance qui le rattache aux « blancs fran- 
çais ». Nous le trouvons dans sa petite maison, 
étendu sur un hamac, fatigué, déjà vieux, le 
teint mat, les cheveux blancs ramenés sur le 
front; papiers et journaux gisent éparpillés dans 
tous les coins de la chambre ; quelques livres 
— les Caractères de La Bruyère, des vers de 
Victor Hugo — rangés sur une table. Fantai- 
siste et désabusé, l'homme vit, depuis trente et 
un ans, dans cette solitude. Naguère, à Port-au- 
Prince, le commerce le conduisit à la faillite et 
la politique à la prison. Dégoûté de la ville, il 
s'établit, au milieu de la plaine, sur l'habitation 
le Meilleur ; la révolution passa devant sa porte 
et brûla ses récoltes. Alors, il prit le chemin de 
cette habitation perdue, dont il ne veut plus sor- 
tir ; du moins, il n'y pourra plus entendre que le 
bruitlointain des coupsdefeudela guerre civile; 
et les chefs de section lui épargneront leurs vi- 
sites. Le danger lui vientmaintenantdelarivière, 
quand, à la fin des pluies, les « sources, des- 
canne » ou vesou, les jus extraits de la canne, une fois broyée 
dans le moulin. 



LE BASSIN GENERAL 19 

cendant de la montagne, » envahissent tumul- 
tueusement les galets de la ravine. Sur quel- 
ques parcelles, le bois a été coupé, pour faire 
place aux cultures de cannes. L'exploitation de 
M. Lamotte-Aigron est des plus simples; le 
moulin, mû par un cheval, fournit les jus, qui 
cuisent dans la cuve sur un feu de bagasse. Le 
sirop li-mouUn, ainsi produit, plus clair et plus 
fin que les sirops d'usine, trouve un débou- 
ché facile parmi les revendeuses du voisi- 
nage. 

Du système d'irrigation de la Rivière Blanche, 
il reste à peine trace. Le barrage d'antan com- 
portait trois portes, une centrale et deux laté- 
rales. Le premier canal arrosait la Grande 
Plaine par O'Gorman et Vaudreuil ; celui de la 
rive droite prenait le long du morne dans la di- 
rection du village actuel de Gauthier ; celui de 
la rive gauche se rattachait aux conduites de la 
^loyenne Plaine, venues du Bassin Général. 
Plus resserrée que la Rivière Grise, la Rivière 
Blanche a tout emporté. En remontant la gorge 
à travers la forêt touffue de tchatchas, de candé- 
lons, de comas et de tendres-à-caillou ^ on at- 

1. Ce sont les formes actuellement employées parles Haï- 
tiens. Descourtilz écrit : Acoma et Tendre-acajou. LeL P. abat 
écrivait Tendre-à-caillou, en expliquant que ce bois avait été 
ainsi nommé, par dérision, à cause de son extrême dureté. 



20 EN HAÏTI 

teint, à faible distance de Lamardeile, un creux 
de terrain, où persistent quelques pierres, au 
milieu des cannes et des herbes. C'est tout ce 
qui reste du Bassin Joli, l'ancien bassin de 
distribution du canal central. Pour réparer le 
mal, les habitants ont pratiqué de leur mieux 
des dérivations sur la rivière ; mais, faute de 
barrage, la perte d'eau est considérable. Sous 
les arbres, les bondances s'embranchent en tous 
sens, vers Boigne, Petits-Bois, Merceron, Go- 
tard ^ et Baugé. 

A l'entrée de la conduite de Boigne était 
accroupi un jeune nègre, M. Aristhène Chéri, 
syndic de l'habitation la Tremblaye; il avait 
mission de surveiller, pour ses commettants, 
le passage de l'eau, de peur qu'il ne prît aux 
gens des Petits-Bois envie de la détourner. 

Les règlements d'eau de la colonie sont en- 

1. Cotard est une déformation de Coustard, nom d'un plan- 
teur français. Un personnage de ce nom fut conseiller au 
premier Conseil supérieur établi au Petit-Goave, et son nom 
figure dans l'Édii Royal de 1685. En 1785, M. de Coustard, 
alors commandant en second de la partie de l'Ouest, fut gou- 
verneur intérimaire de la colonie, après le départ de M. de 
Bellecombe et en attendant l'arrivée de M. de la Luzerne. Il 
était chevalier de Saint-Louis et fut arrêté pendant les agi- 
tations révolutionnaires. Aussitôt après la révolution, les 
blancs une fois éliminés, surgissent les gens de couleur. 
Coutilien Coustard se distingua dans l'armée de Pétion. 

Le nom de M. Leborgne de Boigne apparaît également pen- 
dant la révolution; 



LE BASSIN GENERAL 21 

core en vigueur, consacrés par le Gode Rural 
haïtien. L'eau est distribuée par habitation. Si 
l'habitation se trouve divisée, un contrat écrit, 
signé des propriétaires, détermine la répartition 
des jours et heures d'arrosage, par nombre de 
carreaux de terre ; — chacun restant libre d'or- 
ganiser le roulement des eaux sur sa propre 
propriété. La police des irrigations est con- 
fiée à un syndic, nommé par l'habitation, 
reconnu par l'autorité. Ce fonctionnaire sur- 
veille les conduites, en fait disparaître les 
obstructions, signale aux intéressés les répara- 
tions urgentes et tient la main à la stricte exé- 
cution des contrats, sauf recours au chef de la 
section ou même, en cas de besoin, au juge de 
paix de la commune. 

Le curage des canaux s'efFectue généralement 
en octobre, un peu avant la venue de la saison 
sèche. La date en est fixée par le propriétaire, 
situé le plus haut sur l'habitation ; le long du 
canal, on s'avertit de proche en proche. Mais 
c'est le syndic lui-même qui convoque les ha- 
bitants et préside au nettoyage. La veille du 
jour choisi, au coucher du soleil, il monte sur 
la (( dalle » pour faire le « hèle ». — « Dinmain^ 
crie-t-il, napé monté nan tête cannai pour nellié ! 
— Demain, nous allons monter au bout du ca- 



22 EN HAÏTI 

nal pour le nettoyer ! » Et, ajoutant quelques 
menaces à l'adresse des récalcitrants éventuels : 
« Çà qui pas vini, tant pis pour yo ! — Que 
ceux qui ne viendront pas, prennent garde à 
eux ! )) 



CHAPITRE II 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 



La Petite Plaine. — L'appropriation des terres après Tin- 
dépendance. — Système de culture ; le métayage ; les « de 
moitié ». — L'habitation Caradeux. — Formation de la 
race haïtienne ; les nègres créoles. — La langue créole. 

— Coutumes créoles :1a danse martinique; le loiloidi. — 
Religions d'Afrique : le Vaudoux haïtien. — Mélange de 
fétichisme et de christianisme. — Rite de Guinée et rite 
Congo. — Les lois. — Papalois, Houngans et Pères-Savane. 

— Le culte familial. — Les sociétés de Vaudoux. — Les 
hoamforis. — Visite aux Papalois.— Le cimetière de Châ- 
teaublond. — L'habitation Frères. — Un « docteur- 
feuilles ». 



J'ai bien souvent visité la Petite Plaine, qui 
touche Port-au-Prince. Un de nos compatriotes 
guadeloupéens, M. Marc Boutin, réside à Gara- 
deux ; un peu plus loin, l'habitation Frères 
appartient au fils d'un ancien Président de la 



24 EN HAÏTI 

République, M. Saint-Martin Canal, qui a fait 
ses études à Paris. On y accède par la grand'- 
route de la Croix-des-Bouquets, qui détache un 
chemin sur la droite, vers Caradeux et Sois- 
sons. Les collines boisées, qui, de ce côté, 
entourent la capitale, en remontant vers Pétion- 
ville, portent le nom de Saint-Martin. Au temps 
de la colonie, le domaine considérable de M. de 
Saint-Martin*, cultivé en patates et en herbes 
de Guinée, le rendait maître à peu près absolu 
des marchés de Port-au-Prince ; sa maison 
de campagne occupait les hauteurs du morne 
Delmas ; il possédait une maison en ville. 
Bien en arrière, à une dizaine de kilomètres, 
un contre -fort s'avançant vers la plaine, le 
morne Sapotillier, isole Fhabitation Frères, 
où se trouvait alors une indigoterie ; elle pro- 
duisait, en outre, de la chaux, du charbon, 
du bois, un peu d'herbe. Dans le plat pays, 
se succèdent les habitations Soissons, Mocquet, 
Ghâteaublond, Caradeux, Fleuriau, du Mornay. 
— M. de Caradeux, Caradeux aîné ^ ainsi que 

1. L'indemnité afférente à la « place à vivres » Saint- 
Martin et à quinze immeubles, sis à Port-au-Prince, fut 
versée à son petits-fils, M. Eugène de Mac-Mahon, déjà titu- 
laire d'une indemnité, comme héritier de son père, pour 
une indigoterie à l'Anse-à-Veau, une caféterie au Grand- 
Goave et trois emplacements à Jacmel. 

2. M. Jean-Baptiste de Caradeux (Caradeux aîné) était ap- 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAG 25 

le désignent les documents dressés par les 
arpenteurs royaux, était, avec MM. de Saint-Mar- 
tin et de Rocheblanche, le plus grand proprié- 
taire de la plaine ; Ghâteaublond et du Mornay 
avaient été détachés des biens primitifs de la fa- 
mille pour la dot des filles. — Son nom reste, 
parmi les nègres, entouré d'une auréole de faste 
inouï et de dureté légendaire; un instant, au cours 
des agitations révolutionnaires, il joua un rôle 
prépondérant, comme capitaine-général de la 
garde nationale du « Port-Républicain » ; il s'en- 
fuit, dès 1792, avec un fort contingent de ses nè- 
gres, vécut quelque temps à Charleston, où le 
trouva Descourtilz, et mourut à Philadelphie. 

(( Si l'on est embarrassé pour couper des têtes, 
disait la lettre d'un planteur farouche, qui fut 
présentée à la Convention, on appellera le citoyen 
général Caradeux, qui en a fait sauter une cin- 
quantaine sur l'habitation Aubry, dans le temps 
qu'il en était fermier, et qui, afin qu'on n'en 
ignorât, les fichait sur des piques, le long de 
son habitation, en guise de palmiers. » 

Ayant dépossédé les colons par des confis- 



parenté avec tous les grands planteurs de la plaine. Des 
femmes de sa famille avaient épousé MM. Ghâteaublond, 
Digneron, Cottes, le marquis de la Toison-Rocheblanclie et 
M. Boissonnière du Mornay. 



26 EN HAÏTI 

cations successives, la Révolution avait livré 
aux autorités nègres l'ensemble des terres. 
Toussaint Louverture les afferma aux esclaves 
émancipés, qui durent ainsi rester sur leurs ha- 
bitations respectives. La question de propriété 
ne fut d'abord tranchée qu'enfaveur des mulâtres, 
capables de justifier de leur filiation à l'égard des 
anciens propriétaires blancs ; l'affranchi hérita 
de son père naturel, le planteur. Ce fut une dé- 
cision de Dessalines. L'appropriation des autres 
terres fut plus tardive. Dans le Nord, Christo- 
phe, devenu roi, créa des majorais au profit de 
la noblesse héréditaire qu'il avait fondée. Dans 
l'Ouest et le Sud, une sorte de loi agraire déter- 
mina la répartition, selon les fonctions et les 
grades, la mise en vente ou l'affermage des par- 
celles, non attribuées aux vétérans ou aux sol- 
dats. Aucune concession ne devait être infé- 
rieure à 5 carreaux de terre et les premières 
datent de 1809. L'appropriation du Gul-de-Sàc 
n'eut lieu que vers 1812. Dans les mornes, à la fa- 
veur de la petite culture, la propriété se divisa; en 
plaine, où l'industrie sucrière exigeait plus de 
concentration, les officiers supérieurs reçurent 
deshabitations entières; si bien, qu'à côté despe- 
titscultivateurs, desdomaines dequelqueimpor- 
tance continuent à se maintenir. Gomme de juste, 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 27 

les principaux de Fépoque avaient mis la main 
sur les meilleures terres. Le président, les mem- 
bres du Gouvernement, qui étaient alors le Secré- 
taire général, le Grand Juge et le Trésorier géné- 
ral, s'attribuèrent les plus belles habitations, voi- 
sines de la capitale. Pétion reçut Tort sur la baie 
et Drouillard en plaine. Le fond du Cul-de-Sac, 
sur la route de l'Arcahaye, garde le nom du gé- 
néral Lerebours, qui commandait alors l'arron- 
dissement de Port-au-Prince. Dans toutes les 
communes de la République, les Commandants 
de place prirent les propriétés à leur convenance. 
Rigaud, qui avait été chassé de l'île par Tous- 
saint Louverture, revint de France, en 1810, 
pour reprendre, aux Cayes, son agitation révo- 
lutionnaire et s'approprier l'habitation La Borde, 
la plus riche de la plaine du Fond. 

Caradeux échut au général Etienne Magny, 
qui commanda la garde de Toussaint Louver- 
ture, puis l'arrondissement du Cap- Haïtien. 
Bien que créé duc de Plaisance par Henri P% il 
l'abandonna pour embrasser la cause républi- 
caine. Caradeux fut sa récompense. Frères re- 
vint au colonel Jean Dugantier. 

Grâce à l'efficacité des mesures prises par 
Toussaint Louverture, la plupart des nègres 
avaient été empêchés de quitter les campagnes, 



28 EN HAÏTI 

et le permis de circulation, exigé du temps de 
l'esclavage, restait maintenu après l'indépen- 
dance^. Si bien que les nouveaux propriétaires 

1. Toute la population des campagnes haïtiennes vit sous 
le régime du Code Rural, qui, fixant le sort de la presque 
totalité, est, en fait, la loi fondamentale de la République. 
Le Code Rural actuel date du 27 octobre 1864 et remplace 
celui de 1826. Comme son devancier, il a pour but unique de 
réglementer la police des campagnes. Cette police est fort 
stricte et fait peser sur le peuple entier un étroit contrôle, 
qui rappelle, par beaucoup de côtés, les temps de l'escla- 
vage, l'État se substituant aux anciens maîtres. Chaque ha- 
bitation est obligatoirement soumise à une visite mensuelle 
du chjef de section, hebdomadaire du chef de district. Les 
détails de la vie individuelle sont minutieusement réglés. 
Le législateur, s'étant avisé du goût immodéré des nègres 
pour le tambour, prescrit que les jours ouvrables, « danses 
et festins » ne peuvent se prolonger au delà de minuit. Aux 
termes du Code Noir, aucun esclave ne devait quitter l'ha- 
bitation du maître sans un billet rempli des indications les 
plus précises. Sinon, il pouvait être arrêté par le pre- 
mier venu. La même obligation persiste ; tout homme, s'ab- 
sentant plus de vingt-quatre heures de son habitation, sans 
permis de circulation délivré par le chef de district, est con- 
sidéré comme vagabond et cueilli par la police. Subissent 
le même affront les oisifs, même sédentaires, incapables 
de justifier d'occupations sérieuses. 

Des dispositions aussi vexatoires se justifient par leur 
utilité, car, dans toutes les Antilles, le nègre envisage vo- 
lontiers le droit de se promener et de ne rien faire, comme 
le premier privilège de la liberté. Hàtons-nous d'ajouter que 
les prescriptions des codes haïtiens ne sont pas toujours 
appliquées au pied de la lettre. Le Code pénal édicté bien 
les peines les plus sévères contre tous « faiseurs de ouan- 
gas, caprelatas, vaudoux, donpèdres, macandals et autres 
sortilèges». « Toutes danses, et autres pratiques quelcon- 
ques, spécifie l'article 405, qui seront de nature à entretenir 
dans les populations l'esprit de fétichisme et de supersti- 
tion, seront considérées comme sortilèges et punies des 
mêmes peines. » En Haïti, comme ailleurs, les lois ne réus- 
sissent pas à prévaloir contre les mœurs. 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAG 29 

de la plaine trouvèrent encore un bon nombre 
d'habitants à fixer sur leurs grandes terres, 
malgré l'attirance des mornes, où la culture, 
plus facile, du café et l'appropriation de petites 
parcelles, répondaient, mieux que le travail de 
la canne, à l'indolence nationale. 

Chaque habitation circonscrit une « cour », 
destinée à recevoir les familles de ses travail- 
leurs; tout individu peut devenir un « de moi- 
tié », c'est-à-dire obtenir un jardin, un empla- 
cement où bâtir ses cases, et la faculté de cou- 
per sur la propriété le bois nécessaire à leur 
construction. En échange, intervient un contrat 
de métayage, qui oblige le « de moitié » à culti- 
ver les terres du propriétaire, contre la moitié 
de la récolte. 

Dans les champs de cannes, le carreau de 
terre est divisé en 8 panneaux, le panneau en 16 
(( carreaux de plantation », d'environ 30 pieds 
de long, séparés par les rigoles d'irrigation. 
Il est d'usage d'attribuer aux « de moitié » un ou 
deux panneaux de cannes. Si quelqu'un d'entre 
eux peut devenir chef de « moitié », engager 
des « valets de moitié », sous-métayers dont 
il est responsable, et entreprendre une cul- 
ture plus étendue, on lui confie jusqu'à deux car- 
reaux de terre. Le domaine d'un chacun est 



30 EN HAÏTI 

encadré par des allées. Une fois installés, les 
cultivateurs doivent au propriétaire le travail de 
la canne; la canne violette, dite de Tahiti, qui 
mûrit en un an environ et repousse indéfini- 
ment ^ Le moment précis de la récolte sur 
chaque panneau est fixé par le maître de l'habi- 
tation. L'intéressé réunit alors tous les autres 
« de moitié » et forme avec eux un coumbile 2, qui 
assure la coupe des cannes par les hommes, 
leur « amarrage » par les femmes ; à l'occasion 
prochaine, il devra rendre à ses voisins le même 
service. Toute la culture s'est faite aux frais 
des « de moitié », qui rémunèrent, en outre, le 
syndic d'irrigation, le gérant et le conducteur 
des travaux de l'habitation. Le propriétaire n'in- 
tervient que pour le transport des cannes. Celles- 
ci une fois enlevées^, la paille brûlée engraisse 
les champs et, jusqu'à la pousse nouvelle, les 
(( de moitié » peuvent y cultiver, pour leur pro- 
pre compte, des pois et des patates. Préfèrent- 
ils quitter l'habitation, chacun est libre de 
le faire à tout moment^ en abandonnant les 



1. « La canne donne au Cul-de-Sac de très beaux résultats, 
écrit Moreau de Saint-Méry; on trouve, sur l'habitation 
Caradeux, au canton de Believue, des rejetons, qui ne se 
lassent pas encore, après vingt ans, d'accorder ce que le 
cultivateur en attend pour prix de ses soins. » 

2. Coumbile, de l'espagnol conuite, invitation. 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 31 

quatre murs de sa case ; en cas de décès, les con- 
trats de métayage, prescrits par le Code Rural, 
sont naturellement repris par les héritiers. Et, 
grâce à un tel système, le propriétaire réussit à 
exploiter sa terre sans faire la moindre avance 
à la culture. 

Caradeux est une habitation de 480 car- 
reaux ; 52 de moitié, et 82 cases pour une po- 
pulation de 5 à 600 âmes. Ces gens alignent 
leurs maisons le long de la route, parmi les 
bayaondes ; constructions modestes, avec les 
murs en terre battue, blanchis à la chaux, les 
toits en paille de canne; plusieurs sont munies 
d'une galerie extérieure, d'un « avant-corps », 
qui leur donne meilleure apparence. 

Le canal passe entre la cour et les cultures 
pour aboutir au moulin ; il y arrive par un vieil 
aqueduc, long d'une soixantaine de mètres ; à 
l'un des piliers s'adosse une rotonde enpierres, 
que surmontait jadis le pavillon du surveillant 
des travaux. A l'entrée de l'aqueduc, un mur 
ruiné marque remplacement de la maison 
de réconome, aujourd'hui l'école; le proprié- 
taire fournit la case; l'Etat rétribue le maître 
à raison de 25 gourdes ^ par mois. Dans les 

1. La gourde constitue l'unité monétaire d'Haïti ; elle 
vaut nominalement un dollar, mais subit les changes les. 



32 EN HAÏTI 

plaines haïtiennes, les aqueducs de l'époque 
coloniale se sont fréquemment conservés; plus 
rares sont les moulins. Les moulins à sucre de 
nos colonies étaient généralement alimentés par 
Feau, là où l'on en pouvait amener. Ailleurs, ils 
étaient mus par des bêtes, bœufs, chevaux, ou 
mulets. Il existait même quelques moulins àvent 
dans les cabesterres des îles du Vent, c'est-à-dire 
sur les côtes de l'Océan, plus exposées aux 
souffles du large. Je n'ai vu d'intact, au Cul-de- 
Sac, que le moulin à eau de l'habitation Mocquet, 
construction carrée et massive, recouverte de 
tuiles noircies. Les sucreries sont de date 
récente ; quelques appareils vinrent de France, la 
plupart des Etats-Unis ; les usines produisent le 
sucre^cristallisé, qui se vend à Port-au-Prince, où 
chaque habitation possède son dépôt. La vapeur 



plus fantaisistes. La gourde argent contient 100 cents; elle 
n'est plus guère représentée que par du papier-monnaie et 
se subdivise en pièces d'argent de 20 et 10 cents, en pièces 
de nickel de 5, en pièces de cuivre de 2 et 1 cent. 

La gourde haïtienne est un héritage de la colonie : son 
nom lui vient de l'ancienne monnaie espagnole : peso gordo 
ou « piastre forte », qui, dès l'origine, avait envaîiinos îles, 
grâce aux bénéfices réalisés par les flibustiers sur les côtes 
espagnoles. L'importation du bétail et le commerce inter- 
lope de la partie française avec Monte Christi la rendaient 
très abondante à Saint-Domingue. La monnaie de France y 
-avait toujours été rare et faisait une prime de 50 p. 100. Les 
monnaies courantes étaient les gourdes de 8 livres 5 sols et 
les portugaises d'or de 66 livres, introduites par la traite. 





f^, ■■■ll|W 



^SwE* 






Habitation Mocquet. Un moulin de l'époque coloniale 




Habitation Caivauelx. Ruines d'étuve a " terrer " le sucre 



Aubin. En Haïti. 



pl. m 



1 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 33 

se substitue de plus en plus à la force hydrau- 
lique. Devenue inutile, l'eau de Garadeux va 
se perdre, un peu plus bas, sur l'habitation 
Fleuriau, aujourd'hui abandonnée. L'aqueduc y 
tombe en ruines, à côté de débris de mu- 
railles et de soubassements. 

De l'autre côté du canal, des lignes de pierres 
indiquent encore, dans ses contours, la rési- 
dence de M. de Garadeux. Au dehors, trois 
tours rondes servaient d'étuves, pour achever 
la fabrication du « sucre terré », selon le pro- 
cédé en usage à Saint-Domingue. Le « terrage » 
du sucre, qui donnait la cassonade, était une 
des rares industries, autorisées par le système 
colonial ; encore n'était-il point général et beau- 
coup de sucreries continuaient à vendre leur 
sucre « en brut ». A la sortie des chaudières, 
les sirops, destinés au terrage, étaient versés 
dans des formes en terre ; au bout d'une ving- 
taine de jours, la matière passait dans des sacs, 
que l'on suspendait aux poutres horizontales 
des étuves.Sous l'influence d'une chaleur douce 
et continue, la concentration s'opérait et la par- 
tie liquide, détachée du sucre, s'égouttait sur le 
sol. LTne de ces étuves demeure intacte, avec 
son clocheton de tuiles ; les racines d'un figuier 
maudit ont embrassé tout le pied de la tour. 

EM HAÏTI. 3 



34 EN HAÏTI 

Au milieu des vestiges de rhabitation colo- 
niale, s'élève la maison du 'propriétaire actuel : 
une construction en bois, selon l'usage de la 
plaine, avec des galeries extérieures et un 
mobilier sommaire. 

La population nègre, qui vit sur cette terre, 
imprégnée de son passé français, est venue des 
divers points de la côte d'Afrique, du Congo au 
Sénégal. La transplantation, qui dura de la fin 
du dix-septième siècle à la Révolution, fut, pour 
les Africains, une terrible épreuve ; la mor- 
talité fut épouvantable ; on calculait au huitième 
de la cargaison le déchet du voyage en mer, et 
au tiers des individus débarqués la perte des 
trois premières années. La santé générale restait 
précaire jusqu'à l'acclimatement définitif. Le 
temps finit par former le nègre créole ; la race 
haïtienne naquit ainsi du mélange des diverses 
peuplades africaines, affecté par le climat des 
Antilles, l'introduction du christianisme et 
son contact avec nous. Les nègres d'Amérique 
sont fort différents les uns des autres ; parmi 
les nègres créoles, ceux de langue française 
n'ont rien de commun avec les Anglais ou les 
Espagnols ; tous sont exempts de la bestialité, 
attribuée au nègre des États-Unis. 

Le type lui-même se modifia ; il advint sou- 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC S5 

vent que les traits caractéristiques de l'Africain 
s'atténuèrent. L'évolution du nègre créole, qui 
de nègre gros peau se transformait rapidement 
en nègre peau fîn^ n'avait point échappé à 
l'observation de nos colons. Au contact de la vie 
coloniale, le nègre perdait sa lourdeur et sa 
rusticité primitives ; son corps devenait plus 
souple et plus adroit, mais il dépouillait, en 
même temps, sa simplicité naturelle, son carac- 
tère se faisait égoïste, son esprit plus affiné 
devenait vain et turbulent. L'indépendance a, 
dans une certaine mesure, ramené vers ses 
origines le nègre haïtien. D'ordinaire, l'homme 
est doux, tranquille et soumis, mais porté sur 
le tafia, enclin à un rire immodéré et sujet à 
des paroxysmes, qui peuvent l'entraîner à d'ex- 
traordinaires violences. 11 est superstitieux, 
défiant et chapardeur : si les menus larcins 
sont fréquents dans les campagnes, la sécurité 
y est absolue. Avec un peu d'indulgence peut- 
être, les missionnaires se plaisent à dire, qu'en 
dehors des villes, il n'y a point de gens mé- 
chants. Aussi bien, le peuple marque-t-il aux 
autorités spirituelles et temporelles le res- 
pect le plus touchant. Par contre, l'homme 
en place pèche par excès d'assurance. Sauf 
exceptions qui deviennent moins rares, surtout 



36 EN HAÏTI 

dans les rangs élevés , il est vague et tumul- 
tueux, violent et entêté par pure ignorance, 
insolent par incertitude de lui-même et manque 
de savoir-vivre. La femme est entendue et ac- 
tive; jeune, elle est volontiers coquette, ses che- 
veux crépus et rebelles, réunis en petites 
nattes sur tous les points de la tête, sont dissi- 
mulés par le foulard de son tignon ; quand elle 
veut, elle s'habille proprement d'une robe de 
cotonnade ajustée à la taille ; mais elle s'épaissit 
de bonne heure, et, chez elle, la vieillesse vient 
vite, à la difFérence du nègre, qui se conserve 
beaucoup plus longtemps que le blanc. 

Les divers idiomes africains ont disparu ; 
quelques mots isolés persistent dans le langage 
créole, qui a pris leur place. Celui-ci est né spon- 
tanément des relations journalières entre maî- 
tres et esclaves ; c'est du français en constante 
déformation, se bornant à rendre les sons que 
l'oreille des nègres était capable de percevoir, 
avec des élisions dans les mots et une gram- 
maire simplifiée par la paresse créole. Les con- 
jugaisons principales sont indiquées par un 
simple auxiliaire ; les parties du discours 
réduites au sujet, verbe et complément ; beau- 
coup de vieilles expressions normandes ou 
bretonnes ont pénétré dans la langue, avec 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 37 

de nombreux termes de marine, quelques mots 
anglais et surtout espagnols, enfin plusieurs 
mots d'origine indienne, pour désigner les 
objets spéciaux à l'île. Bon nombre d'expres- 
sions vieillies ou même disparues de notre 
langue se sont conservées dans l'idiome créole. 
Les créoles le trouvent fort joli : il est enfantin, 
rempli de tournures pittoresques fournies par 
le milieu ambiant, propice aux manifestations 
de tendresse * . Il possède une façon de littéra- 
ture, avec des contes, des proverbes et des 
chansons pour la danse. Son expansion est con- 
sidérable aux Antilles : on en parle les dia- 
lectes dans la plupart des îles du Vent, de la 
Guadeloupe à Trinidad, dans les Guyanes, sur 
la côte orientale de Cuba et jusqu'en Louisiane. 
Ainsi s'est constituée une culture créole, greffée 
sur la culture française, issue du régime colo- 
nial et embrassant les divers détails de la vie. 

1. En simplifiant la langue primitive, tous les dialectes 
créoles l'ont également déformée dans un sens d'afféterie et 
de tendresse, comme pour mieux l'adapter au caractère en- 
fantin de la race qui l'employait. En créole français, la syl- 
labe ti, qui veut dire « petit », est constamment appliquée 
aux mots et aux noms propres. Le créole espagnol abonde 
en diminutifs : adios (adieu) devient adiosiio ; ahora (main- 
tenant, de suite), ahoritica ; la plupart des mots possèdent 
une désinence diminutive : iardecita^ nochecita (le soir, la 
nuit). Cette déformation de la langue est peut-être moins 
sensible, sinon dans l'esprit, du moins dans la forme du 
créole anglais. 



38 EN HAÏTI 

Par une chaude journée de juillet, nous 
eûmes à Garadeux toute une fête créole. Le dé- 
jeuner comporta un calalou de crabes et un 
tassau de coq d'Inde. Le tassau est une viande 
séchée au soleil; le calalou une soupe de gom- 
bos 1, faite avec ces grands crabes gris, gîtant 
dans les lieux humides, auprès des rivières, des 
marécages ou des conduites d'irrigation et, que 
l'on prend, le soir, aux lumières. L'adjonction 
de petits champignons du pays, nommés guion- 
gnions, donne du goût au bouillon, avec une 
couleur noire. En même temps que le calalou, 
il est d'usage de manger le iomtom^ pâte de 
bananes, de patates et de malangas. 

Une tonnelle, recouverte de palmes de coco- 
tier, avait été dressée devant la maison d'école. 
Les danseurs s'y réunirent peu à peu, autour 
des professionnels, chargés des divertissements 



1. Les gombos — (le P. Labat, qui vivait à la Martinique, 
les appelle guingambos) — sont les petites gousses vertes qui 
figurent en Orient, sous le nom de bamyas, dans tous les 
ragoûts de la cuisine grecque. Ils sont souvent employés 
dans la cuisine, aux Antilles et en Louisiane. Dans les 
grands restaurants de New- York, on sertie « gombo créole », 
qui est un potage de gombos en usage à la Nouvelle- 
Orléans. 

Un calalou est une soupe épaisse, faite d'herbes ou de 
menus légumes, parmi lesquels doit figurer le gombo. . 

Le lassau — de l'espagnol tasajo — est une viande, cou- 
pée en aiguillettes, frottée de jus de citron et séchée au 
soleil. (Descourtilz.) 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 39 

de Phabitation. Seul, le sam6a préféra s'abstenir: 
un ouvrier du moulin, M. Paul Mervilien, le 
« tireur de contes », qui narre, aux veillées, les 
aventures des héros habituels de la fantaisie 
nègre, les sieurs Bouqui et Ti Malice ; il ne 
convient pas de lirer contes grand'jour. Tous 
les autres étaient là. Un chef de moitié, M. Al- 
cide Eugène Ti Michel, à califourchon sur un 
tambour, le frappait des deux mains, avec des 
contorsions de tout son corps. Le mouvement 
de la danse était donné par le catalier, tapant 
avec des baguettes sur une caisse de bois vide, 
ou par le singalier, muni d'un morceau de 
fer. Un cultivateur, M. Marcellus, ancien maré- 
chal de la section, faisait office de catalier ; 
M. Ti Jules, de Fleuriau, tenait le tambourin. 
Ces exécutants accompagnaient la danse Mar- 
tinique, une danse du ventre très accentuée. 
Chaque dame choisit un cavalier qui s'agite au- 
devant d'elle ; quelqu'un veut-il entrer dans la 
danse, il se présente, une pièce de monnaie à 
la main, pour « payer sortie » aux cavaliers ordi- 
naires. Le rythme est si furieux, la passion si 
forte que tous les ventres se mettent en mouve- 
ment, même ceux des assistants ; et rien n'est 
plus pittoresque que de voir les vieillards, les 
femmes enceintes et les petits enfants se tré- 



40 EN HAÏTI 

mousser, les yeux mi-clos, en dehors de la 
ronde. La direction de la danse appartient à la 
reine chanterelle, personne connue, honorée 
dans la cour, qui jouit à ce titre d'une réelle 
autorité; elle chante, d'une voix criarde, les 
chansons traditionnelles ou improvise au hasard 
des circonstances. Ma présence provoqua cette 
poésie d'une inspiration facile : 

M là vinî, 

Li ban nous Vagenî, 

Li poîé boéssons étrangers. 

Bon Guié fait li vini tous les jou\ 

Pou li polé la vie ban nous ! 

« M... est venu. Il nous a donné de l'argent; il nous 
apporte des boissons étrangères. Que le bon Dieu le 
fasse venir tous les jours, pour qu'il nous apporte la 
vie ! » 

La contre-danse et une valse lente, la /ne- 
ringue., exigent un violon et un accordéon. Le 
violoneux, M. Louis Jean, un petit propriétaire 
de l'habitation Goureaud, criait les indications 
de chaque figure : « En avant ! A vos dames ! » 
Parfois même, il arrêtait sa musique et invecti- 
vait un danseur maladroit : « Oh ! cesl ous qui 
gâté toute j mon chè ! » 

L'assistance comprenait toutes les notabili- 
tés du voisinage : le chef de la deuxième section 



LA PLAINE DU GUL-DE-SAC 41 

de Bellevue,dansla commune de Port-au-Prince, 
en résidence à Caradeux, le colonel Gélin Néret, 
vieux militaire, épais et court, en grand uni- 
forme, — képi galonné, dolman bleu, pantalon 
garance, — venu avec ses deux enfants, un 
petit garçon, M. Télémaque, et une fille bonne 
à marier, Mlle Deuxgrâces ; le « notable » de 
l'habitation, M. Raymond, avec sa fille, Mlle As- 
sez filles, — un nom fréquent dans les familles 
écœurées d'un excès de progéniture féminine ; 
— 1§ papaloi de du Mornay, l'un des plus 
illustres de la plaine, M. Aurélien Bernard; une 
mamanloi moins achalandée, Mambô Zizine, qui 
vit dans la localité; M. Renélus René, le maître 
d'école. Puis la foule des « de moitié » avec leurs 
familles; enfin, un groupe d'anciens soldats, 
les ancêtres de l'habitation, le maréchal Fidèle, 
le major Mériville, qui, il y a soixante ans pas- 
sés, fut clairon du président Boyer, le capitaine 
Thélisma, le général Gilles fils, récemment 
retraité après soixante-seize années de services 
militaires. Tous ces vieillards ont conservé de 
vagues souvenirs du temps des blancs; le 
maréchal Fidèle tient de sa mère, qu'à l'arrivée 
des bateaux négriers, un marché d'esclaves, 
fréquenté par tous les planteurs de la plaine, 
se réunissait au morne Visite, sur les terres 



42 EN HAÏTI 

de Caradeux. Ti Michel, le joueur de tambour, 
est un personnage important de l'habitation, où 
il a été choisi comme roi du loiloidi. C'est un 
usage de la plaine du Gul-de-Sac, autorisé, dit- 
on, par Soulouque, qui avant de s'élever à l'em- 
pire, fut gérant de l'habitation Mocquet, pour le 
compte du propriétaire, le général Delva, plus 
tard grand-chancelier et comte de la Petite 
Rivière de Dalmarie. 

A la fin de la semaine sainte, une mascarade 
parcourt la plaine. La tradition veut y voir les 
soldats du Christ, partant, à travers les terres, 
à la recherche des juifs. Chaque habitation 
forme son groupe, revêtu des oripeaux du car- 
naval; l'organisation, les exercices prépara- 
toires ont commencé depuis le jour de l'an. A 
midi, le jeudi saint, le roi sort, accompagné de 
sa suite, avec drapeaux et tambours. Nuit et 
jour, les promenades et les danses se poursui- 
vent ininterrompues; le matin de Pâques, on 
rentre au logis. 

Le plus souvent, ces débauches annuelles 
ont de déplorables conséquences pour la vertu 
des jeunes personnes qui y participent. En 
deviennent-elles enceintes, le chef de section 
s'emploie à pratiquer la recherche de la pater- 
nité et le coupable fait rarement difficulté de 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 43 

payer 50 centimes, parsemaine, pour l'éducation 
du petit être, né des excès du loiloidi. Il paraît 
que la conduite générale des petites négresses 
est bonne et qu'elles sont fort réservées en 
temps normal; mais les excitations leur sont 
dangereuses ; les danses peuvent mal finir. 
Le dommage n'est pas bien grand, s'il devient 
le point de départ d'un « placement » heureux. 
En matière de mariage, les nègres ont gardé 
les vieilles habitudes du temps de l'esclavage; 
ils se constituent rarement une famille unique 
et légitime. La multiplicité des femmes est 
l'apanage delà richesse et de la puissance ; chefs 
de section et papalois possèdent des ménages 
dans tous les coins de la région, et les jeunes 
filles, éblouies de leur grande situation, met- 
tent un réel empressement à leur procurer des 
« enfants dehors ». 

En fait, dans l'habitation comme dans la 
famille, la vie nègre est dominée par les vieilles 
superstitions africaines, c'est-à-dire par le culte 
du Vaudoux. Bien qu'on en signale encore des 
traces nombreuses aux États-Unis et dans cer- 
taines îles des Antilles, il n'y a plus qu'en Haïti, 
où son développement reste libre. Ailleurs, 
il se borne à l'exploitation de sortilèges au pro- 
fit de quelques malins, ce que l'on appelle 



44 EN HAÏTI 

obeahism dans les colonies anglaises ^ L'évolu- 
tion historique de Saint-Domingue est seule 
cause de l'exception haïtienne. Tandis que, dans 
les autres îles, le fétichisme tendait, sinon à dis- 

1, Bien que moins généralement organisées, les supersti- 
tions africaines persistent dans nos îles, où le papaloi 
prend le nom de quienboiseur. « Les coutumes du Daho- 
mey, écrivait orgueilleusement J. A. Froude [The English in 
îhe West Indies), n'ont pas encore fait leur apparition dans 
les Antilles anglaises et elles ne pourront le faire, tant 
que l'autorité britannique y sera maintenue. » Plusieurs 
écrivains anglais, mieux informés par un long séjour 
aux Antilles, ont décrit le fétichisme des colonies anglai- 
ses, notamment à la Jamaïque, où le papaloi, sous le 
nom d'obeahman, remplit des fonctions analogues à celles 
de ses confrères d'Haïti, dans la célébration des ser- 
vices et la confection des « ouangas » (oheah). Il n'y manque 
même point le « docteur-feuilles », intitulé bushdocior. 
Les tribunaux jamaïcains ont beau condamner les sor- 
ciers, le métier marche toujours. M. Hesketh Bell, qui 
vécut à la Grenade, a consacré tout un livre : Obeah-Witch- 
crafl in the West Indies, à raconter par le menu le féti- 
chisme de ses habitants. A Cuba, le papaloi s'appelle un 
guangatero et opère dans des houmforts, centras de guan- 
gateria, où, sous couleur de danse ou de bienfaisance, s'or- 
ganisent des sociétés de Vaudoux. J'ai vu, dans la partie 
orientale, de véritables « péristyles », analogues à ceux qui 
abondent en Haïti. Les nègres français, venus à la suite des 
émigrés de Saint-Domingue, ont conservé, leur rite spécial, 
leurs danses et leurs tambours, dans les deux quartiers de 
Santiago et de Guantanamo, où ils sont établis: ils ne fréquen- 
tent point les mêmes centres que les nègres espagnols. H 
semble que les pratiques Vaudoux soient plus répandues 
chez les premiers que chez les seconds ; d'ailleurs, ces 
pratiques auraient tendance à diminuer et l'autorité cubaine 
ferme doucement les yeux. Elle se borne à mettre sous clef 
le Bios Nueuo, c'est-à-dire le sorcier trop achalandé, qui 
surgit de temps à autre, et dont la renommée, dépassant 
les limites de son habitation, lui vaut une clientèle de 
proportions inquiétantes. 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 45 

paraître, du moins à se dissimuler devant l'ac- 
tion du christianisme, appuyé par une domina- 
tion extérieure, l'indépendance d'Haïti entraî- 
nait la marche parallèle, voire la confusion des 
deux croyances. 

Tous les esclaves de la colonie étaient plus 
ou moins chrétiens. — L'article 2 du Code Noir 
prescrivait « de les baptiser et de les instruire 
dans la religion catholique, apostolique et ro- 
maine » ; d'autre part, les religieux de Saint-Do- 
mingue firent de leur mieux pour ne point appa- 
raître en ennemis de la race noire. Lors de la 
révolution, ilsn'hésitèrentpasàsuivreles bandes 
soulevées contre les planteurs ; le curé du Don- 
don fut aumônier de Jean François, l'un des 
premiers chefs nègres insurgés ; un capucin 
consentit à sacrer Dessalines empereur, au 
lendemain même du massacre des blancs. 
Néanmoins, les progrès du christianisme furent 
entravés par l'inévitable retour aux origines 
africaines, et la religion du Vaudoux parvint à 
garder ses prises. 

L'observation du fétichisme haïtien n'est pas 
chose facile. Ceux qui traitèrent ce sujet, l'ont 
fait avec colère ou sans précision. Les PP. Du 
Tertre et Labat y touchent à peine. Ce dernier 
se borne à laisser percer une certaine défiance. 



46 EN HAÏTI 

« Les nègres, écrit-il, font sans scrupule ce que 
faisaient les Philistins ; ils joignent l'arche avec 
Dagon et conservent en secret toutes les supersti- 
tions de leur ancien culte idolâtre, avec les céré- 
monies de la religion chrétienne. » Une « né- 
gresse affidée et intelligente » apprit peu de 
choses à Descourtilz. Gomme toujours, Moreau 
de Saint-Méry fut le mieux informé des écrivains 
coloniaux. Les créoles cultivés affectent une igno- 
rance absolue de choses aussi grossières : en 
eux survivent inconsciemment les vieilles pré- 
ventions, du temps que le planteur se sentait 
mal assuré dans son isolement parmi les 
nègres, redoutait leur culte mystérieux, leurs 
associations secrètes, leurs maléfices et leurs 
poisons. De son côté, le nègre reste attaché à 
ses coutumes, respectueux des initiations : 
Z'affé mouton pas z'affé cahrite. — Les affaires 
des moutons ne sont pas celles des chèvres, dit 
le proverbe créole; les choses des noirs ne 
regardent pas les blancs. 

Quelque grossier que puisse paraître le culte 
issu du fétichisme haïtien, la faute n'en est point 
au principe même de ses croyances, qui se 
bornentà rechercher les manifestations deladivi- 
nitédans les forces de la nature. C'est un pan- 
théisme comme un autre, logé à la même 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 47 

enseigne que le paganisme antique ou les reli- 
gions de rinde. Le grand tort des nègres fut 
de se gâter l'existence, en exagérant le carac- 
tère malfaisant du monde surnaturel et en envi- 
sageant l'univers comme peuplé d'esprits géné- 
ralement mauvais, parmi lesquels les lois et les 
ancêtres jouent volontiers un rôle agressif à 
l'égard de l'humanité souffrante. Ils en con- 
clurent qu'il fallait conjurer ces néfastes in- 
fluences par des sortilèges, des offrandes, des 
sacrifices ; aux papalois ou sorciers, gens 
instruits dans les mystères, reviennent la charge 
et le bénéfice de ces conjurations. 

Le christianisme une fois entré en contact 
nécessaire avec les religions africaines, les 
nègres s'empressèrent d'introduire une divinité 
nouvelle dans leur collection de dieux et d'ad- 
mettre, au-dessus et en dehors des esprits tra- 
ditionnels, le dieu suprême révélé par notre 
dogme. Peu à peu se constitua un mélange intime 
de christianisme et de fétichisme, où chacune 
des deux croyances réagit l'une sur l'autre, 
d'une façon assez analogue à celle dont l'ancien 
paganisme slave continue de pénétrer le chris- 
tianisme orthodoxe, dans certaines parties de 
l'Europe Orientale. 

Selon les tribus, les rites, les traditions diffé- 



48 EN HAÏTI 

raient. De même que les nègres de Saint- 
Domingue affluèrent de toute la côte d'Afrique, 
le Vaudoux haïtien résulte de la confusion de 
toutes les croyances africaines. Il a cependant 
dégagé deux rites principaux, comportant cha- 
cun un culte distinct, le rite de Guinée etle « rite 
Congo ». Bien que les noirs de la colonie soient 
venus en plus grand nombre du Congo que de 
la Guinée, la clientèle se partage à peu près 
également, selon les origines ou les conve- 
nances des familles; mais cependant les supers- 
titions de Guinée exercent une influence pré- 
pondérante sur les doctrines actuelles du Vau- 
doux. Dans chacun des deux rites, les gens 
experts relèvent une série de subdivisions, 
correspondant aux diverses tribus du nord et 
du midi de la côte d'Afrique. Arada^ Nago^ Ibo 
appartiennent au rite de Guinée ; il semble que 
la côte nord ait eu le fétichisme plus doux et 
admit volontiers les esprits du bien. L'Arada 
serait le culte le plus simple et le plus pur de 
tous, ne connaissant point de maléfices. Les 
esprits vénérés à la côte sud sont plus fréquem- 
ment méchants : ces derniers abondent dans 
les subdivisions du rite Congo, le Congo franc, 
le Péiro et le Caplaou. 

Les scènes de cannibalisme, qui se produi- 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 49 

sent encore parfois (un fait de cette nature a 
été jugé, en 1904, par le tribunal criminel de 
Port-au-Prince), seraient l'œuvre des adhérents, 
heureusement peu nombreux, à certaines frac- 
tions du Pétro et du Caplaou ; quelques-unes 
pourraient être imputables au Mondongue^ dont 
le caractère est un peu spécial, bien qu'appar- 
tenant au rite Congo. 

L'apport de tous ces rites a créé une véri- 
table mythologie dans le Vaudoux haïtien. Les 
lois, les saints, les mystères peuplant la nature, 
ont reçu le nom d'anciens rois d'Afrique ou bien 
des localités, où ils ont été divinisés. On y 
ajoute le qualificatif de maître, papa ou mon- 
sieur. Legba, Dambala, Aguay, Guédé, venus 
du rite de Guinée, sont l'objet d'un culte à peu 
près général ; Maître Ogoun, Loco, Saugo, 
Papa Badère... et il y en a ainsi une infinité 
d'autres. Le Pioi d'Engole (Angola) et le Roi 
Louange (Loango) appartiennent au rite Congo. 
Chacune de ces divinités possède un caractère 
particulier ou revêt certains attributs qui lui 
sont propres. Legba est l'esprit supérieur des 
Aradas ; Dambala préside aux sources ; Aguay, 
aux eaux de la mer ; Guédé est le dieu de la 
mort; Loco, celui des forêts ; Saugo, de la fou- 
dre ; Badère, du vent. Dans leur incarnation, les 

EN HAlTl. 4 



50 EN HAÏTI 

mystères du Pétro franc représentent la sévé- 
rité, Legba personnifie la sagesse ; Dambala 
Oueddo, la force et la bonté. Lui et sa femme, 
Aïda Oueddo, sont considérés comme les ancê- 
tres du genre humain. Aguay est le navigateur ; 
Legba, le législateur du Panthéon haïtien. Ces 
lois habitent de préférence les vieux arbres et 
les « têtes de l'eau ^ ». Ils ont une représentation 
tangible ; Aguay a pour symbole un petit bateau ; 
Dambala, la couleuvre ; la plupart se sont con- 
fondus avec les saints du christianisme, et les 
images de piété s'adaptent aux mystères Vau- 
doux. Ogoun est devenu saint Jean-Baptiste ; 
Loco, saint Jacques le Majeur. Le saint et le loi 
célèbrent leur fête le même jour. Il est entendu 
que l'Adoration des Mages s'applique aux Rois 
Congo. Chaque divinité a sa chanson spéciale, 
qui, dans les cérémonies de son culte, se chante, 
en (( faisant les ronds », sur un air uniforme. La 
naïveté en est extrême ; voici le début de la 
chanson de Maître Legba : 

Legba nan houmfô moin; (répété trois fois) 
Ous-minmes qui mêlez chapeaux, 
Nan Guinin, parez soleil pou moin ! 

« Legba est dans mon houmfort. Vous autres qui portez 
chapeau, en Guinée, préservez-moi du soleil = ! » 

1. Les créoles appellent les sources les « têtes de l'eau ». 

2. Ce couplet créole a besoin d'une explication. « Legba 



LA PLAINE DU GUL-DE-SAC 51 

Tous ces lois veulent être « servis » ; et le 
service en appartient aux papalois. Leur minis- 
tère se lioiite-t-il aux bons lois, c'est-à-dire au 
rite de Guinée et à quelques éléments du Congo, 
on dit « qu'ils servent d'une seule main » ; « ser- 
vir des deux mains » entraîne également le 
culte des mauvais lois, divinités impitoyables, 
avides de sang et de vengeance. Les houmforts, 
sanctuaires de ces esprits multiples, abondent 
dans les plaines, où les habitants, plus riches, 
tiennent à entourer leur fétichisme d'un appa- 
reil considérable, inconnu dans les mornes. 

Le papaloi est un homme instruit dans les 
rites, par l'hérédité ou par l'étude, qui s'est 
élevé peu à peu dans la hiérarchie Vaudoux, a 
parfois fréquenté les houmforts renommés des 
plaines de Léogane et de l'Arcahaye, reçu les 
initiations les plus secrètes et subi l'épreuve 
d'une ordination. Quand les cérémonies der- 
nières sont accomplies, le nouveau papaloi se 
présente aux fidèles et, possédé par l'esprit, il 
entonne la chanson propre au loi, qui, sa vie 

est dans mon houmfort », veut dire : ce dieu me possède, est 
en moi. Me voici en Guinée ! « Vous autres qui portez cha- 
peau, préservez-moi du soleil ! » c'est-à-dire : garez-moi 
des coups de soleil, défendez-moi contre le soleil. 

Nan Gainin, dans un sens extensif, signifie ; au pays d'A- 
frique. Le chanteur ici sous-entend : « où je suis transporté 
et où le soleil darde. » 



52 EN HAÏTI 

durant, sera le maîire-caye, le maîire4êie, et au- 
quel sera consacré le houmfort, où il va en- 
trer. 

La base du culte Vaudoux se trouve dan§ la 
famille. Chaque chef de famille, revêtu du sa- 
cerdoce familial, honore l'esprit des ancêtres 
et les lois protecteurs des siens. Une pièce de sa 
case contient un pé, c'est-à-dire un exhausse- 
ment en maçonnerie, qui sert d'autel à un culte 
restreint. Une fois l'an, à la fin de l'été, le père 
« remplit le devoir », en célébrant la fête de la 
famille par un manger-ignames. C'est le repas 
en l'honneur des ancêtres, auxquels on offre 
ainsi les prémisses des produits du sol ; il com- 
porte des ignames, des haricots rouges, du 
poisson séché à Thuile. Dans cette circonstance 
solennelle, les enfants accourent de tous les 
points du pays se grouper autour de leur au- 
teur. 

L'office du papaloi se borne au service des 
ancêtres et des lois représentés dans son 
houmfort. A ces offices, le houngan ]omt l'exer- 
cice de la médecine, la confection de sortilèges, 
d'amulettes et de ouangas. Ces maléfices sa- 
vent aider les vengeances, retrouver les objets 
perdus ou volés, favoriser les amours, écarter 
les influences mauvaises et assurer le succès. 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 53 

Le houngan se prête à dévoiler l'avenir. Aux 
consciences en peine, il prodigue les conseils, 
impose les pénitences ; il ordonne un lointain 
pèlerinage, le don du tchiampan^ c'est-à-dire 
de provisions portées aux prisons de la ville 
pour la nourriture des prisonniers, une messe 
à la chapelle prochaine. Le papaloi serait le 
prêtre ; le houngan, le sorcier du fétichisme 
haïtien. Dépouillée de son appareil Vaudoux, la 
mamanloi est le plus souvent une simple sage- 
femme, répondant aux besoins des femmes 
du voisinage. Dès le début, l'idée chrétienne 
avait profondément pénétré le Vaudoux. Pour 
plus de sûreté, les esclaves se présentaient au 
baptême à diverses reprises et faisaient dire 
des messes à tous propos. « Ils font dire des 
messes, écrivait Hilliard d'Auberteuil, pour 
retrouver ce qu'ils ont perdu; il y a tel capucin 
qui reçoit jusqu'à 20.000 livres par an pour dire 
des messes. « L'habitude s'en est maintenue : 
elle exige, à côté du papaloi, la présence d'un 
père-savane^ pour procéder aux prières catho- 
liques, intercalées dans tous les services. 

S'agit-il de célébrer de grands services en 
l'honneur des ancêtres, de concilier les lois de 
la famille ou ceux de l'habitation, l'interven 
tion du papaloi devient nécessaire. Les papalois 



64 EN HAÏTI 

sont coûteux ; ils exigent plusieurs centaines 
de gourdes, à moins que Ton ne soit affilié à 
leur société propre. Chaque habitation de la 
plaine du Gul-de-Sac contient un ou plusieurs 
houmforts ; la population « pratique » presque 
tout entière et gravite autour de ces lieux 
d'élection. Si le rite en est unique, les habitants 
de l'autre rite se rattachent au houmfort le 
plus rapproché, relevant de leur dénomination. 
Autour du houmfort, le papaloi a groupé les 
siens en une société hiérarchisée selon les 
degrés de l'initiation ; cette société possède 
ses drapeaux qui lui servent d'insignes. Le 
papaloi est assisté de servants — houngué- 
nicons — qui deviendront papalois à leur tour ; 
les adhérents, hommes et femmes, se partagent 
en hounsis-canzos et hounsis-bossales ^ : ces 
derniers sont les aspirants ; les premiers ont 
seuls une instruction suffisante pour savoir 
servir et desservir le zain ; ils portent en ta- 
touage la marque distinctive de la société. C'est 
avec leur concours que le papaloi procède aux 



1. Du temps de la colonie, on appelait bossales les nègres 
encore sauvages, qui arrivaient d'Afrique et n'étaient, par 
conséquent, ni acclimatés, ni dressés. S'ils venaient à mou- 
rir au moment de leur débarquement, on les enterrait 
dans un cimetière spécial, qui a maintenu le nom de la 
Croix-des-Bossales à l'un des quartiers de Port-au-Prince. 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAG 55 

services : services de famille, quand il s'agit, 
après la mort d'un hounsi-canzo,de brûler le zain, 
pour retirer le mystère du cadavre, ou de con- 
cilier l'influence des jumeaux par l'organisation 
d'un manger-marassas ; services généraux en 
l'honneur des lois du houmfort, notamment lors 
de la « fête de la maison ». Certaines] époques 
sont affectées à des exercices déterminés ; le 
culte des aïeux se poursuit de la Toussaint à la 
Noël ; de Noël aux Rois, au moment des grandes 
fêtes chrétiennes, à Pâques, c'est la dévotion 
aux forces de la nature ; la Pentecôte fournit le 
moment propice aux initiations. Chaque service 
comporte un ensemble de «: cérémonies », signes 
cabalistiques que l'officiant trace sur le sol avec 
de la cendre ou du maïs moulu, une procession 
aux « reposoirs » des divers lois, des sacri- 
fices expiatoires, surtout et toujours des danses 
Vaudoux. Au son de trois tambours de tailles 
différentes, battus selon la cadence et accompa- 
gnés des chansons spéciales au loi intéressé, 
la foule s'agite pendant des journées et des 
nuits entières. Quelquefois, la société s'en va 
par la campagne : il n'est pas rare de rencontrer 
un papaloi, suivi de son groupe, accomplissant 
ses rites, sur le grand chemin, près de l'eau 
ou au pied d'un arbre. Au bas des mornes du 



56 EN HAÏTI 

versant nord de la plaine du Cul-de-Sac, une 
(( source servie », la source Balan, que les 
superstitions populaires veulent habitée par les 
mystères, attire les pèlerinages de tout le 
pays. 

Aux abords de la capitale, la Petite Plaine est 
remplie de houmforts réputés. Papalois et 
houngans y comptent moins sur la clientèle 
locale que sur les gens de Port-au-Prince, scep- 
tiques de leur nature et pratiquant sans régu- 
larité, mais ramenés de temps à autre par un 
retour d'atavisme africain. Je n'ai pas eu la 
bonne fortune de faire, au bourg de la Croix- 
des-Missions, la connaissance de M. Durolien, 
qui fut le papaloi de confiance du président 
Hippolyte ; j'ai toutefois visité deux de ses plus 
illustres confrères, M. Aïsse, à l'Eau-de-Ga- 
zeaux, et M. Aurélien Bernard, à du Mornay- 
Laboule. 

M. Aïsse vit au bord de la grand'route, qui 
va vers la Groix-des-Bouquets; il occupe, avec 
les siens, un groupe de cases, dans un enclos 
marqué par un alignement de troncs d'arbres; 
une tonnelle, abritant un étal de revendeuse, 
est installée à sa porte. M. Aïsse, de son vrai 
nom Romulus Jacques, dit Aïsse, est un homme 
déjà âgé, corpulent, les cheveux et la mous- 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAG 57 

tache coupés en brosse; il prétend appartenir à 
l'une des naeilleures souches de la Guinée, et, 
dans sa famille, on est papaloi de père en fds. 
Relevant du rite Arada, il passe pour savant 
dans son métier, strict dans sa doctrine et ne 
consentirait à servir que d'une main. 

Son houmfort est précédé d'un péristyle^ qui 
sert aux services et aux danses Vaudoux; c'est 
une vaste pièce, avec un sol en terre battue, 
recouverte d'un toit de paille ; sur trois côtés, 
les murs s'élèvent à hauteur d'appui; sur le 
quatrième, figure l'inscription : 

Société la Fleur de Guinée 
Boi d'Engole 

indiquant le nom et le patron de la société, à 
laquelle préside le maître du lieu. Le houm- 
fort est une case ordinaire, un peu plus grande 
que les autres. Le sanctuaire comporte un pé 
principal, occupant, sur un des côtés, toute la 
longueur de la chambre, et un autre, plus petit, 
dans un des coins. Ces pés sont de larges au- 
tels en maçonnerie, dont le soubassement est 
orné de cœurs et d'étoiles en relief; au-dessus, 
des draperies pendent du plafond. Le pé latéral 
est divisé en trois compartiments. Il y a donc, 



58 EN HAÏTI 

en tout, quatre sections, consacrées à chacun 
des lois servis dans le houmfort : Aguay Aoyo, 
Dambala, Ogoun Badagry et Loco, roi Nago. 
Maître Aguay est représenté parle petit bateau 
coutumier; un médaillon est consacré à Monsieur 
Dambala, tenant deux couleuvres en main; sur 
un tableau figure à cheval Ogoun Badagry, à 
côté d'une femme portant un drapeau ; Papa 
Loco a son image en grand uniforme ; il fume sa 
pipe et agite un éventail. Les murs sont tapis- 
sés d'images de piété. Le fond de l'autel est 
occupé par de nombreuses carafes en terre 
cuite, nommées canaris^ qui contiennent les 
zains, c'est-à-dire les mystères recueillis dans 
le houmfort; devant, se trouvent des bouteilles 
de vin, de liqueurs, de vermouth, qui leur sont 
présentées en hommage; puis des plats, des 
tasses affectées aux mangers-marassas, des cru- 
cifix, des clochettes, des assons, — calebasses 
emmanchées d'une tige, auxquelles sont fixés 
des osselets de couleuvre et que l'officiant agite, 
pour diriger la danse ou appeler les lois; des 
assiettes remplies de pierres taillées, venues 
des Indiens, « pierres-tonnerre », symboles de 
Dambala, que Saugo, le dieu de la foudre, 
lance du ciel dans l'enclos des papalois favo- 
risés. A côté de ces pierres miraculeuses, se 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 59 

trouvent plusieurs monnaies de cuivre ou 
d'argent. Les lois, servis par M. Aïsse, possè- 
dent ainsi de vieilles pièces de Joseph Bona- 
parte, roi d'Espagne, au millésime de 1811 ; de 
Frédéric VII de Danemark, 1859; de Charles IV 
d'Espagne, 1783, et du président Boyer, ans 
27 et 30 de l'Indépendance. A terre, est pla- 
cée une lampe à huile de coco; dans un coin, 
les drapeaux du houmfort et le sabre de « la 
place », de l'homme qui, dans les services, fait 
fonction de maître des cérémonies. 

Dans la cour, le pied de quatre arbres privi- 
légiés, — un cirouellier, deux grenadiers, un 
médecinier béni, — est entouré de ronds en 
maçonnerie. Ces « reposoirs » sont habités par 
les lois Legba, Ogoun, Loco et Saugo. M. Aïsse 
appelle ses deux petites-filles, Mlles Charité et 
Lamercie, qui s'en vont prendre sur le pé une 
bouteille de genièvre consacrée aux zains, la 
débouchent et servent gentiment à boire aux 
hôtes de leur grand-père. 

L'eau de Cazeaux remonte à l'ombre des 
figuiers francs; auprès du ruisseau, réside une 
mamanloi réputée, Mambô Zéra. Mlle Zéra 
Vieux est une jeune femme, exerçant à la fois 
en plaine et en ville ; il paraît que sa maison de 
Port-au-Prince est volontiers fréquentée par 



60 EN HAÏTI 

les politiciens locaux en quête de conseils et 
de renseignements sur leur avenir. Le houm- 
fort, précédé d'un péristyle, est masqué par 
une rangée de cocotiers : une grande croix de 
bois garde l'entrée du domaine. Quand nous y 
passâmes, en quittant M. Aïsse, Mambô Zéra 
n'était point chez elle; son « mari », le colonel 
Bois, exprima le regret de son absence et s'in- 
forma discrètement si nous avions besoin des 
services de la dame. Ce militaire est fils de 
M. Cadeau Bois, qui tint un houmfort réputé 
sur la route de Pétionville. 

A la saline Gazeaux, le bétail vient pâturer 
une herbe courte auprès de mares saumâtres ; 
puis se suivent quelques jardins de petits pro- 
priétaires, qui envoient au marché de Port-au- 
Prince des bananes, des patates, du maïs, des 
gombos et de l'herbe de Guinée ^ Les fourrés 
de bayaondes reprennent; les restes d'anciens 
fossés d'irrigation et les portes de bassins de 
distribution persistent, à moitié enfouis dans 
le sol. A du Mornay-Laboule, entouré d'une 
haie de cactus candélabres, se trouve le 
houmfort de M. Aurélien Bernard, un nègre 

1. L'herbe de Guinée est une herbe large et forte, d'un 
vert un peu jaunâtre, qui pousse en herbages épais dans 
toutes les régions d'Haïti et est employée, fraîche, à la 
nourriture du bétail. 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 61 

mince, dans la force de l'âge, aux cheveux courts, 
une large barbiche autour du menton. Plus éclec- 
tique que M. Aïsse, M. Bernard fait, en même 
temps, le culte des deux rites; chacun de ses 
services est double; il travaille d'abord dans le 
rite de Guinée, qui passe pour le plus ancien, 
puis dans le rite Congo. Ses parents exerçaient 
déjà le même métier; le père opérait en ville, 
la mère à du Mornay. On dit qu'il servirait des 
deux mains et serait plus houngan que papaloi. 
Le houmfort est divisé en deux chambres, l'une 
consacrée à Dambala, avec les canaris, les tas- 
ses, les pierres-tonnerre, les bouteilles et les 
images de saints, en usage dans ces sortes de 
lieux; l'autre réservée au rite Congo, moins 
meublée et décorée de quelques chromolitho- 
graphies représentant V Adoration des Mages. 
M. Bernard sort d'une petite malle le symbole 
de ce rite, le paquet Congo, c'est-à-dire le 
chapeau royal, avec des rubans et des plumes. 
Aux poutres du péristyle pendent les bateaux 
de Maître x\guay et les tambours du houmfort, 
trois tambours par rite ; ceux de Guinée, re- 
couverts de peaux de bœuf, ceux du Congo de 
peaux de chèvre. Les reposoirs de la cour, 
établis autour de flamboyants et de cirouelliers, 
recèlent Dambala, Ogoun et Legba. 



62 EN HAÏTI 

Après Fleuriau et Caradeux, le chemin, sui- 
vant le pied du morne, traverse le cimetière de 
Châteaublond; les tombes, des cubes en maçon- 
nerie percés de réceptacles pour les « man- 
gers » et les bougies, sont placées loin des cases 
habitées, parmi les bayaondes ; une floraison 
lilas et violette de « sans-cesse » est seule à ani- 
mer cet asile de désolation. Une tombe porte 
l'épitaphe de « Marie Châteaublond, décédée 
en 18â/i, à l'âge de quatre-vingts ans ». La lon- 
gue vie de la défunte a embrassé les deux ré- 
gimes; elle est née, au temps de l'esclavage, 
de la fantaisie du maître de l'habitation, dont 
elle a porté le nom; ses cendres reposent dans 
la terre d'Haïti libre. 

Frères est un domaine de 185 carreaux, 
planté en cannes et herbes de Guinée ; il se 
continue, en remontant le morne, par une 
caféière et quelques parcelles de « bois de- 
bout ». Avant de se perdre dans les irrigations, 
Teau de Frères est recueillie dans un grand 
bassin, bâti par les blancs; le jour des Rois, les 
cultivateurs y célèbrent un barhaco ^ tuent un 

1. Le mot barbaco est d'origine indienne et a également 
pénétré dans le créole anglais. Barbecue veut dire : diver- 
tissement, repas en plein air. Moreau de Saint-Méry en pré- 
cise ainsi l'étymologie: « On appelle barbasco, dans la partie 
de rOuest, le divertissement que Ton va prendre à la cam- 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 63 

bœuf et dansent la nuit entière. La cour est 
importante : au premier son de la cloche, fixée 
sur un « bois d'orme », au milieu du parc à 
bestiaux, quatre cents hommes pourraient ré- 
pondre à la convocation, qui se fait, en cas d'a- 
larme, lorsque le feu a pris aux cannes. 

C'est la résidence du chef de la section de 
Bellevue-Chardonnière, dans la commune de 
Pétionville ; l'école rurale réunit une soixantaine 
de garçons et il existe une petite école de filles 
avec une maîtresse de couture. Le général 
Boisrond-Canal, qui fut Président de la Répu- 
blique de J876 à 1879, vécut sur l'habitation; 
il s'intéressait à sa terre, veillait au bien-être 
des habitants. Frères lui doit sa prospérité et 
son développement actuels. 

Parmi les gens de Frères, la renommée du 
papaloi, M. Pauléma Saint-Paul, fort estimé 
cependant dans sa profession, est éclipsée par 
celle du docteur Brice Saint-Germain, un bocor, 
un « docteur-feuilles », qui y a élu domicile. 
En dehors des houngans, qui exercent une 



pagne, dans un endroit où le plaisir du bain peut être réuni 
à d'autres amusements... Ce nom, dans lequel on ne fait pas 
sonner Ts, est venu des Indiens. C'était celui d'une plante, 
qu'ils mettaient à macérer dans l'eau d'une portion de rivière 
ou d'un courant, pour y prendre sans peine le poisson, que 
cette espèce de narcotique faisait surnager. » 



64 EN HAÏTI 

médecine mélangée de pratiques de sorcelle- 
rie, il existe, dans les campagnes haïtiennes, 
privées de médecins, certains docteurs, qui, 
par tradition ou expérience, ont appris la science 
des simples et sont mieux à même de guérir, 
avec les feuilles et les racines du pays, que les 
vieilles gens, tontons et iantines, du voisinage. 
Toussaint Louverture paraît avoir été un doc- 
teur-feuilles ; il commença sa carrière révolu- 
tionnaire, en servant, comme médecin, dans les 
premièresbandes insurgées sous Jean-François. 

Les familles, se défiant de leurs propres lu- 
mières, ont recours à eux dans les cas graves. 
Les créoles ont dans leurs remèdes empiriques 
une extrême confiance. Beaucoup d'habitants des 
villes sont encore tentés de rejeter l'ordonnance 
du médecin, qui a fait ses études en Europe, pour 
suivre les avis des docteurs-feuilles, qui, de 
fait, ont parfois réussi les cures les plus diffi- 
ciles. 

Le docteur Brice n'a rien à voir avec le Vau- 
doux; c'est un bon chrétien, qui, chaque di- 
manche, met sa redingote et son chapeau haut 
de forme, enfourche son petit cheval et monte 
entendre la messe à l'église de Pétionville. Sa 
doctrine est simple et confiante : là où la Pro- 
vidence a placé le mal, elle n'a pas manqué de 







Habitation Frkres. Le moulin 




Habitation Frères. L'école 



Aubin. En Ha'ûi. 



PL. V 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 65 

créer aussi le remède. L'homme est faible et dé- 
couragé ; mais il fait de son mieux pour aider son 
semblable, en utilisant les forces de la nature, 
dont il a reçu le secret; il remet aux « trois per- 
sonnes divines » la destinée de ses malades. 
C'est plaisir de courir la campagne avec un 
tel guide. Il connaît chaque plante, la désigne 
par son nom créole et expose ses propriétés 
spéciales. Il distingue le cachiment-canelle 
et le cachiment-cœiir-bœuf, le fuslic ou bois 
jaune, le bois-lait, les feuilles d'immortel, les 
diverses espèces de médecinier, le médecinier 
béni et le médecinier Barrachin. « Zhèbe cila-là 
conséquent. Cette plante est très conséquente », 
affirme-t-il. Ignore-t-il Tusage de telle autre, 
il le reconnaît volontiers. « Moin pas connin ça 
liyé.. — Je ne connais pas ce que c'est. » Les 
mornes sont, paraît-il, plus riches que le plat 
pays en feuilles et racines médicinales. Ils pro- 
duisent la feuille-patience, la racine- séguine, la 
liane salsepareille, les aiguilles bois-pin ; la 
gomme-gag ac, le bois-cochon ^. Les racines 



1. Les vieux livres de médecine du temps de la colonie le 
désignent aussi sous le nom de « sucrier des montagnes >». 

« On rappelle bois-cochon, écrit un colon, André Minguet, 
parce que le cochon, étant blessé, va mordre cet arbre, en 
fait sortir la gomme, y frotte sa plaie et la guérit. » 

Ce chirurgien de flibustiers est resté populaire dans notre 

EN HAÏTI. 5 



66 EN HAÏTI 

z'accaciaS' francs poussent dans les galets des 
rivières. Ce sont toutes « bonnes plantes », 
servant à dépurer la « masse du sang ». 
La recherche des racines est entourée de pré- 
cautions sévères; on choisit, comme plus effi- 
caces, celles qui se dirigent vers le soleil 
levant et l'on a bien soin de laisser en paie- 
ment un cob (monnaie de cuivre — de l'espa- 
gnol cobre) au pied de Tarbre ; l'opération est 
accompagnée de prières adressées à tous « les 
membres du ciel » pour l'heureux succès de la 
médication. 

Pour les fièvres, si fréquentes dans les ré- 
gions tropicales, il y a « médicaments en pile ». 
Le bocor distingue les fièvres quarte, céré- 
brale et bilieuse. Cette dernière, la mauvaise 
fièvre du pays, se guérit par les feuilles de la 
liane sorossi, que l'on fait infuser, au serein, 
avec du jus d'oranges amères. Les maux de 
tête se calment par des applications de feuilles 
de sablier et de grandes feuilles à cœur, qui 
poussent auprès des sources. La fleur-dent 



ancienne colonie. Il fut, à la lin du dix-septième siècle, le 
premier colon du Dondon, et une caverne voisine du bourg 
s'appelle encore la « Voùte-à-Minguet ». Il publia un « Livre 
des simples de l'Amérique, servant au corps humain, décou- 
verts par André Minguet, tant en médecine qu'onguents. — 
A la côle de Saint-Domingue, l'an de Grâce 1713. » 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 67 

apaise les maux de dents ; le bois lexis fait dis- 
paraître les « grandes chaleurs ». La nature 
fournit aux blessures des médicaments nom- 
breux. « C'est quai' remèdes blessé gangnin ! » 
dit le docteur Brice. h'écorce. bois-soie arrête le 
sang; un lavage de feuilles-corail active la sup- 
puration ; un cataplasme de feuilles de sureau 
et de médecinier-barrachin fait cesser l'inflam- 
mation, et le manioc amer achève de fermer les 
plaies. Le bocor veut ignorer les poisons multi- 
ples fournis par la flore haïtienne ; ce sont là 
choses de houngans et non point de praticiens 
sérieux ; il mentionne avec horreur le bois-zen- 
nivre ^, que l'on peut recueillir dans les mornes, 
et dont la distillation tue son homme sans lais- 
ser de traces. 

Le docteur Brice, un vieillard sec et mince 
de quatre-vingt-quatorze ans, est né dans le 
Mirebalais. Sa grand'mère,Mlle Anne, « servait 
avec » un colon français, Monplaisir-Dumas, 
établi sur l'habitation Dumas. Cet homme avait 
été attiré par l'étude des plantes tropicales et 
de leurs propriétés thérapeutiques ; il jouissait 



1. Descourtilz écrit bois enivré, le P. Labat bois à ennyvrer. 
Les gens de nos îles en pilaient l'écorce et les feuilles et les 
jetaient dans la rivière, mêlées à de la chaux vive, d« façon 
à « ennyvrer » les poissons qui venaient aussitôt à la sur- 
face de l'eau. 



68 EN HAÏTI 

par tout le pays d'une grande réputation. Brice 
en a reçu la tradition par sa grand'mère. Les 
connaissances médicales n'étaient point rares 
parmi les colons de Saint-Domingue ; toute la 
plaine se sert encore de la médecine Baudaii, un 
purgatif énergique, imaginé par un des anciens 
propriétaires de la Petite Plaine, sur l'habi- 
tation qui a gardé son nom. « Cà, c^est mèd'cine 
sans manman (sans pareille) ! », dit avec admira- 
tion le docteur. 

En 1868, les Haïtiens s'agitaient un peu par- 
tout contre le Président Salnave. Dans le Nord, 
des rebelles, nommés Cacos^ avaient pris les 
armes à Vallière et au Mont-Organisé ; le gé- 
néral Nissage Saget s'était insurgé à Saint-Marc ; 
l'émeute éclatait à Port-au-Prince ; les piquets 
se reformaient au Sud. Le général Boisrond- 
Ganal se mit en tête de soulever Pétionville et 
la Groix-des-Bouquets. Tant d'efforts aboutirent 
à la chute de Salnave, qui fut pris et fusillé 
en janvier 1870. Or, durant cette époque de 
troubles, les bandes, commandées par Boisrond- 
Ganal, traversèrent le Mirebalais ; le général 
recueillit Brice, en fit le médecin de son armée 
et l'établit, à la paix, sur son domaine de Frères. 
Le bocor a été marié deux fois ; sa pre- 
mière femme s'appelait Gouloute, dite Gharle- 



LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 69 

nette ; la seconde, Marie-Glaire, Ghoucounoune, 
de son « nom-jouet » ; celle-ci vient de mourir, 
il y a peu de mois. De ses neuf enfants, six sont 
encore vivants et résident dans le Mirebalais ; 
plusieurs de ses petits-enfants ont déjà dépassé 
la quarantaine. 

Le docteur Brice est aussi bien pharmacien 
que médecin ; il prépare lui-même les décoc- 
tions qu'il ordonne ; sa case contient un dépôt 
de feuilles et de racines, jetées pêle-mêle dans 
des couis (quartiers de calebasse) ; s'il lui 
manque quelque ingrédient, il l'envoie aussitôt 
demander, dans les mornes, à l'un de ses cor- 
respondants habituels. L'homme est connu et 
exerce dans toute la région ; les patients font 
avec lui, pour le traitement complet, un forfait 
de quelques gourdes; dans les cas graves, il 
n'hésite pas à se transporter à domicile, pour 
mieux surveiller sa cure. Nous le trouvâmes 
installé chez un vieux nègre, très malade, le 
général Souverain Jean-Paul, un des « grands 
habitants » de Frères et ancien chef de la sec- 
tion. 



CHAPITRE III 



PÉTIONVILLE 



De Port-au-Prince à Pétionville. — La nomenclature géogra- 
phique des îles françaises. — La Coupe. — Capitale en 
projet. — Séjour d'été. — Domesticité nègre : M. Esope 
jeune, M. Alfred Cumberland, Mme Herminie Bernard. — 
Recettes communales. — Fournisseurs et revendeuses. — 
Le commandant de la place: général Alfred Celcis. — Mœurs 
créoles. —La source Garon. —La chapelle de Notre-Dame- 
des-Ermites. — La Vierge de Mayamand. — Le fort Jacques. 

— L'habitation Le François. — Chez la mamanloi : Mambô 
Téla. — La « fête de la maison ». — La section des Cadets. 

— Un coumbile. — Le marché du carrefour Tintin. — L'é- 
cole rurale. 



En entrant en rade de Port-au-Prince, on 
aperçoit, adossés à la montagne, juste au-des- 
sus de la ville, quelques toits et un clocher 
d'église ; c'est le village de Pétionville. Derrière 
la capitale, les contreforts du morne l'Hôpital 



PETIONVILLE 71 

s'arrondissent en demi-cercle pour former deux 
vallons verdoyants. Celui de gauche, où coule 
le ruisseau du Bois-Chêne, se resserre rapide- 
ment ; une gorge étroite, encombrée de caféiers 
et de palmistes, passe entre le Gros-Morne et 
le morne Canapé-Vert ; elle aboutit à la source 
Plésance. La route s'élève à mi-hauteur. Peu à 
peu, la vue se développe sur la masse grise de 
la ville, la baie et les îlots de palétuviers^, qui 
bordent la côte jusqu'à la pointe du Lamentin. 
L'habitation Bourdon contient plusieurs villas, 
encloses de haies de poincillade,à fleurs jaunes 
ou rouges ~; l'une d'elles appartient à un Quade- 
loupéen, M. Gaston Revest, établi comme né- 
gociant à Port-au-Prince. Après avoir passé le 
poste militaire de Saint- Amand, la route atteint 
en 8 kilomètres, à près de 400 mètres d'alti- 
tude, le sommet de la <( Coupe ». 

En langage créole, une coupe est le haut 
d'un vallon, un col, un passage de montagnes. 

1. Les mots palétuviers ou mangliers sont indifféremment 
employés pour désigner les arbres poussant sur les rivages 
des Antilles et étendant jusque dans la mer un inextricable 
fouillis de racines. « Le manglier est une espèce de palétu- 
vier » — Descourtilz. 

2. La Poincillade — Poinciana pulcherrima — (Descour- 
tilz) tire son nom du Bailli de Poincy, qui fut lieutenant 
général des îles françaises de l'Amérique et seigneur par- 
ticulier de Saint-Christophe, Sainte-Croix, Saint-Martin et 
Saint-Barthélémy. Il mourut en 1660, 



72 EN HAÏTI 

Quand il s'agit de procéder à la nomencla- 
ture géographique des iles françaises de TAmé- 
rique, navigateurs et colons du dix-septième 
siècle ne se mirent guère en frais d'imagina- 
tion. A Saint-Christophe, la Guadeloupe, la 
Martinique, à la Tortue et à la côte de Saint- 
Domingue, à Saint-Martin, Saint-Barthélémy, 
aux Saintes, à Marie-Galante, Sainte-Lucie, 
Sainte-Croix et la Grenade, qui formaient pri- 
mitivement l'ensemble de nos possessions des 
Antilles, les désignations furent identiques. Les 
rivières, les mornes (montagnes), les pitons 
(pics), les platons (plateaux), les coupes (cols), 
les fonds ou trous (vallées), les arses ou acuts 
(fond d'une baie), les anses, les caps, les côtes 
de fer (rivages de rochers), les tapions (falaises), 
les lagons (lagunes), les salines, les estères (par- 
ties marécageuses au bord de la mer), les sa- 
vanes (prairies naturelles), furent ornés d'un 
qualificatif facile, du nom d'un saint ou d'un habi- 
tant voisin. Il y eut partout des Grandes et des 
Petites Rivières, de Gros Caps, des Pointes du 
Vent, des Anses à galet ou à la barque ; il y eut 
un Cap Enragé, à Marie-Galante, un autre à 
Saint-Christophe ; une baie des Anglais à la 
Martinique, des Rivières du Trou au Chien et 
du Trou au Chat à la Guadeloupe, des Anses 



PETIONVILLE 73 

du Bois Abattu, des Pipes, aux Herbes, à Sainte- 
Croix. Toutes ces îles étaient fort distinguées, 
au regard de Saint-Domingue ; elles vivaient 
sous le contrôle de seigneurs propriétaires, 
parmi lesquels l'ordre de Malte, — plus tard sous 
le régime de Compagnies Royales. Flibustiers 
et boucaniers étaient gens moins délicats ; si 
bien que la géographie de Saint-Domingue 
continue à se ressentir de la grossièreté de ses 
premiers colons. Eux aussi connurent les ap- 
pellations purement pittoresques : Gorge obs- 
cure, Ruisseau difficile. Rivière salée, Source 
des Misères, Eau sans raison, Anse à Juif, Baie 
des Flamands, Port à Piment, Roche à bateau, 
Ile à Vache, Pointe des Aigrettes, Fond des 
Nègres, Vallée de l'i^-sile, Mornes de la Hotte. 
Leurs boucans, qui étaient une spécialité de 
l'île, en marquèrent les premiers points habités : 
Boucan-Guimby, Boucan-Patates, Boucan-Bois- 
Pin. A côté du Trou-Chouchou et du Trou-Bon- 
bon, leur mauvaise humeur qualifia le Sale- 
Trou, le Trou d'Enfer, le Fond-Cochon et 
TEtronc de Porc. La terre, détrempée par les 
pluies, valut à deux cantons du Nord les noms 
de Limonade et de Marmelade. 

Jadis la coupe, où l'on devait passer pour 
descendre de la chaîne méridionale de l'île vers 



74 EN HAÏTI 

Port-au-Prince ou la plaine du Cul-de-Sac, 
n'avait reçu aucune désignation propre. L'en- 
droit était presque désert. En 1826, M. Charles 
Mackenzie y trouva quelques petites maisons 
de campagne, construites par les habitants de 
Port-au-Prince. L'une d'elles appartenait à un 
Français, M. Jacquemont, le frère du natura- 
liste, Victor Jacquemont, qui écrivit de si jolies 
lettres de l'Inde. En 1831, une loi, votée par les 
Chambres haïtiennes y décida la création d'une 
capitale nouvelle, protégée par son éloignement 
contre la mauvaise humeur des puissances et la 
démonstration des navires de guerre. C'était le 
moment, où les difficultés, survenues dans le 
règlement des indemnités de Saint-Domingue, 
provoquaient avec la France une nouvelle rup- 
ture. En l'honneur du Président Pétion, qui 
avait peuplé de ses soldats les mornes voisins, 
la capitale projetée reçut le nom officiel de Pé- 
tionville ; mais les gens de la campagne, tenaces 
en leurs habitudes, s'obstinent encore à la lais- 
ser innommée, en lui conservant son appella- 
tion primitive de La Coupe. 

Comme tant d'autres lois haïtiennes, celle de 
1831 resta inappliquée; les représentants étran- 
gers prirent l'habitude de régler leurs réclama- 
tions, en faisant intervenir des navires de guerre 



PETIONVILLË 76 

dans la rade de Port-au-Prince. Pétionville ne de- 
vint jamais capitale. Sur une pente assez forte, 
on délimita un carré, qui servit de place d'Ar- 
mes ; au milieu fut planté le palmiste, arbre de 
la liberté, autour duquel s'érigea l'autel de la 
Patrie ; en haut s'éleva le Palais national, à 
côté d'un espace réservé au parc d'artillerie ; 
des avenues, se coupant à angles droits, reçu- 
rent les noms des héros de l'indépendance. On 
s'arrêta là : quelques cases vulgaires se perdi- 
rent dans le cadre solennel de la ville proje- 
tée. Le Concordat de 1860 prévoyait l'établisse- 
ment d'un séminaire national. Dans ce but, un 
bâtiment en pierres fut construit au bas de la 
place ; il ne reçut point de séminaristes. Le 
bourg resta chef-lieu de commune ; le com- 
mandant de place s'installa au Palais ; les auto- 
rités, magistrat communal, juge de paix, offi- 
cier de l'état-civil, se partagèrent le local du 
séminaire ; l'étage supérieur revint au presby- 
tère. En 188/i, le P. Runtz, un Alsacien de 
Strasbourg, de la congrégation des Pères du 
Saint-Esprit, qui, depuis trente ans, dessert la 
paroisse, se mit en tête de construire une 
église. Pendant des années, chaque dimanche, 
après la grand'messe, il conduisait ses ouailles 
chercher des roches à la ravine prochaine. 



76 EN HAÏTI 

L'édifice grandit peu à peu ; le gros œuvre est 
maintenant achevé et le clocher, recouvert de 
tôle, s'aperçoit de tout le pays. Une allée de 
sabliers et de flamboyants garnit les deux 
côtés de la place. Il y a une trentaine d'années, 
une génération nouvelle, élevée en France, 
était revenue en Haïti ; les affaires prospéraient ; 
les gens de Port-au-Prince montèrent à Pétion- 
ville, pour éviter les chaleurs de l'été, des 
pluies de juin à celles de septembre. Les mai- 
sons de campagne se multiplièrent ; et, déses- 
pérant de devenir jamais capitale, le bourg fut 
consacré à la villégiature. Depuis le même 
temps, l'argent français et l'argent allemand 
se sont successivement évertués à doter Pé- 
tionville d'une usine centrale pour la prépara- 
tion du café. Un aimable mulâtre, M. Octave 
Francis, né en Haïti d'un père originaire de 
Saint-Thomas et d'une mère martiniquaise, a 
vieilli, dans une philosophie douce, à la tête 
de cette industrie. 

Le fort Repoussez domine Pétionville : une 
création révolutionnaire. En 1868, une bande 
ennemie, venue de la plaine, occupait le vil- 
lage. Pour la déloger, le commandant de l'ar- 
rondissement de Port-au-Prince arriva par les 
mornes et fortifia le mamelon dénudé, qui com- 



PETIONVILLE 77 

mande toute la région. Les murs du fort ont à 
peu près disparu ; les fossés sont cultivés en 
pois, manioc, giraumonts et patates. Un ajoupa* 
abrite deux soldats déguenillés, formant la gar- 
nison ; un vieux canon gît à terre, qui tire des 
salves les jours de fête. Le relief du plateau 
apparaît : à droite, à la sortie du morne, plu- 
sieurs ravines se réunissent pour former celle 
du Trou-Berthé ; à gauche, la ravine Philippe au 
se creuse vers la source Plésance ; entre elles, 
Pétionville occupe la large crête descendant 
jusqu'à la plaine du Gul-du-Sac. Les villas, les 
carrés de verdure commencent à la « Tête-de- 
l'Eau », et se succèdent le long des pentes. Au 
bas, le marché, le cimetière, et, sur la route de 
Port-au-Prince, le « portail », où se trouvent 
les étals de revendeuses et, pendant l'automne, 
les balances des petits « spéculateurs en den- 
rées », qui recueillent le café pour les négo- 
ciants de la capitale. 

Nous comptons plusieurs compatriotes parmi 
les 1.500 habitants du bourg; sont proprié- 
taires : MM. Peloux, Rouzier, Gaze, Achille 
Barthe, Edmond Miot, Elisée — créoles, fils 
de Français, venus pour les affaires, ou des- 

1. « Ajoupa, petite hutte en forme de toit, faite de quelques 
pieux et recouverte de feuillage. « — (Moreau de Saint-Méry.) 



78 EN HAÏTI 

cendants des affranchis de la colonie, qui ont 
jugé bon de revendiquer leur ancienne natio- 
nalité ; quelques-uns, MM. d'Aubigny et Gué- 
rin, sont eux-mêmes arrivés de France. Les 
congrégations envahissent Pétionville : trois 
prêtres, des Pères du Saint-Esprit, sont affectés 
à la paroisse ; les Frères de Ploërmel tiennent 
l'école de garçons avec 90 élèves ; les Sœurs de 
Saint-Joseph de Gluny enseignent 130 petites 
filles ; les Filles de la Sagesse ont ouvert une 
maison de santé. 

L'été passé, j'habitais, au-dessus de la place 
d'Armes, sur le chemin des mornes, une assez 
grande propriété, que m'avait louée M. Auguste 
Guérin ; tout jeune, il est venu du Havre, s'est 
marié en Haïti et tient, à Port-au-Prince, un 
magasin de nouveautés, à l'enseigne du Para- 
dis des Dames. Le jardin contient une caféière 
et un champ d'herbes de Guinée ; un immense 
sablier^, dont les fruits mûrs éclatent, à l'au- 
tomne, avec un bruit sec, recouvre la porte ; 
une allée de manguiers conduit à la maison. 

1. Sablier ou Hurci : arbor fruclu crepilans. « Arbre natu- 
ralisé en Amérique, où il a été importé des Indes. On sait 
que la maturité de son fruit s'annonce par une explosion 
spontanée, produite par un dessèchement subit et parfait de 
ses parties constituantes. Lors de l'explosion, la semence 
plate est lancée de son enveloppe et va porter au loin le 
germe de la reproduction.» — (Descourtilz.) 



PETIONVILLE 79 

Les galeries, toutes peuplées de ces petits 
lézards domestiques, anolis et mabouyas, qui 
sautent de meuble en meuble, donnent vue sur 
la plaine. Elle disparaît au milieu des arbres 
fruitiers : amandiers, abricotiers, avocatiers, 
calebassiers, sapotilliers, pommiers d'acajou, 
caïmitiers, arbres à pain, papayers et coros- 
soliers. Il y a abondance de rosiers, de cro- 
tons aux feuilles multicolores, d'hybiscus, 
de lauriers-rose, des bouquets de stragornias, 
qui donnent en juin leurs grappes blanches, 
roses ou mauves, pareilles à celles de nos lilas, 
et des lianes où fleurit, à la fin de l'année, la 
blanche « fleur de Noël ». La cuisine, les écu- 
ries, le bassin sont disséminés sous les arbres. 
Les oiseaux sont rares : de temps à autre, un 
oiseau-mouche vert foncé passe sous les feuil- 
lages, du vol rapide de ses ailes tremblotantes; 
quelques papillons, marrons et jaunes, ou 
blancs rayés de noir ; parfois, nos gens tuent 
à coups de pierre une inoffensive couleuvre ou 
une grosse « araignée-crabe », la tarentule de 
ces îles, dont la piqûre donne la fièvre. Haïti 
ne connaît point les oiseaux au plumage multi- 
colore, ni les magnifiques papillons bleus de 
la Côte Ferme, ni l'infinité des lucioles, qui, 
ailleurs, illuminent la nuit tropicale. 



80 EN HAÏTI 

Le lendemain de mon arrivée, le jardinier, 
M. Méristyle, eut l'ingénieuse idée d'introduire 
dans la maison un vieux nègre mourant — ce 
qui m'obligea à payer un cercueil et le tafia* de 
l'enterrement. Puis, une jeune personne du 
voisinage fit appel à la générosité du nouveau 
venu, par une lettre pressante, qui l'interpel- 
lait avec un peu de précipitation : « Mon cher 
père de famille »; et se terminait par ces mots : 
« N'oubliez pas votre petit enfant ! » 

Tous mes domestiques sont nègres. M. Esope 
jeune préside à la maison, M. Alfred Gumber- 
land à l'écurie. Le premier est originaire de la 
quatrième section du Petit-Trou, dans Parron- 
dissement de Nippes ; suivant la coutume haï- 
tienne, ses parents, qui sont cultivateurs, 
l'avaient placé, pour son éducation, chez un com- 
merçant du bourg voisin de l'Anse-à-Veau, où, 
en échange de ses services gratuits, on lui 
apprit les belles manières de la ville. Il est bon 
catholique et marié devant le curé. Le deuxième 
est le fils d'un boucher de Kingston ; comme 
beaucoup de Jamaïcains, il a passé le détroit 
pour chercher fortune en Haïti. Anglican, il 

1. Le tafia est un alcool produit par la distillation des 
mélasses; il est fabriqué dans toutes les guildiues, qui par- 
sèment la république. Le tafia rectifié devient du rhum. Le 
clairin est un alcool tiré du jus de canne. 



PETIONVÏLLE 81 

fréquente, à rares intervalles, le temple du 
Rév. Turnbull, qui représente cette confession 
à Port-au-Prince. M. Esope est insolent et 
fantaisiste, mais plaisant et actif; M. Alfred 
parle volontiers de ses responsabilités et mar- 
que une relative politesse ; tous deux sont 
également menteurs, chapardeurs et dévoués. 
Les deux cultures, dont ils relèvent, ont mar- 
qué sur chacun d'eux leur empreinte diverse ; 
l'un est atteint de légèreté française, l'autre 
d'hypocrisie britannique. Ils sont assistés de 
nègres inférieurs, qui s'obstinent à revêtir d'in- 
vraisemblables loques. 

La cuisine relève de la perle de la maison, 
Mme Herminie Bernard, native de la Pointe-à- 
Pître. Elle a quitté la Guadeloupe pour Haïti, 
où Guadeloupéennes et Martiniquaises viennent 
se placer en grand nombre ; elle s'est mariée 
ici, et, n'ayant pas d'enfants, a importé deux de 
ses nièces. Cette famille est la dévotion même ; 
j'entends tous les soirs le murmure de la prière 
commune ; les jours saints, sitôt le signal du 
remue-ménage donné, au cours de l'office des 
Ténèbres, à la cathédrale, Mme Bernard ne 
manquerait point de frapper pieusement sur 
chacune de ses casseroles, afin d'écarter les 
mauvais esprits. Le bon Dieu l'a récompensée 



EN HAÏTI 



de tant de vertu, en lui inspirant la science de 
la cuisine. Elle réussit aussi bien les plats de 
chez nous et les plats créoles : les gros bouillons 
de iripailles^ les acras, les poulets et les riz 
au guiongnion, les harengs-saurs boucanés à la 
sauce ti Malice^ les plats de tortue, les griots^ 
les tchiacas et les choux-palmistes ^ 

Le marché a lieu tous les samedis ; les 
femmes s'y installent sous les tonnelles ; le fer- 
mier, chargé du nettoyage, perçoit sur chacune 
une petite taxe de 2 ou 3 centimes. C'est envi- 
ron 80 gourdes par an que la commune touche 
de ce chef. Le concessionnaire de l'abattage 
des viandes achète son bétail au marché du Pont- 



1. Les gros bouillons de tripailles comportent du gras double, 
des morceaux de foie et de pied de bœuf, frottés de jus 
d'oranges amères, avec des bananes, des ignames et des 
pommes de terre. C'est un potage contestable. Par contre, 
les acras, rissoles de poissons ou de légumes, sont excel- 
lents. Le guiongnion est un petit champignon, poussant sur 
les racines du manguier, qui sert à donner du goût à plu- 
sieurs plats créoles. La sauce ti Malice est faite de saindoux, 
de jus de citron et de piments z'oéseaux; ces piments minus- 
cules, dont on tire le poivre de Cayenne, sont extrêmement 
violents, d'où le nom de // Malice (petite malice) donné 
à la sauce qu'ils relèvent. On a coutume d'y joindre des 
quartiers d'avocat. Les tortues se mangent en potage ou 
en ragoût; leurs œufs, qui fondent dans la bouche, sont un 
mets fort délicat. Les griots sont une grillade de morceaux de 
porc, assaisonnée de piments et de jus d'oranges. Le tchiaca 
est fait de grains de maïs mi-écrasés et cuits avec des hari- 
cots rouges; c'est un plat assez semblable au succolash amé- 
ricain. Le chou-palmiste se mange en salade, à la sauce 
blanche ou au gratin. 



PETIONVILLE 83 

Beudet, dans la plaine, et, toute la semaine, le 
fait pâturer sur la place d'Armes ; le monopole 
de la boucherie, qui se vend annuellement à 
la criée, rapporte quelque /i50 gourdes. La pa- 
tente est imposée aux commerçants, mais il n y 
en a 'guère : le commerce se borne aux seuls 
étals des revendeuses, qui vendent des fruits, 
des friandises locales et du tafia aux passants; 
les cabrouets sont aussi rares que les moulins 
et les guildives. Mais, chaque propriétaire paye 
la contribution foncière, et c'est là le plus clair 
des revenus communaux, qui ne réussissent 
même pas à entretenir les rues du bourg. 

Les fournisseurs envahissent les maisons. 
Tous les matins, un cultivateur de la source 
Plésance, M. Principe Supplice, nous envoie les 
70 paquets d'herbe de Guinée nécessaires à la 
nourriture des cinq chevaux ; une de ses sept 
filles, Mlle Vigénise, qui vient à cheval, dispa- 
raît au milieu de la verdure des charges. Mlle 
Sylvia Estelle apporte le maïs, qu'elle va cher- 
cher dans les mornes, ou achète, à la « Tête- 
de-l'Eau », des femmes descendant de la 
montagne. Le charbon vient de l'habitation 
Pernier, dans la plaine ; un cultivateur, M. Ce- 
risier, y prépare un four, chaque semaine, 
avec des bois d'acacia et de bayaonde ; sa 



84: EN HAÏTI 

femme est constamment en mouvement, pour en 
vendre le produit au moune la ville^ tout partout. 
Le blanchissage est confié à une robuste né- 
gresse, Mlle Lubérisse Estubel, qui, pour ne 
point payer redevance aux propriétaires des 
eaux voisines, fait le voyage de la Groix-des- 
Missions, où elle peut laver librement dans la 
Grande Rivière du Gul-de-Sac. 

A toute heure du jour, c'est un défilé de 
femmes de la campagne, leur panier sur la tête, 
avec du lait dans une calebasse, bouchée par un 
bois maïs ^, un peu de viande, quelques fruits, 
des légumes, parfois des fraises venues de l'ha- 
bitation Viart. Elles marchent incessamment 
sous le soleil, leur robe de cotonnade trempée 
par la pluie tropicale. Elles font ainsi d'énormes 
distances pour une vente de quelques gourdes, 
réalisent un petit bénéfice, en repassant leurs 
produits aux revendeuses qui les iront por- 
ter plus loin, semblent compter pour rien le 
temps ni la fatigue de la marche et participent 
à cette migration ininterrompue de population 
féminine, qui caractérise les campagnes haï- 
tiennes. 

Les mardis et jeudis, M. Joseph arrive de 

1. On appelle ainsi un épi de maïs, dont on a retiré les 
grains. 




Pktionville : l' " autel de la patri 




Source Garon : les filles de M. Saint Jrsi 



Aubin. En Haïti. 



Pl. VllI 



PÉTIONVILLE 86 

Port-au-Prince, avec des articles de « toilerie », 
à lui confiés par un négociant de la ville ; il est 
chargé du colportage dans les environs. Son 
gain fixe est de lli gourdes par mois, plus 
8 p. 100 sur les ventes. Le petit garçon qui l'ac- 
compagne, pour porter « la bac » aux marchan- 
dises, reçoit 3 gourdes par semaine. De temps 
à autre, apparaît une gentille petite Guadelou- 
péenne, le foulard noué sur la tête à la mode de 
son île. Mlle Pauline Ajax est bonne d'enfants 
dans une maison, où les variétés de manguiers 
abondent, mangues-Jérémie, mangots-muscat, 
mangots -prune, mangots-fîl ; elle en apporte à 
son compatriote blanc, dans un panier recouvert 
de franchipannes blanches et roses. 

Dimanche et fêtes, grande animation sur la 
place d'Armes. La procession de la Fête-Dieu 
y passe sous les flamboyants rouges de fleurs ; 
le Saint-Sacrement est précédé de petites né- 
gresses, couronnées de roses ou déguisées en 
anges aux ailes éployées. La Saint-Pierre est 
fête patronale. A l'église, l'office est solennel, 
le commandant de place y assiste, avec les 
autorités de la commune, le député, Varcher 
(commissaire) de police, le magistrat communal 
flanqué de ses quatre conseillers. Les gens des 
mornes remplissent la nef ; par derrière, se 



86 EN HAÏTI 

forme le groupe docile des pénitents, auxquels 
les papalois, pour apaiser les esprits^ ont im- 
posé le port de la collet ^, c'est-à-dire de 
bandes bleues ou rouges appliquées sur leurs 
vêtements. Au milieu de la place, chaque sec- 
tion a été requise d'élever une tonnelle, et, 
jusqu'au lendemain, il y a danse. 

Le dimanche est jour d'audience officielle 
pour le commandant de la commune. Le général 
Alfred Gelcis, un mulâtre clair, a fait toute sa 
carrière, comme professeur au lycée de Port- 
au-Prince. Lors de la dernière révolution, il 
prit goût au métier des armes et, de ce chef, 
devint général. Après avoir servi quelque 
temps à bord d'un navire de guerre, il entra 
dans l'administration militaire et reçut le com- 
mandement de Pétionville. C'est un homme 
serviable, instruit et policé par son passé uni- 
versitaire. 

Une fois la semaine, les chefs des huit sections 
de la commune se présentent au rapport. A la 
différence des commandants d'arrondissement 
et de place, indifféremment promenés à travers 
toutle pays, les chefs de section sont sédentaires, 
choisis parmi les cultivateurs les plus influents, 

1. Les créoles appellent collet toutes mauvaises étoffes, 
loques, toiles d'emballage, etc. 



PETIONVILLE 87 

les plus riches et les plus lettrés : ce sont com- 
mandants militaires, chargés de l'application 
du Gode rural, de la direction des corvées pour 
les travaux publics et des jugements de concilia- 
tion ; ils reçoivent 16 gourdes d'appointements 
mensuels et sont assistés d'un maréchal et de 
trois gardes champêtres, qui en touchent 7. Les 
districts, subdivisions des sections, sont confiés à 
des chefs de district, cultivateurs désignés pour 
leur bonne conduite, et appuyés par une petite 
force de police rurale ; ils sont également pour- 
vus d'un grade d'officier, « par commission tem- 
poraire ou définitive », prescrit le Gode rural ; 
mais leurs services sont gratuits. 

Le premier dimanche de chaque mois, il y a 
parade sur la place d'Armes ; la garde natio- 
nale, c'est-à-dire tous les hommes valides, de 
dix-neuf à cinquante ans, à l'exception des 
pères de sept garçons, sont requis de descendre 
des mornes, revêtus de leur uniforme, qui, le 
plus souvent, se borne à un vieux képi. Il va 
sans dire que les abstentions sont nombreuses. 
Ges guerriers d'occasion se rencontrent, au 
chef-lieu, avec l'armée permanente, composée 
d'une compagnie de gendarmerie et d'une com- 
pagnie d'artillerie, de AS hommes chacune, plus 
20 hommes de police. Ges gens sont recrutés 



88 EN HAÏTI 

dans les sections de la commune et dans les 
environs du bourg. Gendarmes et artilleurs 
touchent la solde et la ration, qui leur sont en- 
voyées chaque vendredi par le Secrétaire d'État 
de la Guerre ; ils font le service du « bureau 
de place », du fort, des postes militaires; ce 
sont eux qui, chaque matin, à quatre heures, 
réveillent la population en sonnant les clairons 
de la diane. La police, relevant du département 
de l'Intérieur, contrôle le portail et le marché. 

En dehors de ce mouvement militaire, la 
gagaire i, qui opère les dimanches et jours de 
fête, résume les divertissements du bourg; elle 
est située au portail; un rond, marqué par des 
pieux et recouvert d'une tonnelle, y sert d'em- 
placement pour les combats de coq. Le « chef 
de gagaire » est M. Cléophar Cajuste, ancien 
archer de police. 

Durant la semaine, même au cœur de l'été, 
les rues de Pétionville restent désertes. Les 
hommes sont descendus à leur bureau de 
Port-aù-Prince ; il fait chaud, et les femmes 
créoles ne prennent point goût à la vie du 
dehors. Vers le tard, à l'heure rapide du cré- 
puscule, quelques groupes féminins, vêtus de 

1. Gagaire, de l'espagnol galleria, qui désigne l'arène pour 
le^ combats de coq. 



PÉTIONVILLE 89 

robes claires, se forment sur la place d'Armes 
ou garnissent les degrés de l'autel de la Patrie. 
11 est rare que la jeunesse se réunissre le soir 
pour quelque suyé-pieds, c'est-à-dire pour une 
petite sauterie. Parfois, des pique-niques sont 
organisés aux sources prochaines. Les sources 
jouent un grand rôle dans la vie créole; il y fait 
plus frais, la végétation est plus dense, le bain 
tout préparé, le murmure de l'eau berce la 
sieste; il y flotte une vague idée des croyances 
populaires, qui les veulent habitées par les 
mystères de la nature. C'est l'endroit propice à 
la rencontre des amoureux, à la formation du 
roman de la vie, à l'emploi des mets et des 
breuvages qui vaincront les résistances mas- 
culines, à Fusage des artifices, qui permettront 
à une fille experte de « couper la tête de la 
tortue » 1, en obligeant l'homme de son choix 
à un aveu définitif. 

1. Dans toutes les colonies des Antilles, les créoles, 
même cultivés, et surtout les femmes, sont facilement en- 
vahis par les superstitions nègres, dues aux contacts de 
leur première enfance. Ils se défont rarement des croyan- 
ces africaines aux esprits mauvais, aux loups-garou, au 
pouvoir des charmes et des philtres, à l'action ou à la si- 
gnification des plantes et des fleurs. Pour se faire aimer 
d'un homme, une femme broie le cœur d'un oiseau-mouche 
vert, dit « ouanga négresse », et le lui fait boire dans du 
café ou du thé. Certaines graines ou racines sont mises au 
cou des enfants pour les protéger contre le mauvais œil ; 
certaines autres, jetées au seuil d'une maison, réussiraient 



90 EN HAÏTI 

Deux sources favorites, la source Millet et la 
source Garon, naissent dans les ravines, qui se 
ramifient au-dessus de Pétionville. La première 
n'est guère attrayante ; elle sourd au milieu 
des galets, en un lieu profond, sans ombrage. 
La source Caron est plus éloignée ; on y atteint 
par le chemin de la Chaume, encombré de 
« tabacs marrons » ^ et de « bois coq d'Inde »~, 
qui, par le carrefour La Boule, s'en va vers les 
crêtes du Morne l'Hôpital ou la vallée de la 
Rivière-Froide. Pendant près d'une heure, il 
faut gravir les pentes jusqu'à l'habitation Ca- 
ron. L'eau sort de terre dans une caféière très 
touffue, sous une voûte de figuiers, de mom- 
bins et de bois-trompette. Elle forme un tor- 



à empêcher les mariages ; la fleur d'acacia serait propice 
aux brouilles. Présentée par en bas, une feuille de basilic 
est un signe d'amour; par en haut, une marque de haine. 
Dans la partie orientale de Cuba, un enfant, victime du 
mauvais œil ou de la « mauraise bouche », est confié à une 
santiguadora, façon de raamanloi, qui vient dire des prières 
spéciales et lui faire des croix sur tout le corps. 

1. Dans le langage créole, marron veut dire sauvage, par 
opposition au mot : domestique. A l'époque coloniale, on ap- 
pliquait ce mot aux esclaves fugitifs. 

2. Pour désigner la flore tropicale, les divers dialectes 
créoles possèdent une série de sobriquets ou de qualifica- 
tifs, qui sont de véritables «noms-jouet». En créole espa- 
gnol, la liane d'amour est le coralillo : l'hybiscus, la borra- 
chona (la femme grise). En créole anglais, le cactus bayon- 
nette devient le dagger's palm et l'acacia le pink bullerfly (le 
papillon rose). Une certaine liane s'appelle black eyed Su- 
san (Suzanne aux yeux noirs). 



PETIONVILLE 91 

rent rapide au travers des roches, où pendent 
les grandes feuilles des balisiers. Les cases du 
propriétaire, M. Saint-Juste, sont entourées de 
ces arbustes, dont les feuilles, aux extrémités 
des branches, deviennent, avec l'automne, d'un 
rouge très vif, et que les créoles appellent 
« manteau de Saint-Joseph » ; au pied, se 
développe le feuillage rose et noir des coléis; 
une treille est recouverte de pois-souche. 
M. Saint-Juste compte parmi les meilleurs 
paroissiens de Pétionville ; ses deux filles, déjà 
mûres, ne se sont point abandonnées aux irrégu- 
lières habitudes des campagnes. « Pas placées, 
affirment-elles avec dignité : nous, c'est moune 
converti !^yy 

En contrebas du bourg, se trouve la source 
Plésance. Ses eaux ont été captées pour l'usage 
de Port-au-Prince ; le barrage, la maisonnette 
du gardien y ont gâté la nature. Elle attire 
cependant par le pèlerinage de Notre-Dame des 
Ermites, dont la chapelle est tout proche. La 
« Petite Vierge » date de la colonie. Elle fut 
introduite à Saint-Domingue par une dame 

1, La mission catholique d'Haïti désigne, sous le nom de 

« convertis », les nègres qui fréquentent régulièrement les 

sacrements et qui passent pour suffisamment dégagés des 

superstitions africaines; ce que les missionnaires protestants 

appellent des communicants. 



92 EN HAÏTI 

française très pieuse, qui, par peur de la mer, 
la voulut pour compagne de voyage. Vint la 
Révolution ; elle tomba entre les mains d'un 
nègre^ nommé Pierre-Louis. Cet homme incarna 
dans la statue le mystère de son culte familial; 
peu à peu, la renommée s'en étendit, pour 
devenir générale dans toute la région. La Petite 
Vierge a maintenant une chapelle et trône au- 
dessus de l'autel, recouverte de blancs voiles 
de mariée, avec une couronne de fleurs d'oran- 
ger sur la tête, malgré l'enfant Jésus qu'elle 
porte dans ses bras ; elle est entourée de cierges 
et de fleurs en papier. Une lanterne brûle au 
plafond. Les murs sont ornés d'ex-voto : 
« Hommages. — Remerciements. — Reconnai- 
sance à N.-D. des Ermites. » Dans la croyance 
universelle, la Petite Vierge est devenue la di- 
vinité du mariage, la ressource des jeunes 
filles en quête d'époux ; et celles-ci l'habil- 
lent à qui mieux mieux, dans l'espoir de se pro- 
curer l'objet rêvé. Sa fête est célébrée le 2 juil- 
let ; mais, chaque mardi, les pèlerins accourent 
des mornes, ainsi que des quartiers populaires 
de Port-au-Prince, Sainte-Anne, le Bel-Air et 
le Morne à Tuf. Pierre-Louis vécut longtemps; 
il mourut, il y a quelque vingt-cinq ans, à l'âge 
de cent dix ans. « Madam H faite douvant li. — 



PÉTIONVILLE 93 

Il a VU naître ma femme », dit l'arri ère-petit- 
gendre, M. Michel Louissaint, le propriétaire 
actuel de la chapelle. Mais ce n'est pas lui- 
même même, qui a organisé l'exploitation peu 
catholique, dont elle est devenue le centre ; 
son beau-frère, M. Julien Joseph, en est le 
sacristain, et il mérite « un petit coup de blâme », 
pour avoir placé un tronc avec l'inscription sui- 
vante : 

Nous prions nos bonnes personnes de verser dans ledit 
tronc tout ce qu'elles en auront ; car, si elles donnent 
dix centimes d'une main, elles les prendront de l'autre. 

D'ailleurs, la chapelle est propre et bien 
tenue ; il ne s'y passe point de macaqueries, 
comme à Mayamand, de l'autre côté de Pétion- 
ville. Là existe une statue de Notre-Dame 
d'Altagrâce. C'était sous le gouvernement du 
Président Pétion, à l'époque où Haïti ne se 
permettait pas encore le luxe d'entretenir un 
pèlerinage national i, et où la piété publique 

1. Haïti possède son propre pèlerinage, depuis l'époque 
de Soulouque. Une apparition propice de la Sainte Vierge, 
achalanda la chapelle de Ville-Bonheur, dans la paroisse 
de Saut-d'Eau. Dans une de ses malheureuses expéditions 
contre la République Dominicaine, l'empereur Faustin !«' 
eut besoin d'encourager ses troupes par une manifes- 
tation surnaturelle. La Sainte Vierge apparut docilement 
dans un bouquet de palmistes ou, du moins, l'imagi- 



94 EN HAÏTI 

s'en allait vénérer à Higuey, au sud-est de la 
Dominicanie, le sanctuaire de N.-S. de Altagra- 
cia. M. Pierre Etienne, dit Portecroix (il était 
sacristain de la cathédrale de Port-au-Prince), 
rapporta du pèlerinage une reproduction de 
la statue vénérée, qu'il installa sur son bien de 
Mayamand. Dès le début, la voix populaire 
attribua à cette Vierge d'avoir réalisé, dans la 
« partie de l'Est », toutes sortes de miracles, 
et, bien qu'elle s'abstint de semblables exer- 
cices sur le sol haïtien, elle n'en retint pas 
moins une énorme clientèle, qui vient la visiter 
à ses deux jours de fête : les 21 janvier et 
16 juillet de chaque année. En Haïti, les succes- 
sions restent le plus souvent indivises, et, aux 
chefs-lieux des communes, les notaires se des- 
sèchent faute d'emploi ; petits-enfants et arrière- 
petits-enfants ont maintenant parsemé de leurs 
cours respectives le domaine primitif de Pierre 
Etienne ; le bénéfice de la chapelle est resté 
commun à tous. Les discussions quant au 
meilleur mode d'exploitation ont troublé les 
relations familiales. L'aîné des petits-fils, 
M. Gharlestin Trente-et-un, un nègre grave et 

nation facile des soldats haïtiens consentit à l'y voir. Il y 
eut aussi des gens pour signaler une descente approbatrice 
de la Vierge sur le Champ de Mars de Port-au-Prince, quand 
Faustin !•' se résolut, en 1849, à prendre le titre impérial. 



PETIONVILLE 95 

sec, à la barbe grisonnante, qui prétendait à la 
direction de la communauté, penchait pour 
l'orthodoxie du culte ; la majorité envisageait 
toutefois, comme plus lucrative, une association 
de la Vierge d'Altagrâce avec les mystères 
Vaudoux. La lutte fut acharnée ; des scènes 
violentes se produisirent; sur sa cour, Charles- 
tin mit le feu à un grand mapou, habité par les 
lois protecteurs de la communauté ; la justice 
dut intervenir ; le chef de section vint faire une 
enquête et parut donner raison à l'ancien de 
la famille. Toujours est-il que ce nègre scru- 
puleux a fini par quitter l'habitation du grand- 
père ; un de ses neveux, M. Auguste C^sar, a 
ouvert un houmfort ;aux jours de fête, un papa- 
loi du voisinage vient diriger les processions ; 
la nuit se passe en « bamboches », et les pèle- 
rins, ayant également servi la Vierge et les mys- 
tères africains, rentrent chez eux le lendemain 
matin. 

En gravissant les mornes, tout droit au-des- 
sus de Pétionville, il faut deux heures pour 
atteindre les forts Jacques et Alexandre, qui en 
occupent la crête... C'est une montée rapide à 
travers les caféières.iVux arbres des carrefours 
sont souvent fixées des ailes et des pattes de 
frisés. Le frisé est un petit oiseau de proie, 



96 EN HAÏTI 

que la superstition populaire considère comme 
de fâcheux augure ; entendre son cri perçant 
est présage de malheur ; les nègres tuent ceux 
qu'ils rencontrent et ont coutume d'en accrocher 
la dépouille au croisement des chemins, afin 
de conjurer les mauvais sorts. 

Les deux forts furent élevés en i80/|, quand, 
sur l'ordre de Dessalines, la ligne des mornes 
haïtiens se hérissa de forteresses et qu'un ré- 
duit fut créé dans chaque département, pour 
s'opposer à un retour éventuel des Français^. 
« Au premier coup du canon d'alarme, procla- 
mait la Constitution de 1805, les villes dispa- 
raissent et la Nation est debout. » Le plus grand 
des deux forts reçut le prénom de l'Empereur 
noir, le plus petit celui de Pétion. Bien con- 
servés, leurs murs prolongent deux lignes rigides 
sur les sommets dégagés de Bellevue-la-Mon- 
tagne : le fort Jacques commande tout le pays 
vers la mer, le fort Alexandre la plaine et la 
haute vallée de la Grande Rivière du Gul-de-Sac. 
Leur construction fut effectuée par la corvée 
des habitants ; la légende veut que, le 17 octobre 
1806, quand atteignit le haut des mornes la 
nouvelle de l'assassinat de Dessalines, survenu 
aux portes de Port-au-Prince, on entendit les 
pics des travailleurs retomber d'un même coup 




Chez Mambo Tel a : le Biii.ii;;^ 



1/'/.///^ 




Mambo Tel a 



Aubin. En Haïti. 



Pl.IX 



PETK)NVILLE 97 

sur le sol ; la volonté, qui avait groupé tant 
d'hommes à la tâche, disparaissait; l'œuvre 
resta abandonnée. 

Par delà la ravine du Trou-Berthé, une suc- 
cession d'habitations descendent les contreforts 
des mornes, Marlique, Duplan, Dupont, Mayotte ; 
des hauteurs, on aperçoit leurs cours étagées 
au milieu des arbres. Ce sont villages prospères, 
où les femmes sont blanchisseuses, occupées 
à laver dans la ravine pour les gens de Port- 
au-Prince ; un bon gisement de terre de pipe 
y permet la fabrication des cachimbeaux^ pour 
l'usage de la plaine et des montagnes du Sud. 
Chaque dimanche, un pasteur nègre monte à 
Duplan apporter la bonne parole à quelques 
familles de l'habitation, rattachées à la com- 
munauté méthodiste ^ 



1. Le protestantisme prit pied en Haïti, aussitôt après 
l'Indépendance. Christophe attira des missionnaires angli- 
cans, Pétion des méthodistes anglais. Ces derniers vinrent 
àPort-au Prince,en 1816, et présidèrent à la création d'écoles 
nationales. Ils eurent toute liberté d'action, tinrent des 
camp-meetings et firent quelques conversions. Boyer mar- 
qua moins de faveur au protestantisme et les premiers mis- 
sionnaires disparurent. Ils revinrent à la fin du gouverne- 
ment de Boyer et surtout après 1843, envoyés par le Comi- 
té missionnaire de la société Wesleyenne, de Londres; 
ils voyagèrent à travers l'île, s'établirent dans les princi- 
pales villes, Port-au-Prince, le Cap, les Gonaïves, Jérémie, 
construisirent des temples, ouvrirent des écoles et créèrent 
même des postes dans l'intérieur. L'immigration de nègres 
américains— (il en vint environ 13.000, mais beaucoup ren- 

KN HAÏTI. 7 



98 EN HAÏTI 

Une heure et demie plus loin^ en remontant 
les pentes boisées, on atteint l'habitation Le 
François. La famille Bellot, qui y réside, est 
favorisée par la superstition populaire. De 
son vivant, le père était houngan ; le fils et 
les trois filles s'enrichissent de la réputation 



trèrent aux États-Unis) — ,qui commença en 1823 et dura jus- 
qu'après la guerre de Sécession, avait entraîné l'accroisse- 
ment des communautés protestantes et l'établissement des 
trois sectes, méthodiste, baptiste, épiscopaiienne. La pre- 
mière mission baptiste fut fondée à Jacrael, en 1845; elle 
était anglaise. En 1861, arriva de Newhaven (Conn.) une 
nombreuse colonie missionnaire, envoyée par l'Église Mé- 
thodiste Épiscopale Africaine des États-Unis. La venue de 
nègres de la Jamaïque valut une clientèle aux Anglicans. 
Bref, il existe, à l'heure actuelle, en Haïti, des communautés 
anglicane ou épiscopaiienne, méthodiste et baptiste, an- 
glaise et américaine. La secte méthodiste est de beaucoup 
la plus répandue; cependant le nombre des protestants 
reste assez faible, il ne dépasse pas quelques milliers. 

La prédication protestante avait revêtu, dès le début, un 
caractère nettement britannique. En 1851, un négociant de 
.Jérémie, M. Foulson, y fit élever de ses deniers le Temple 
méthodiste : dans sa fondation, il exprima le vœu que le 
pasteur fut désigné par la Communauté méthodiste de France. 
Lors de mon passage à Jérémie, j'y trouvai le pasteur 
Belloncle, du Havre, qui dirigeait, avec beaucoup de zèle, 
un petit groupe de 150 méthodistes, dont plusieurs appar- 
tenaient aux meilleures familles mulâtres de la ville. 

Les missionnaires protestants, qui ont écrit sur Haïti, se 
plaisent à reconnaître l'esprit de tolérance du gouvernement 
haïtien. L'État subventionne certaines des œuvres protes- 
tantes. Les cimetières sont communs à toutes les confes- 
sions. Il y a même des Haïtiens cultivés, qui, sans être pour 
cela devenus protestants, se plaisent à suivre les services 
du temple méthodiste de Port-au-Prince. Il y a place, en 
Haïti, pour une infinité de religions. Le culte du Vaudoux 
a préparé le nègre à l'éclectisme. 



PETIONVILLE 99 

de son houmfort. Surin Pierre est une façon 
de papaloi: ses sœurs, Estelle, Charlotte et 
Ti Rose sont initiées dans les mystères ; l'insti- 
tution est dirigée par l'aînée, Mambô Téla, 
une mamanloi fort célèbre. Les cases occu- 
pent un ressaut de terrain dans une café- 
ière, avec des reposoirs au pied des grands 
arbres et une jolie échappée de vue sur la 
plaine du Gul-de-Sac. D'un côté de la cour, la 
maison d'habitation ; de l'autre, un péristyle 
à étage ; dans le fond, un houmfort consacré 
au rite Arada et à Maître Dambala. Plus bas, un 
second houmfort, divisé en deux compartiments, 
l'un pour le rite Congo, l'autre pour le rite 
Nago. 

La « fête de la maison » célébrée en l'hon- 
neur des lois protecteurs du houmfort, se pour- 
suit, chaque année, pendant toute la semaine du 
15 août. Nous y allâmes assister en nombreuse 
partie. C'était le mardi matin, jour de l'Assomp- 
tion. Des palmes de cocotier, plantées dans le 
sol, formaient une porte fleurie à l'entrée du do- 
maine ; les arbres consacrés aux mystères, 
figuiers et avocatiers, étaient entourés de dra- 
peries ; au pied, on avait placé, sur de grandes 
feuilles de bananiers, des couis, des vases de 
faïence, des bougies allumées, de la vaisselle 



100 EN HAÏTI 

brisée, des tiges de cannes à sucre. Une étoffe 
noire, avec des ossements et des têtes de mort, 
« habillait » un cirouéllier, habité par Guédé 
Baron Samedi, le « maître cimetière ». A l'entrée 
de la cour, une haie de palmes entourait un 
avocatier, fréquenté par Papa Loco. Dans la 
«juridiction» Congo, selon les règles spéciales 
à ce rite, de grandes bûches allumées gisaient 
à terre. Devant le houmfort, les assistants at- 
tendaient, patiemment assis sous la tonnelle, 
et se distrayaient en chantant des cantiques. Au 
milieu du péristyle, se dressait le /)o/ea«-zams, 
orné de branchages et de fleurs, de couis et 
de cannes à sucre ; plusieurs sabres y étaient 
appuyés. Les trois joueurs de tambour prépa- 
raient leurs instruments, hounlor, second et 
boula ; les petites demoiselles hounsis dérou- 
laient leurs drapeaux. La mamanloi s'habillait: 
elle entre-bâilla la porte de sa chambre, em- 
brassa les dames et tendit aux hommes sa joue 
à baiser. 

A onze heures, quand tout fut prêt, les tam- 
bours battirent le rassemblement ; le maître de 
cérémonie, « la place », un vieux nègre 
mince, à barbiche grisonnante, brandit son sa- 
bre ; les hounsis se rangèrent en ligne derrière 
Surin Pierre Bellot, qui vint se placer auprès 



PETIONVILLE 101 

de la porte de sa sœur. Mambô Téla sortit, le 
sabre salua, les drapeaux s'inclinèrent, la con- 
grégation se prosterna. C'est une grande et 
forte négresse. Elle était fort bien mise: une 
robe blanche, ornée de dentelles et serrée à la 
taille ; au-dessous, un jupon brodé ; un mouchoir 
blanc noué sur la tête, un foulard gris au cou, 
des boucles d'oreilles et, au corsage, une 
broche en or. Elle marchait, appuyée sur les 
épaules de deux hommes, un petit chapelet de 
pierres blanches dans sa main droite ; lente- 
ment elle s'avança vers le houmfort; possédée 
par les mystères, sa démarche était chance- 
lante et elle faisait, à chaque pas, mine de 
s'afTaisser. 

Après quelques minutes de recueillement 
dans le sanctuaire, la procession commença. 
Au-devant, des garçons portent des cierges, 
un crucifix, un encensoir. L'organiste de la pa- 
roisse de Thomazeau, dans la plaine, qui est 
venu faire office de père-savane, psalmodie les 
litanies de la Sainte Vierge, qu'il suit dans le 
Recueil des Cantiques à l'usage du diocèse de 
Port-au-Prince, imprimé à Rennes. Puis vient 
un bélier, les yeux bandés, le dos recouvert 
d'une toile, dont chaque arrêt, d'après le rite 
Arada, doit signaler la présence des lois. Le 



102 EN HAÏTI 

long du chemin, le papaloi trace des lignes 
avec de la cendre ou du maïs moulu ; il fait les 
« cérémonies » auprès des reposoirs. Derrière 
la mamanloi, toujours soutenue par deux aco- 
lytes, la foule suit. 

Turris ehurnea ! Rosa Davidica ! chante le 
père-savane. 

Ora pro nobis ! reprend le chœur des fi- 
dèles. 

Quelques femmes, saisies par le mystère, 
marquent des mouvements d'hystérie. 

La procession parcourt la caféière, en faisant 
halte à chaque reposoir. D'un médicinier béni, 
les gens cueillent des feuilles, les placent sur 
le reposoir et baisent dévotement la terre. 
Plus loin, au pied d'un avocatier, consacré à 
Papa Chadé, Surin Pierre se met à prêcher ; il 
parle des miracles et des mystères, du Christ 
et des lois ; saisissant un cierge allumé, il 
s'écrie : « Voilà la lumière que nous devons 
suivre ! » et tous repartent à travers le bois. 

De reposoir en reposoir, la pieuse promenade 
dura deux heures. Nous nous étions mis à dé- 
jeuner dans la maison de Mambô Téla, servis 
par une jeune négresse Mlle Marcelle-Frédéric, 
la nièce du cabaretier de Pétionville, M. Thima- 
gène, venue chez la mamanloi « en changement 



PETION VILLE 103 

d'air». Quand la procession revint vers la mai- 
son, on entendit le bruit confus des cantiques 
et Mlle Marcelle, emportée par le mystère, se 
mit à chanter à tue-tête : 

Je suis chrétien, voilà ma gloire, 
Mon espérance et mon soutien, 
Mon chant d'amour et de victoire, 
Je suis chrétien ! je suis chrétien! 

Sur quoi, elle se servit un grand verre de 
tafia, fit une libation à sa droite, à sa gauche 
et par derrière elle, « en Thonneur de ses an- 
cêtres », puis avala le reste tout d'un trait. 

Au milieu du jour, Mambô Téla se reposa. 
Dans la cour, des chaudrons de pois et riz et 
d'akassan ^ cuisaient sur des feux. Les visi- 
teurs trouvaient, aux étals, des bouteilles de ta- 
fia et de mabi, des tablettes de coques, de roroli, 

1. L'akassan est du maïs moulu, cuit avec du sirop de 
cannes. Le pain-patales est une purée de patates cuite avec 
du sirop et des épices. Le mabi est du sirop fermenté avec 
une infusion d'écorce de bois-mabi et un peu de gingembre. 
Le mabi était une boisson fort répandue dans nos îles. Le 
P. Labat en donne une recette, en usage à la Martinique, 
où l'on ajoutait des patates rouges et des oranges sûres. 
« Cette liqueur fermente en moins de trente heures et fait 
un vin clairet aussi agréable que le meilleur poiré que l'on 
boive en Normandie. » Les tablettes sont faites de rapadoa 
avec de la pulpe de noix de coco, des grains de sésame 
{roroli) et des noix de pommes d'acajou. Ce sont friandises 
populaires que l'on rencontre partout sur les routes haï- 
tiennes. 



104 EN HAÏTI 

de noix d'acajou et du pain-patates. A un pied 
de « feuille-saisie » était attaché un petit veau, 
destiné à faire les frais de la débauche de la 
nuit. 

Tard dans l'après-midi, les tambours donnè- 
rent le signal de la danse Vaudoux ; de tous les 
coins de la cour, les danseurs accoururent en se 
trémoussant du ventre. Mambô Téla vint saluer 
les tambours et, relevant un pan de sa jupe, 
saisissant un sabre qu'elle fit ployer sur sa cein- 
ture, elle présenta les déhanchements les plus 
savants à l'admiration du public. Le comman- 
dant de la commune, qui se trouvait là, ne vou- 
lut point laisser passer une réunion aussi nom- 
breuse, sans réchauffer son loyalisme à l'égard 
du chef de l'État. Il fit chanter aux petites houn- 
sis une chanson populaire en l'honneur du 
Président de la République : 

Nà Alexis, bon papa ! 
Nà Alexis, noV sauvé ! 
Nà Alexis, pobilé ! 
C'est bon Giiié qui ban nous li 
C'est li nous vlé, c'est li nous prend 
Ça qui content, tant mié pou yo I 
Ça qui fâché, tant pis pou yo ! 
Ça qui fâché — colé n'a oué ! 

Nord Alexis, bon papa ! Nord Alexis, notre sauveur ! 
Nord Alexis, probité ! C'est le bon Dieu qui nous le 



PETIONVILLE 105 

donne. C'est lui que nous voulons, c'est lui que nous 
prenons. Tant mieux pour ceux qui sont contents, tant 
pis pour ceux qui sont fâchés. Que ceux qui sont fâchés 
attaquent un peu pour voiri 

A son tour, un nègre distingué, vêtu d'une 
jaquette marron et portant lunettes, vint, le 
sabre à la main, saluer la mamanloi : un an- 
cien représentant du peuple, M. Codio, gendre 
du dernier Président de la République, le 
général Tirésias-Augustin Simon Sam. Comme 
tant d'autres, cet homme fut impliqué dans un 
scandaleux procès financier, qui mettait en 
cause nombre d'adhérents du gouvernement 
déchu. Suivant l'usage haïtien, il se hâta de 
« boiser », pour échapper à la rigueur des lois, 
et trouva un abri sûr chez Mambô Téla, qui 
comptait, parmi ses meilleurs clients, la famille 
du beau-père. 

La nuit venait. Le papaloi, « la place » et les 
hounsis se mirent en ligne ; sabres et drapeaux 
saluèrent le départ des hôtes de la maison. 

Par les habitations Duvivier et Greffîn, le sen- 
tier continue vers la crête de Bellevue-la-Mon- 
tagne, qu'il atteint au Bois-Pin Lespinasse. Au 
sommet, la forêt s'est éclaircie et les caféières 
ont fait place aux cultures de vivres. Sur une 
pente, au bord de la route, une douzaine de 



lOG EN HAÏTI 



cultivateurs travaillent en coiimbite. Il s'agit d'un 
planté-patates y et le maître du champ a convo- 
qué dans ce but une douzaine de ses voisins. 
Le coumbite est un mode d'organisation du tra- 
vail, aussi répandu chez les petits propriétaires 
des mornes que parmi les métayers de la 
plaine. L'effort en commun se fait plus vite et 
plus gaiement ; on vient cultiver le bien du 
prochain, qui, à son tour, cultivera le vôtre. Le 
coumbite est une sorte d'association agricole, où 
le nègre trouve une occasion nouvelle de chan- 
ter et de boire. Il en est de différentes espèces. 
S'agit-il d'une courte besogne qui s'achèvera 
dans les premières heures du matin, c'est un 
simple douvant-jou ; ou bien dans l'après-midi, 
de deux à cinq, un diné-manchette : le grand 
coumbite comporte un travail prolongé qui dure 
jusqu'au midi. Le maître du champ, qui devient, 
pour la circonstance, le chef du coumbite, n'a 
d'autre affaire que de nourrir ses travailleurs ; 
il surveille, dans un coin, le chaudron où cui- 
sent les pois et riz, et accourt, à chaque réqui- 
sition, avec la bouteille de tafia. Quelques-uns 
piquent les pieds de patates, après que le 
gros des travailleurs a remué le sol. Ils sont 
là, serrés les uns contre les autres et grattant 
la terre de leur houe ; l'un d'eux, frappant 



PETIONVILLE 107 

sa manchette d'un morceau de fer, marque 
la cadence et répète indéfiniment la chanson 
traditionnelle, qui doit être reprise par l'en- 
semble : 

Ago ! houe démanchée, 
Ti gaçon, manche H ban moin ! 

(Allons, la houe est démanchée I Petits garçons, rem- 
manchez-la pour moi !) 

L^heure du repas veut un appel spécial : 

Tende çà, moin dit ou : 
VenV m' apé mangnien moin ! 

(Entendez, vous dis-je; le ventre me tiraille I) 

Elle s'achève par une action de grâce : 

Vive chef la commune, 
Qui baille tranquillité ! 
Vive chef section, 
Qui pèmetle nous dangoïé! 
Vive chef coumbite ! 

(Vive le commandant de place, qui nous donne la sécu- 
rité ! Vive le chef de section, qui nous permet de nous 
ébattre ! Vive le chef du coumbite ! 

Si ce dernier a mal fait les choses, c'est le 
moment de le lui faire sentir : 

Moin pas pr allé enco 

Nan mangé cilà-là 

Nous pas pé mouîH pou lêle moune enco ! 

(Nous n'irons plus dans ce dîner-là ; nous ne mourrons 
j)lus pour personne !...) 



108 EN HAÏTI 

Une fois le travail fini, les nègres se séparent 
en chantant la Mazonne : 

Gé veillé cà ! 
N'a oué ça; 
N'apr' allé la cày ! 

(Les yeux surveillent le corps; nous verrons cela ; nous 
allons chez nous ...) 

La descente du Morne-Blanc conduit à la sec- 
tion des Cadets. La vue embrasse un vaste cirque 
de montagnes : le Trou-Coucou, c'est-à-dire 
la haute vallée de la Grande Rivière du Cul-de- 
Sac, se développe en éventail au pied du Morne- 
la-Selle ; une série de ravins profonds, s'em- 
branchant les uns dans les autres. A gauche, la 
gorge de la Grande-Rivière conduit à la plaine ; 
à droite, la rivière de la Voûte remonte rapide- 
ment vers KenscofF et les Montagnes Noires... 
Sur l'arête, qui aboutit au confluent des deux 
rivières, s'est établi le centre administratif de 
la section, avec le marché, l'école rurale, la 
chapelle... J'y suis venu un vendredi, jour de 
marché. Le général Celcis avait bien voulu 
m'accompagner avec les chefs des sections de 
Bellevue-Chardonnière et de Bellevue-la-Mon- 
tagne, le général Couloute et le colonel Mené. 
Au pied du Morne-Blanc, attendaient le chef de 
la section des Cadets, le colonel Damacelin 



PÉTIONVILLE 109 

Bélisaire, un « grand habitant », ancien '^.hef de 
section, M. Métellus Auguste et le maître 
d'école, M. Fénélon René. 

Le marché est établi au carrefour Tintin, où 
aboutissent tous les sentiers conduisant des 
hautes montagnes vers la plaine : un espace 
dénudé, entouré d'acacias et ombragé d'un seul 
gommier blanc. Une paillotte est réservée aux 
autorités de la section, qui assurent l'ordre avec 
la police rurale : une demi-douzaine de nègres 
d'âge et d'accoutrement variés, dont le pre- 
mier porte un baudrier rouge, avec l'inscrip- 
tion en lettres blanches : FORGE A LA LOI. 
— Les marchés sont surveillés avec soin ; dans 
les campagnes où la presse ne pénètre guère, 
ce sont lieux de rencontre, où se colportent les 
nouvelles, où se développent les « propagan- 
des ». La fréquentation y est presque exclusi- 
vement féminine ; les femmes des cultivateurs 
apportent les produits du domaine conjugal ou 
de leur petite industrie ; les revendeuses arri- 
vent avec des objets de première nécessité et rap- 
portent en ville du café ou des légumes. Ce va et 
vient de femmes, opérant dans un espace parfois 
considérable et tirant leur bénéfice de la distance 
même à laquelle elles transportent leurs mar- 
chandises, se produit d'un bout à l'autre d'Haïti, 



110 EN HAÏTI 

— cons.xiuence naturelle de l'absence de routes 
et de chemins de fer. En principe, chaque section 
doit avoir son marché ; ces marchés sont ouverts 
en vertu d'une simple autorisation du comman- 
dant de place et ne comportent aucune taxe. 

Sur tout l'espace du carrefour Tintin, se sont 
formés des groupes de femmes — il peut y en 
avoir deux ou trois cents, — accroupies auprès 
de leurs étalages : des balais, des cordes en 
pite et un latanier, des bâts en bois pour les 
bêtes de charge, de la viande de porc, de 
chèvre et de bœuf ; une charcuterie grossière, 
des calebasses de lait et de tafia, des fruits — 
avocats, oranges, cachiments, — des bananes, 
du maïs, de l'amidon de manioc, des haricots 
rouges et noirs, de la cassave {psLÎn de manioc), 
du biscuit (pain de froment). Les revendeuses 
offrent des feuilles de tabac, du savon, des al- 
lumettes, des pelotes, du fil, des aiguilles, des 
boules de bleu pour le blanchissage, quelques 
boutons : elles achètent les petites proportions 
de café apportées des mornes. Aux extrémités, 
des chaudrons, recouverts d'une feuille de ba- 
nanier, cuisent au feu pour le repas du jour. 

La chapelle est un peu plus loin sur l'arête, 
à l'habitation Desgourdes ; l'école rurale, à côté 
des cases du chef de la section, se trouve au- 





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PÉTIOXVILLE 111 

dessous, sur l'habitation Beauvert. Devant la 
maison d'école, les enfants sont alignés : une 
quinzaine de garçons et trois petites filles ; ils 
ont bonne figure et sont convenablement vêtus ; 
il n'a pas été possible d'en réunir davantage, à 
cause de la dispersion des jours de marché. « Pé- 
nétrez-vous », ordonne le maître pour les faire 
rentrer en classe, — et toute cette jeunesse aux 
noms héroïques — Philidor, Diogène, Thémis- 
tocle, Aristhène, Solon, Napoléon, Murât, Lamar- 
tine, Dumas, Pétion, Israël, Nérestant,Hermann, 
Deogratias, etc., procéda dans les Aventures de 
Télémaque à de pénibles exercices de lecture... 
Le Commandant de la commune prit congé, 
au milieu de l'enthousiasme populaire... Les 
nègres, qui chantent toutes choses, lui ont 
aussi donné sa chanson : 

C'est pou ça moin rainmain geinral Celcis, 
Geinral Celcis payé sans compté ! 
Cà qui pas vlé oué geinral Celcis, 
Prend lan mè pou malhè pas rivé yo 
C'est bon Guié qui ban nous général Nd 
C'est général Nô qui ban nous geinral Celcis ! 

— C'est pour cela que nous aimons le général Celcis; 
le général Celcis nous paye sans compter. Que ceux, qui 
ne veulent pas voir le général Celcis, prennent la mer, 
pour qu'un malheur ne leur arrive point. C'est le boa 
Dieu qui nous a donné le général Nord; c'est le général 
Nord qui nous a donné le général Celcis I 



CHAPITRE IV 



FURCY 



De Pétionville à Furcy. — Le carrefour Rendez-Vous. — 
Kenscoff et la Tête-du-Bois-Pin. — Le sanatorium de Port- 
au-Prince. — Une « habitation » dans les mornes. — Le 
maître de chapelle. — Mœurs et installation des « habi- 
tants ». — Cuisine créole : le « gros bouillon de poule ». 
-— Mariages et « services ». — Les sources. -- La Nou- 
velle-Touraine. 



Nous sommes dans la seconde quinzaine d'oc- 
tobre ; c'est la fin de l'hivernage qui dure 
depuis le mois de juin, et, après la courte 
période des « pluies de la Toussaint », nous 
entrerons définitivement dans la saison sèche, 
la <( saison des secs »; disaient autrefois les 
colons. Les pluies torrentielles des dernières 
semaines ont rafraîchi et purifié l'atmosphère, 



FURGY 113 

ravivé la verdure des campagnes. Voici venir 
Finstant propice aux promenades à travers les 
mornes, dont les chemins détrempés parFhumi- 
dité, glissant sous les pieds des chevaux, sont 
demeurés tout l'été à peu près impraticables. 
Trois heures et demie de route de Pétionville 
à Furcy. Il s'agit d'escalader le morne, auquel 
s'adosse le village, pour gagner le chaos monta- 
gneux, formant la chaîne méridionale de File 
d'Haïti. Le chemin est un large sentier, tout rem- 
pli de pierres, de « roches », ont coutume de dire 
les créoles, qui grimpe, en lacets rapides, le long 
des premières pentes. Celles-ci sont couvertes 
d'une végétation très dense : les caféiers, dont 
les cerises mûres mettent des points rouges sur 
toutes les branches, y poussent drus à l'ombre 
des grands arbres ; quelques parcelles sont 
cultivées en cannes ou en maïs. Les cases des 
habitants, blanchies à la chaux et recouvertes de 
chaume, disparaissent sous les bananiers ; aux 
portes des enclos, où s'accrochent des liserons 
violets veinés de rose, des négresses accroupies 
ont déposé leurs sacs-paille, contenant la der- 
nière cueillette de café ; elles attendent patiem- 
ment la venue des courtiers, qui font des achats 
dans tout le pays, pour le compte de l'usine cen- 
trale de Pétionville. 

EN HAÏTI. 8 



114 EN HAÏTI 

Durant la matinée, le sentier est très fréquenté. 
C'est un constant défilé de paysannes, arrivant 
des mornes, vêtues d'une robe de cotonnade 
bleue, relevée à la ceinture, pour dégager les 
jambes, et les pieds nus. Elles vont de cet air à 
la fois gracieux et nonchalant, si particulier aux 
négresses des Antilles, tenant sur la tête, par- 
dessus le foulard de leur tignon, le panier avec 
le lait, les fruits et les légumes, qu'elles vont 
vendre au marché prochain. Les plus aisées, 
rares, d'ailleurs, dans la montagne, descendent 
à cheval ou à âne. Plusieurs portent derrière 
leur dos, dans une serviette attachée à la taille, 
un enfantnouveau-né. Sur le chemin, leshommes 
sont peu nombreux ; à peine quelques travail- 
leurs s'en allant à leur champ ou à leur caféière ; 
et des cavaliers, chefs de section ou de district, 
qui se rendent auprès du commandant de la 
commune, pour lui faire leur rapport pério- 
dique sur l'état de leurs circonscriptions. 

Sur les routeshaïtiennes,lesgens se marquent, 
les uns aux autres, une extrême politesse. En 
se rencontrant, ils ne manquent guère d'échan- 
a:er entre eux un salut ou un souhait d'heureux 
voyage, de cette voix menue et avec ce gros 
rire d'enfant, coutumiers à la race nègre : 
« Bonjoii, compè (compère) ! Bonjou, ma comme 





p 




FURCY 116 

(ma commère) ! Bon couraf ! Fais bon chiminïy) 
Et, comme signe d'amitié, ils se touchent la 
main, en rapprochant d'un léger contact leurs 
doigts allongés. 

Le chemin traverse les habitations Lamothe, 
Mahotière, Soissons et Anglade, où il atteint, 
avec l'altitude de 1.200 mètres, le premier étage 
de la montagne. C'est un plateau rocheux qui 
commence à se dénuder. Avec la montée, la 
vue s'est élargie. D'abord, les villas de Pétion- 
ville, aux toitures de tôle, groupées dans la 
verdure autour du clocher de l'église ; puis, 
l'immense plaine du Gul-de-Sac, allongée entre 
la mer et l'Étang Saumâtre, où les champs de 
cannes et les forêts de bayaondes alternent en 
taches d'un vert plus tendre ou plus foncé — 
parsemé de points blancs par les habitations et 
marqué au centre par la masse grise, qui in- 
dique le bourg de la Groix-des-Bouquets. Au 
fond, une ligne de mornes, la chaîne centrale 
de l'île, dont les crêtes successives se perdent, 
à l'est, dans la Dominicanie, pour aboutir, à 
l'ouest, dans la mer, vers la pointe de Saint- 
Marc. 

Le carrefour Rendez-Vous est légèrement 
en contre-bas d'Anglade, situé sur une étroite 
arête, au pied des Montagnes Noires, la première 



116 EN HAÏTI 

ligne des grands mornes, entre deux ravins 
qui se creusent profondément. A droite, les 
eaux gagnent, par des pentes recouvertes d'une 
herbe rare, le lit pierreux de la Rivière Froide; 
il y a plus de végétation sur l'autre versant, où 
la Rivière de la Voûte va se jeter dans la Grande 
Rivière du Gul-de-Sac. Au carrefour Rendez- 
Vous, convergent des sentiers venant de tous les 
points du morne ; il est marqué par une étroite 
plantation de caféiers, ombragée d'un avocatier. 
Le vendredi, un marché en plein vent y réunit 
les gens du voisinage, qui ne prennent point 
le temps de se rendre jusqu'à la ville. Dès le 
matin commencent à arriver les paysannes ; 
mais c'est l'après-midi seulement que l'affluence 
devient générale. Nous y passâmes vers dix 
heures. Une cinquantaine de négresses avaient 
déjà déballé leurs marchandises : patates, igna- 
mes et bananes étaient rangées en petits tas 
sur le sol ; avaient été apportés d'en bas des 
boîtes d'allumettes et quelques articles de mer- 
cerie. 

Le marché du carrefour Rendez-vous est 
assez fréquenté ; beaucoup de paysannes, ve- 
nues des mornes, trouvent préférable de ne 
pas descendre plus avant vers la plaine ; il 
y monte bon nombre de revendeuses, qui rap- 



FURCY 117 

portent leurs achats à Pétionville ou même 
à Port-au-Prince. 

Il faut encore s'élever de 600 mètres, pour 
franchir les Montagnes Noires. Les arbres ont à 
peu près disparu ; sur les crêtes, les pins s'ali- 
gnent avec intermittence ; le sentier montueux 
et pénible gravit les rochers entre deux rangées 
de cactus, qui poussent, jusqu'à plus de deux 
mètres de hauteur, leurs feuilles serrées et poin- 
tues. On les appelle ici des « baïonnettes » ; au 
cœur de l'été, elles se couronnent d'un épa- 
nouissement de clochettes blanches, que l'au- 
tomne transforme en gousses desséchées. 

Dans un creux se trouve le village de Kens- 
cofî, avec une centaine de cases, assez rappro- 
chées les unes des autres. La fraîcheur du 
climat y permet la culture des légumes et de 
certains fruits d'Europe ; aussi les habitants — 
500 environ — se sont-ils faits maraîchers pour 
la consommation de Port-au-Prince, où ils 
envoient journellement des radis, des carottes, 
des navets, des céleris, desbetteraves, des choux, 
des artichauts et des salades de toutes espèces, 
— à certaines saisons, des fraises et même de 
petites pêches rabougries. Au pied du village, 
les bords du ruisseau forment une longue cres- 
sonnière ; tout le jour, les femmes y sont em- 



118 EN HAÏTI 

ployées à laver les légumes, destinés aux pro- 
chaines expéditions. Dans les champs, les maïs 
sont déjà cueillis et leurs épis jaunis sèchent, 
empilés sur des cordes, qui pendent aux bran- 
ches des arbres ou à des potences en bois 
devant les maisons. 

Le sentier rapide remonte le vallon, où coule 
le ruisseau de KenscofF, au milieu de ronces et 
de fougères arborescentes, recouvrant une flo- 
raison de fuchsias et de bégonias. Le col est à 
peine plus bas que le Mont Tranchant, le som- 
met le plus élevé des Montagnes Noires, à 
1.780 mètres ; l'endroit est nommé la « Téte-du- 
Bois-Pin », au commencement de la grande forêt 
de pins, garnissant le versant méridional. Par 
malheur, les arbres sont clairsemés : la popula- 
tion a pris la fâcheuse habitude de les abattre, 
en mettant le feu au pied des troncs; puis le 
bois est débité en menus morceaux, qui servent 
à fabriquer le « bois-chandelle » pour la cuisine 
et l'éclairage. Au travers des pins apparaissent, 
noyés de soleil, l'allongement du Morne la Selle, 
barrant l'horizon vers le sud, et les escarpe- 
ments ravinés du Trou-Coucou, où prend sa 
source la Grande Rivière du Gul-de-Sac. Vers 
l'ouest, d'étroites arêtes se détachent de la 
montagne pour rejoindre le Morne la Selle ou 



FURCY 119 

former le relief de la haute vallée, occupée par 
la Grande-Rivière de Léogane. Sur l'une de ces 
crêtes, une demi-heure plus bas, se trouve le 
petit village de Furcy. 

A proprement parler, Furcy n'est pas un vil- 
lage, car il n'existe pas, en Haïti, d'aggloméra- 
tions semblables à celles de nos pays. Pendant 
des heures, on y peut parcourir la campagne, 
et ne rencontrer que des cases isolées. Mais, se 
place-t-on sur un point élevé, on constate qu'en 
certains endroits, ces cases forment un grou- 
pement, chacun de ces groupements constituant 
une « habitation». Il n'y a, réellement, de vil- 
lages qu'aux chefs-lieux des communes, où les 
nécessités administratives ont fini par créer un 
bourg, habité par une petite colonie de soldats 
et de fonctionnaires. D'ailleurs, les bourgs 
haïtiens se sont le plus souvent établis sur 
l'emplacement même des anciens bourgs fran- 
çais, où quelques boutiquiers et artisans se 
groupaient autour de l'église paroissiale : les 
esclaves du voisinage y venaient tenir, chaque 
dimanche, un petit marché de leurs denrées 
propres, sous la surveillance de deux archers 
de la maréchaussée. 

Furcy serait la déformation du nom d'un plan- 
teur, M. Lefébure de Fourcy, qui détenaitnaguère 



120 EN HAÏTI 

riiabitation. C'est aujourd'hui la réunion d'une 
vingtaine de cases éparpillées sur le sol rou- 
geâtre des Montagnes Noires, le long d'une 
arête aiguë, entre les creux profonds, où se 
forment la Rivière de la Gorge et celle du Bou- 
can-Drisse, affluents de la Grande Rivière de 
Léogane. Furcy est à 1.530 mètres d'altitude. 
La vue y est merveilleuse, vers l'ouest, surtout 
l'enchevêtrement de montagnes entre Port-au- 
Prince et Jacmel; mais le ciel, généralement 
dégagé le matin, se couvre dans l'après-midi, 
et les brouillards envahissent les crêtes. Le cli- 
mat est excellent. La chaleur et le soleil sont 
les deux ennemis du créole ; ils lui font recher- 
cher la fraîcheur et l'ombre des sources, qui 
sont la poésie des pays tropicaux. Combien pré- 
férable est une station sur la montagne, où l'on 
peut s'installer et vivre, en jouissant d'une tem- 
pérature sensiblement plus basse que dans la 
plaine et sous un soleil rendu inofFensif par 
l'élévation des mornes. Ces conditions heureuses, 
jointes à la proximité, font de Furcy le sanato- 
rium naturel de Port-au-Prince. 

L'indolence haïtienne ne s'est pas encore dé- 
cidée à y faire d'installation. Jusqu'ici, il n'existe 
que deux maisons, sises aux extrémités oppo- 
sées de l'habitation : l'une appartient à un négo- 



FURCY 121 

ciant allemand; l'autre, à un de nos compa- 
triotes, M. Edmond Miot. A côté de la cha- 
pelle, les Pères du Saint-Esprit, affectés au 
petit séminaire de Port-au-Prince, ont fait éle- 
ver deux modestes constructions, entourées de 
daturas aux larges fleurs blanches, pour fournir 
un abri à ceux d'entre eux qui, pendant l'été, 
auraient besoin d'un changement d'air. Ce sont 
les Pères qui m'ont donné l'hospitalité. 

La chapelle dépend de la paroisse de Pétion 
ville : de temps à autre, un des vicaires, en 
tournée dans les mornes, vient célébrer l'office, 
faire les baptêmes et les mariages. Le hasard 
m'avait déjà amené à Furcy, un 15 août, jour de 
la fête de l'Assomption; plusieurs prêtres s'y 
trouvaient réunis, et la messe fut dite avec so- 
lennité, devant une nombreuse assistance, accou- 
rue de tous les points de la montagne. La cha- 
pelle était remplie de négresses fort bien mises ; 
les hommes demeuraient au dehors, exposés au 
soleil. Un sermon de circonstance fut prêché, 
moitié en créole, moitié en français ; il parut 
faire grande impression sur la communauté 
noire, qui, aux adjurations du prédicateur, ne 
cessait de s'écrier: « Oui^ Pé ! non^ Pé ! », 
sur un ton de réelle sincérité. x\ujourd'hui, la 
chapelle est moins fréquentée ; il n'y a plus 



123 EN HAÏTI 

aucun prêtre à Furcy et la prière du dimanche 
est lue par le « maître de la chapelle ». Ce fonc- 
tionnaire ecclésiastique est choisi par le curé 
parmi les gens les plus pieux ou les plus consi- 
dérés de l'endroit; il est chargé de surveiller 
les paroissiens, de leur faire le catéchisme, de les 
diriger dans de pieux exercices et de signaler, 
le cas échéant, les incidents qui surviendraient 
dans leur vie spirituelle. Le peuple reconnaît 
son autorité, le rétribue volontiers pour des 
prières dites à une intention déterminée et vient 
chaque dimanche dans la chapelle chanter des 
cantiques sous sa direction. 

M. Ulysse, le maître de la chapelle de Furcy, 
est un vieillard nourri dans les vieilles traditions 
de l'île : il se sert encore d'un paroissien du 
dix-huitième siècle, à lui transmis par ses pré- 
décesseurs. Si bien, qu'en lisant l'office domi- 
nical, il ne manque jamais de réciter la 
prière pour « S. M. le Roi, S. M. la Reine et 
Mgr le Dauphin », et les fidèles du lieu conti- 
nuent imperturbablement à prier pour ces au- 
gustes personnages, auxquels il n'y a plus beau- 
coup de gens à s'intéresser en ce bas monde. 

Personne n'a pu me dire bien exactement le 
nom de famille de M. Ulysse ; car les gens de la 
campagne ne paraissent pas s'inquiéter outre 



FURCY J28 

mesure d'un semblable qualificatif. Dans chaque 
habitation, ils se sont tellement mariés entre 
eux qu'ils se traitent tous à bon droit de cousins 
et de cousines, en ne se désignant que par 
leurs noms de baptême. Par ailleurs, la fantai- 
sie populaire ou leur propre inclination leur a 
attribué un « nom-jouet », emprunté à quelque 
homme illustre de l'antiquité, plus rarement 
des temps modernes ; c'est alors sous ce nom 
glorieux qu'ils sont généralement connus. Jadis, 
pour distinguer leurs esclaves, et un règlement 
de 1773 ayant interdit aux gens de couleur de 
prendre les noms des blancs, les propriétaires 
leur avaient imposé des noms de mois, de jours 
de la semaine, de lieux, de saints, ou même 
noms communément répandus en France. On 
leur avait ainsi créé un commencement d'état 
civil. Mais l'indifférence générale a fait tomber 
bon nombre de ces noms en désuétude, et les 
officiers de l'état civil haïtiens ont maintenant 
grand'peine à restituer les noms de famille, 
oubliés chez les habitants des mornes. 

Plus grande ou plus petite, l'installation des 
gens de la montagne se retrouve partout la même. 
Lafamille vit dans une case, au milieu d'une cour 
en terre battue, où s'ébattent poulets, chèvres 
et cochons; dans un coin de la cour, une autre 



124 EN HAÏTI 

case, plus petite, est destinée à la cuisine. Pres- 
que toujours, la case d'habitation est faite de 
murs en terre, blanchis à la chaux et recouverte 
des herbes ou des feuilles desséchées, les plus 
communes dans la région; la case-cuisine, au 
contraire, est simplement fermée par des lattes 
de bois entrelacées, laissant pénétrer l'air et sor- 
tir la fumée. L'âtre est formé de pierres juxta- 
posées, sur lesquelles on place les chaudrons, 
après avoir allumé un feu de bois-chandelle. Le 
mobilier de la case d'habitation est modeste : 
derrière une cloison, un lit pour le ménage, des 
nattes qui se dérouleront le soir pour les enfants 
ou les hôtes, une malle où se rangent les effets, 
une table, des chaises; le plus souvent quelques 
assiettes et quelques couverts, des verres et 
des tasses, parfois même un peu de linge, des 
images de piété sur les murs ; une machine à 
coudre n'est point chose rare. Je connais des 
recoins de l'Europe, où des paysans blancs, 
sujets de grandes puissances, ont des intérieurs 
moins heureux. Les nègres des mornes haïtiens 
peuvent être enviés par ceux de leur couleur, 
qui, dans les îles voisines, occupent des taudis, 
faits de débris de bidons à pétrole et de caisses 
d'emballage. 

Un jardin circulaire entoure la cour ; c'est 



FURCY 126 



un épais fourré, qui protège contre le vent et 
garantit l'intimité de la famille; il renferme 
les plantes nécessaires à la vie journalière : 
caféiers, bananiers, ricins^ plusieurs pieds de 
cannes à sucre. Au delà s'étendent les cultures : 
maïs, ignames, patates et manioc; quelques 
arbres fruitiers isolés, manguiers, orangers et 
avocatiers. Ces produits limités suffisent aux 
habitudes frugales de la population. Levés 
avec le jour, les nègres prennent aussitôt une 
tasse de café et déjeunent d'un épi de maïs 
grillé au feu ou d'un morceau de pain de manioc ; 
dès lors, ils ne mangeront plus avant le coucher 
du soleil. Vers le soir, la fumée s'échappe de 
toutes les cases-cuisine, où se prépare le repas; 
la ménagère a mis à bouillir des bananes, des 
patates ou des ignames. Peu à peu la famille, 
peut-être aussi quelques voisins, se réunissent 
autour de l'âtre, accroupis ou assis, dans l'atmo- 
sphère chaude et enfumée qui brûle les yeux. 
Le feu du foyer éclaire la pièce, parfois une 
mèche allumée dans une lampe à huile de ricin. 
Et la veillée se poursuit fort avant dans la nuit, 
en devisant des nouvelles du jour ou des contes 
d'autrefois. 

La journée entière s'est écoulée dans un doux 
nonchaloir : la terre est féconde en Haïti, les 



126 EN HAÏTI 

champs y exigent peu de travail; la semence 
germe après un grattage rapide du sol, et la 
moisson vient d'elle-même. De temps à autre, 
les femmes descendent du morne porter au 
marché prochain le superflu de fruits, lé- 
gumes ou café, recueilli sur le petit domaine. 
L'argent, ainsi gagné, paiera les cotonnades 
bleues des vêtements, les ornements féminins, 
foulards et boucles d'oreilles, enfin les objets 
d'alimentation, importés des États-Unis, et aux- 
quels les nègres ont pris goût, — morue, harengs 
saurs, mantègue ^ et petit salé. Toutefois, la 
prime sur l'or est devenue si forte que ce sont 
là maintenant articles de luxe, dont les gens de 
la montagne doivent à peu près faire leur deuil. 
A côté de la chapelle, réside M. Fontenor, un 
des cultivateurs les plus aisés de Furcy, auquel 
les Pères ont confié la garde de leur établisse- 
ment. Ce fut Mme Fontenor elle-même qui me 
prépara les « gros bouillons de poule », nour- 
riture obligée de tout voyageur dans les cam- 
pagnes haïtiennes. Le gros bouillon de poule 
est un vulgaire pot au feu, fait avec un poulet 
que l'on partage en morceaux, après l'avoir 
frotté de citron, saupoudré de sel et de poivre ; 

(1) Mantègue, saindoux; de l'espagnol manieca, graisse, 
beurre, saindoux. 



FURCY 127 

on y ajoute des bananes et des ignames^ avec 
un peu de jus d'oranges amères. De tout cela, 
au bout d'une heure et demie ou deux heures 
de cuisson, résulte un excellent bouillon, très 
noir, épais et nourrissant, qui fournit un re- 
pas complet de soupe, de viande et de légu- 
mes ^ 

Les Fontenor ont un fils aîné, François, 
grand garçon de dix-neuf ans; il est fiancé avec 
une petite demoiselle, nommée Marie, qui en 
a quinze, fille d'un cultivateur établi dans une 
habitation voisine, l'habitation Fragnon. Au 
printemps de l'an passé, les jeunes gens se sont 
connus à un « service » Vaudoux; ils se sont plu 
et les parents pressés ont conclu l'accord. Géné- 
ralement célébrés pendant les mois d'hiver, lors 
du chômage des travaux agricoles, les « ser- 
vices » constituent les grandes réunions des cam- 
pagnes haïtiennes ; ces fêtes sont propices à la 
rencontre des amoureux. En attendant son ma- 
riage, François Fontenor continue à y joindre 
sa promise ; il lui rend aussi visite dans le jardin 

1. La poule, mise à bouillir avec un certain nombre de 
légumes locaux, est le plat fondamental des pays tropicaux. 
On l'appelle, à la Côte Ferme et dans les îles espagnoles, le 
Sancocho de gallina. L'ajiaco cubain est une soupe plus 
compliquée, qui peut être faite indifféremment avec du pou- 
let, de la viande de bœuf ou de porc, de l'igname, des ba- 
nanes, du manioc, du giraumont et du maïs. 



128 EN HAITI 

de son futur beau-père. Car le mariage ne 
saurait avoir lieu avant l'achèvement de l'ins- 
tallation conjugale. Conformément à l'usage, 
le père Fontenor abandonne à son fils un mor- 
ceau de terrain, sis à l'extrémité de son propre 
domaine. La case-cuisine est déjà achevée; la 
charpente de la case d'habitation posée, le toit 
recouvert de chaume; il ne reste plus qu'à 
édifier les murs ; dans le jardin, bananiers et 
ricins ont déjà poussé à bonne hauteur. François 
calcule, qu'au mois de janvier prochain, il sera 
en mesure d'introduire l'épouse au nouveau 
foyer créé par lui. Une fois marié, il compte 
procéder à l'aménagement de la portion de terre, 
que sa future lui apporte en dot. 

Le jeune couple ira à la chapelle se faire 
unir par un prêtre en légitime mariage. Naguère, 
on se mariait peu dans ce coin des mornes; 
chacun s'y « plaçait» avec sa chacune; et les 
habitants, qui possédaient plusieurs propriétés, 
en profitaient pour se constituer autant de mé- 
nages distincts. Des mœurs aussi répréhensibles 
tendraient à disparaître de la paroisse de Pétion- 
ville. Du moins, les Pères veulent-ils croire 
que la jeunesse met désormais à se marier une 
volonté meilleure; quand une fille vient à avoir 
un enfant, certaines familles commenceraient 



FURCY 129 

à vigoureusement intervenir pour contraindre 
le coupable au mariage. 

François Fontenor porte le costume habituel 
aux cultivateurs de la montagne : un pantalon 
relevé sur les pieds nus, une blouse de coton- 
nade bleue, un foulard noué sur la tête et, par- 
dessus, un grand chapeau de paille, avec deux 
minces rubans, l'un bleu, Tautre rouge, aux 
couleurs haïtiennes. Au côté, dans un étui de 
cuir, la manchette^ accompagnée d'un petit cou- 
teau; sur Fépaule, une aZ/or^, c'est-à-dire une 
sacoche carrée en fibre de latanier. Auxpoignets, 
la superstition populaire lui a mis deux brace- 
lets de cuir, destinés à le préserver des refroi- 
dissements. 

L'habitation Furcy ne renferme pas plus d'une 
centaine d'âmes ; les gens y sont tous appa- 
rentés entre eux. Ce sont cultivateurs, plus ou 
moins propriétaires de leurs domaines. Quel- 
ques-uns possèdent des titres réels de propriété, 
les ascendants ayant reçu la terre en don de 
l'État, après l'Indépendance; d'autres sont ins- 
tallés sur des parcelles vendues ou affermées 
conformément à une loi de 1877, qui règle 
l'appropriation des terrains domaniaux, par 

1. Alfor, de l'espagnol alforja, sac, sacoche, besace. 

EN HAÏTI. y 



130 EN HAÏTI 

ventes ou baux de neuf années ; mais ils 
s'abstiennent scrupuleusement d'en payer la 
redevance ; la plupart se sont établis en vertu 
de simples tolérances, que le temps finira par 
transformer en droits. Mais il va sans dire que 
les uns et les autres se considèrent comme 
maîtres chez eux ; et l'irrégularité de leur 
situation ne les préoccupe guère. 

Cases et jardins se succèdent le long de 
l'arête montagneuse occupée par l'habitation ; 
d'étroits sentiers les réunissent au travers des 
champs de maïs, où la récolte des épis se 
fait à la fin d'octobre. A l'extrémité se trouve le 
cimetière; au milieu, la chapelle. Dans un val- 
lon voisin, deux sources, entourées de verdure, 
fournissent l'eau nécessaire : en bas, la source 
Fragnon; en haut, la source Sourçailles. Matin 
et soir, les filles y viennent remplir leurs ca- 
lebasses pour les besoins du ménage; l'eau, en 
pénétrant par l'étroit orifice, forme un petit re- 
mous à la surface de la source. Un soir, à la 
source Sourçailles, j'ai fait connaissance de 
Mlle Avrillette Jeudi; c'est une jeune négresse 
de quatorze ans, pleine de pudeur et de timi- 
dité; malgré sa gentillesse, elle n'a point en- 
core de prétendu. Elle avait déjà replacé sa 
calebasse sur la tête et retournait tranquille- 



FURCY 131 

ment au logis maternel. Elle y vit dans la crainte 
du Seigneur avec sa mère, Mme Marie-Louise, 
qui est veuve, et sa sœur aînée, Mlle Zulle. Les 
deux femmes avaient mis sur le feu le chaudron 
rempli de bananes et n'attendaient plus que 
l'eau puisée à la source pour préparer le repas 
du soir. 

En dehors du maître de la chapelle et des 
notables cultivateurs, Furcy contient deux au- 
torités: le maréchal et le papaloi. On a vu qu'il 
existait,dans chaque section rurale, quatre gardes 
champêtres, qui sont les principaux auxiliaires 
du chef, en vue d'assurer la police ; le premier 
d'entre eux a grade de maréchal des logis. Or, 
Furcy appartient à la section Sourçailles, de la 
commune de Pétionville ; le chef de la section 
réside actuellement à KenscofF, et Furcy a la 
bonne fortune de posséder le « maréchal » en 
la personne d'un de ses «grands habitants», 
M. Alté Bienaimé. 

Quant au papaloi, M. Belleville-Millet, il ha- 
bite à faible distance du village, à l'entrée de 
l'habitation Fragnon. C'est le sorcier le plus 
apprécié de la région. Il possède deux rési- 
dences et, dans chacune, une famille distincte. 
Quelquefois, il s'installe au haut de la mon- 
tagne, dans sa propriété de Furcy, où il entre- 



132 EN HAÏTI 

tient une femme et quatre enfants : mais on dit 
que ses préférences le ramènent plus longtemps 
auprès de son autre femme et de ses trois 
enfants, qui vivent au fond de la vallée, sur 
l'habitation Fournier. 

J'eus la bonne fortune de rencontrer ce per- 
sonnage à son logis d'exception. Je le trouvai 
dans sa cour, au milieu de l'une de ses familles, 
frappant à coups de hache sur un tronc de pin, 
pour en faire du bois-chandelle. Un grand 
nègre, d'âge mûr, très maigre, l'air un peu 
chétif, avec une mince moustache et une barbe 
rare au menton. Sa demeure témoigne d'une 
certaine aisance et se compose des cases coutu- 
mières, mais sans le mobilier compliqué des 
houmforts de la plaine. 

En quittant la cour du papaloi, je croisai sur 
le sentier la fille aînée de son ménage d'en 
haut, qui rapportait des patates pour le dîner 
du soir. Il paraît que Mlle Philomène a étudié 
les rites sous la direction paternelle et sa 
science a sans doute découragé les épouseurs; 
car, malgré le charme de ses vingt années, elle 
attend encore un fiancé. Elle portait au doigt 
une série d'anneaux de cuivre et, au cou, cinq 
colliers de verroteries multicolores, entremêlés 
d'amulettes; parmi celles-ci, figurait une nié- 



FURCY 133 

daille de saint François d'Assise et un sachet 
rouge, où était cousu un petit crucifix. 

La section Sourçailles occupe les pentes des 
Montagnes Noires ; de l'autre côté de la vallée, 
celles du Morne la Selle appartiennent à la sec- 
tion de la Nouvelle-Touraine ^, relevant égale- 
ment de la commune de Pétionville. Il faut 
trois bonnes heures pour atteindre la chapelle 
de Faure, qui dessert la section. Après avoir 
quitté Furcy par le seul chemin qui y donne 
accès, on trouve un sentier, au carrefour Bou- 
rettes, pour suivre la crête formant ligne de 
partage entre les deux Grandes Rivières de la 
région. Cette crête se relève jusqu'à 1.650 mè- 
tres, au pic de Brouet ; elle suit une arête très 
aiguë, dont le chemin doit emprunter les aspé- 
rités, au bord de ravins, qui tombent à pic, 
tantôt vers le Trou-Coucou, tantôt vers l'autre 
vallée. Sur de semblables escarpements, il n'y 
a guère de place pour la vie humaine ; les habi- 
tations Bourettes et Brouet comptent à peine 
quelques cases. A mesure que l'on s'élève, la 



1. Vers la fin de l'époque coloniale, le canton de la Nou- 
velle-Touraine, dans la paroisse de Port-au-Prince, fut ainsi 
nommé par l'arpenteur, à cause de M. de Lamardelle, pro- 
cureur général du Conseil supérieur de Saint-Domingue, et 
autrefois procureur du roi au présidial de Tours, qui y 
avait obtenu beaucoup de terrain. 



134 EN HAÏTI 

vue plonge davantage dans le fond ver- 
doyant des vallées et découvre un panorama 
de montagnes, qui s'élargit constamment vers 
Test. Par une échancrure des mornes, appa- 
raissent la plaine de Léogane, la mer et l'île de 
la Gonave. Le chemin court sous les pins; le 
pic de Brouet est délicieusement fleuri ; c'est 
une végétation continue de fuchsias et de bé- 
gonias, avec une infinie variété de fleurs, de 
fougères, de pariétaires et de mousses, for- 
mant le revêtement des rochers. Peu de pas- 
sants dans ces solitudes. Nous faisons la ma- 
jeure partie de la route avec une négresse très 
sociable, Mme Nicole, dont le mari, M. Destiné 
Saint-Hilaire, réside dans la Nouvelle-Touraine, 
sur l'habitation Godineau ; elle revient à che- 
val de Pétionville, où elle a vendu sa cueillette 
de café; pour distraire la longueur du voyage, 
elle fume une petite pipe en terre, à court tuyau. 
Elle nous quitte plus bas, au carrefour qui la 
ramènera chez elle, en multipliant les formules 
d'adieu. 

Une fois contourné le pic de Brouet, se 
creuse la vallée d'un nouvel affluent de la 
Grande Rivière de Léogane, la Rivière du Petit- 
Boucan. Ici commence la Nouvelle-Touraine, 
et, de l'autre côté, à mi-hauteur, sur un étroit 



FURCY 185 

plateau, on aperçoit le toit en tôle de la cha- 
pelle de Faure. La descente est très dure, 
d'abord au milieu des pins, où une verdure 
épaisse d'arbrisseaux et de lianes marque les 
sources. Les torrents tombent en cascatelles 
le long des pentes rapides. Puis la forêt cesse 
et les habitations se succèdent, en remontant 
la rive droite du ravin : Fournier, Badiot, 
Toussaint, Godineau, Bienvenu. Malgré l'ex- 
trême déclivité du sol, les cultures ont par- 
tout envahi le terrain utilisable, et de grands 
feux, allumés dans toutes les directions afin 
de faire des « bois neufs », témoignent de 
l'activité des défrichements. Ce ne sont que 
champs de maïs, giraumonts, patates, pis- 
taches et pois Congo; les creux forment une 
caféière ininterrompue. Au passage de la ri- 
vière, nous avions descendu près de 600 mètres ; 
celle-ci vient en cascades des hauteurs du 
Morne la Selle, dont on aperçoit le sommet au 
travers d'une gorge boisée. Une demi-heure en- 
core, pour atteindre Faure. Isolée de toute habi- 
tation, la chapelle n'a d'autre voisin que son 
sacristain, M. Destamas Jean-Louis ; une cloche, 
fixée dans un manguier, appelle à la prière 
les habitants de la vallée. 



CHAPITRE V 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ÉTANG 
SAUMATRE 



Le bourg de la Croix-des-Bouquets ; ses origines coloniales. 

— Les inondations.— Combats de coq.— L'élevage : poules- 
savane et poules-qualité. — La saison, l'entraînement, les 
gagaires.les paris. — Les marchés de la plaine du Cul-de- 
sac: Pont-Beudet ; Thomazeau.— L'Étang Saumàtre. — La 
route du Mirebalais. — L'organisation du quartier sous la 
colonie. — La borne-frontière n* 193. — Aux Grands-Bois. 

— Cornillon; une « manufacture à café ». — Un chef-lieu 
de commune dans les mornes ; soldats et fonctionnaires 
haïtiens. — Le tour de l'Étang.— De Thomazeau à Gauthier; 
ruines d'indigoterie. — Fond-Parisien. — L'industrie du 
latanier. — A la frontière ^dominicaine; le poste d'Imani ; 
la douane de Tierra-Nueva. 



Trois lieues de Port-au-Prince à la Groix-des- 
Bouquets; on compte toujours, en Haïti, par nos 
vieilles lieues de 2.000 toises. C'est la grand' 
route, plate et monotone, traversant toute la 
plaine du Cul-de-Sac; un autre chemin prend 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ÉTANG SAUMATRE 137 

les bois de Saint-Martin, sur les derniers con- 
treforts de la montagne, descend le morne Pré- 
dailler, au-dessus de Fleuriau, et coupe par les 
champs de cannes de la Petite Plaine. Il y a, 
de ce côté, une constante circulation de femmes 
à cheval ou à âne, qui, des diverses habitations, 
apportent en ville leurs charges de lait, de 
légumes, de charbon et d'herbes de Guinée. 
Les samedis, jours de marché, la population 
féminine de la plaine se précipite en rangs 
serrés pour l'afflux du matin et le reflux du 
soir... 

Au delà de la Grande Rivière commence le 
bourg. L'automne passé a vu se reproduire un 
de ces cataclysmes, qu'inflige périodiquement à 
chaque génération la fantaisie des cours d'eau 
tropicaux. L'hivernage avait été très pluvieux; 
et d'immenses masses d'eau s'étaient accumu- 
lées dans le Trou-Coucou; la nuit du 7 octobre 
1905, elles forcèrent le barrage naturel créé par 
les mornes, se précipitant sur la plaine. La pre- 
mière vague balaya, le long de la rivière, les 
cases, les habitants et le bétail ; puis l'inondation 
s'étendit partout, et, trois mois après, les eaux 
n'étaient pas encore complètement écoulées... 
Une ligne de boue marquait sur les maisons la 
limite extrême atteinte par le fléau. La rivière 



138 EN HAÏTI 

s'était créé un nouveau lit, découpant des îlots 
inconnus et dévastant les champs voisins par 
l'apport de ses galets. 

La Groix-des-Bouquets dut son origine à un 
semblable désastre. Naguère, le Vieux-Bourg 
du Gul-de-Sac, situé plus bas sur la rivière, à 
peu près à l'endroit où se trouve aujourd'hui la 
Groix-des-Missions, était le chef-lieu du quar- 
tier et le centre des habitations de la plaine. Il 
devint paroisse en 1693, et les Dominicains y 
retrouvèrent leurs ouailles émigrées de Saint- 
Ghristophe et de Sainte-Groix. A l'embouchure, 
un fort protégeait l'embarcadère du Fossé, sur la 
rade de Port-au-Prince, alors déserte, qui servait 
de refuge à la navigation. En 17/i3, le gouverne- 
ment décida la construction d'une capitale à 
Port-au-Prince, ce qui entraînait, avec la dé- 
chéance définitive de Léogane et du Petit- 
Goave, la disparition du Vieux-Bourg. Les 
intéressés résistaient, les administrateurs de 
Saint-Domingue hésitaient; la guerre de la 
Succession d'Autriche, dont le contre-coup se 
faisait sentir jusqu'aux Antilles, justifiait tous 
les retards. Un débordement de la Grande 
Rivière régla la question. Le Vieux-Bourg fut 
emporté en 1745, et, d'elle-même, la population 
se transporta dans la nouvelle ville. 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE 139 

Mais la plaine avait perdu son centre primitif 
et désirait le rétablir. On fit choix d'un empla- 
cement moins exposé, à la savane d'Oublon 
(on dit maintenant savane Blonde); et le terrain 
du village à créer fut spontanément offert par 
les habitations limitrophes, Santo, Noailles, 
Bellanton et d'Argout. Il y existait une grande 
croix; et, comme les Espagnols, venus de la 
« partie de l'Est », avaient pris coutume, en 
passant, d'y déposer des fleurs, l'endroit reçut 
le nom de la Groix-des-Bouquets. L'église, 
construite, à la suite d'un vœu, par un riche 
habitant, M. Aubry, fut ouverte en 1766. Cepen- 
dant, la jalousie de la nouvelle capitale se fit 
sentir dès l'établissement de la Groix-des- 
Bouquets; on prétendit la réduire à l'état de 
simple paroisse, aff'ectée aux besoins religieux 
de la plaine et dépendant, pour tout le reste, 
de Port-au-Prince. L'ordonnance de i7/i9, 
qui la fonda, n'y toléra « qu'un chirurgien, 
un machoquel, un charron, un sellier, un 
cabaretier-boulanger, et un étal que fourniraient 
les fermiers des boucheries ». Or, c'était la seule 
agglomération de la plaine ; elle en devint, par 
la force des choses, le marché général, et les 
gens de la ville y vinrent même bâtir des mai- 
sons de campagne. 



140 EN HAÏTI 

Aux débuts de la révolution, la Croix-des- 
Bouquets se trouva jouer un rôle assez impor- 
tant, comme quartier général des planteurs, 
qui cherchaient à contenir les nègres, en s'en- 
tendant ou, comme on disait alors, en se confé- 
dérant avec les mulâtres; tandis que la masse 
blanche de Port-au-Prince, plus avancée d'idées, 
s'efforçait à exciter les nègres contre les aristo- 
crates de la campagne. Le maire, M. de Jume- 
court, chevalier de Saint-Louis, ancien capitaine 
d'artillerie, sut manœuvrer au milieu de ces 
tendances contraires et réussit, pour quelque 
temps du moins, à assurer l'exécution d'un 
arrangement entre blancs et mulâtres, qui 
garantissait la tranquillité du Gul-de-Sac. 

Le régime haïtien a marqué la décadence de 
la Croix-des-Bouquets. D'autres villages se sont 
créés dans la plaine; le chemin de fera attiré 
le mouvement des affaires vers la capitale; les 
marchés se sont déplacés. Toutefois, comme 
chef-lieu d'une grande commune, le bourg 
reste un centre administratif d'autant plus im- 
portant qu'il couvre, en cas de révolution. Tune 
des entrées de Port-au-Prince. Le commandant 
militaire, chargé de cette mission de confiance, 
est un riche propriétaire du voisinage, le général 
Dorsay Falaise ; il vit au bureau de place, sur 



DE LA CROIX-DES-BOUOUETS A L ETANG SAUMATRE 141 

la place d'Armes, avec une Guadeloupéenne de 
la Pointe-à-Pitre, une des nombreuses manmans- 
pitile^ grâce auxquelles il multiplie sa descen- 
dance. C'est un mulâtre assez clair, très influent 
dans la plaine, où il prend des airs de potentat. 
Sous le gouvernement du général Tirésias 
Simon Sam, sa gloire subit une éclipse; taquiné 
par le pouvoir, il se laissa aller à des attitudes 
d'opposition, qui l'obligèrent à chercher abri 
contre la vengeance présidentielle. Pendant six 
ans, il « boisa », passant de morne en morne, 
d'habitation en habitation, franchissant, en cas 
de besoin, la frontière dominicaine. En son ab- 
sence, un rival heureux, le général Phocion 
Daguerre exploitait paisiblement la commune. 
Quand sonna l'heure de la révolution, Dorsay 
Falaise apparut devant son bourg et reprit le 
commandement d'autorité; il n'y eut point de 
résistance ; l'autre se réfugia chez le curé puis 
gagna le village de Thomazeau., où il vit main- 
tenant retiré. Le nouveau gouvernement s'em- 
pressa de confirmer le fait accompli. 

Maintenant, le général Dorsay Falaise tient la 
route de la capitale; ses troupes occupent un 
vieux fort, un quadrilatère allongé, aux murs 
crénelés, avec quatre tours d'angle, disparais- 
sant dans les feuillages; — la poudrière, en 



U2 EN HAÏTI 

pierres de taille, est restée à peu près intacte. 
A côté, se trouve le cimetière, où repose un 
prêtre aventureux, le P. Biscade, qui fut curé 
de la Croix-des-Bouquets, se mêla aux agita- 
tions révolutionnaires et mourut fusillé en 1 869. 
Au-devant, l'église : c'est encore celle de la 
colonie, un bâtiment bas, en forme de halle, re- 
couvert d'un toit de tuiles et surmonté d'un 
clocheton. Le bourg se compose de larges 
voies, coupées à angles droits, où se perdent 
des maisons espacées ; il n'est plus habité que 
par les cultivateurs du voisinage ou les ca- 
brouettiers, qui font les transports de la plaine; 
en tout 2 ou 300 âmes. Trois prêtres desser- 
vent la paroisse; trois religieuses de Saint- 
Joseph de Gluny, dont deux Alsaciennes de 
Ribeauvillé, tiennent l'école des filles, avec 
110 élèves. 

La Groix-des-Bouquets est le centre des com- 
bats de coqs, qui constituent le divertissement 
national. Les gagaires réputées fourmillent aux 
environs du bourg. On y accourt de la ville, 
de toute la plaine et même des extrémités du 
pays. 

La race des coqs de combat, importée de la 
partie espagnole, existait déjà à Tépoque colo- 
niale. Avec le temps, elle a pénétré dans toutes 



DE LA CROIX-DES-BOU<ôUETS A L ETANG SAUMATRE 143 

les cours, et il n'est point d'habitant qui, parmi 
sa volaille, ne compte des poulé-savanne et des 
poulé-qualité. Les premières sont les poules 
ordinaires; les secondes, les bêtes de combat. 
On reconnaît celles-ci à la dimension des ongles, 
à la forme du croupion et à la longueur des 
pointes z^ailes. Les nègres, qui n'élèvent pas, 
ne se préoccupent point de la distinction et 
tolèrent la promiscuité de leur basse-cour. Au 
contraire, les éleveurs — moune qui fait métié 
— et ce sont presque tous les cultivateurs aisés, 
surtout en plaine — procèdent à la sélection 
des poussins ; on les met à part, en les nour- 
rissant au maïs, pour leur donner plus de force. 
A un an, un petit éperon s'est déjà formé et le 
poussin est devenu unpôy ^. Le moment est venu 
de le toper ^^ c'est-à-dire de l'éprouver par une 
lutte d'essai, permettant d'apprécier sa finesse 
et sa force. L'éleveur constate alors s'il a affaire 
à un coq « de premier» ou «de second bec». Les 
premiers ont le talent inné du combat ; ils fon- 
dent d'eux-mêmes sur l'adversaire et savent 
l'achever en trois ou quatre bouvards ou sauts. 
Les autres ont besoin d'éducation; il s'agit de 

1. Pôy, de l'espagnol polio, poussin, poulet. Tous les 
termes techniques, afférents aux combats de coq, sont 
empruntés à la langue espagnole. 

2. Toper — de l'espagnol topar — choquer, heurter. 



144 EN HAITI 

leur enseigner certains coups, grâce auxquels ils 
pourront à la longue venir à bout de leur en- 
nemi. A l'aide d'un coq ordinaire, on leur ap- 
prend à faire des « tourniquets », puis, selon 
leurs facultés, des « coups d'en haut » (coups 
de salière, de tête ou de gorge, portés à la par- 
tie supérieure du corps) ou des « coups d'en 
bas » (portés à la partie inférieure, au cœur, à 
la cuisse ou sous l'aile). 

Les essais commencent le classement du coq ; 
les combats l'achèvent. A deux ans, le pôy se 
transforme en gày *, mûr pour la lutte. Lors 
du premier combat, au moment où le coq 
vient de donner son premier coup de bec, 
le propriétaire crie le nom, qui le distin- 
guera pour toute sa carrière. Dès lors, pendant 
deux ou trois ans, il sera promené de gagaire 
engagaire; la continuité de ses succès lui vau- 
dra la royauté de la basse-cour, où l'éleveur le 
tiendra pour le mnîlre-caloge. Après quoi, on 
le mettra nan poule pou fait plant^ et le reste 
d'une vie glorieuse sera consacré à la repro- 
duction. Les coqs reçoivent des qualificatifs ap- 
propriés, des noms de lois ou de généraux 
connus dans les révolutions de l'île; certains 

1. Gfl'y, dç l'espagnol yallo^ coq. 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE 145 

ont acquis une célébrité durable. On cite : 
TamboU'Maîte, qui gagna soixante-deux paris, 
sans éprouver de défaite, Faut qu'c'esl malhè, 
Cimebi, Consul pangniol (Espagnol), et un coq 
illustre du Mirebalais Becqué-Zé (arrache 
z'yeux). 

La saison dure de novembre à juin ; elle com- 
mence à la Toussaint, pour finira la Fête-Dieu. 
En fait, les premiers temps ne servent qu'aux es- 
sais et aux classements ; on ne présente les grands 
coqs que de Noël à la fin mars. Au début de 
l'année, pendant les quinze jours consacrés par 
les superstitions africaines au culte des forces 
de la nature, c'est, sur tous les chemins, une 
chevauchée ininterrompue d'habitants, qui s'en 
vont, leurs coqs sous le bras, à la gagaire pro- 
chaine. Ces dates sont fixées par les nécessités 
de l'entraînement, qui doit attendre la récolte 
du nouveau maïs. Le coq qui, tout l'été, s'est 
librement promené dans la cour, reste alors, 
pendant deux mois, attaché à une corde ; la nour- 
riture lui est calculée en vue de l'amaigrir; 
de temps à autre, il estjouqué^ c'est-à-dire que 
ses pattes sont fixées entre des morceaux de bois, 
afin de rapprocher les éperons, — plus loin ou 
plus près selon qu'il est préparé pour les coups 
d'en haut ou d'en bas. A la veille de la lutte, 

EN HAÏTI. 10 



U6 EN HAÏTI 

on lui fait les éperons et les ongles; pour Pal- 
léger, on lui coupe les plumes de derrière, de 
devant et d'en bas, de la queue et des ailes ; on 
le nourrit de viande crue et de piments z'oè- 
seaux\ on lui donne à boire du madère et du 
tafia; on lui masse le cou, les pattes et le crou- 
pion avec des écorces d'acajou ; pour durcir la 
peau et la rendre glissante à l'éperon ennemi, 
on lui « fait le cuir » avec du gingembre. Cet 
entraînement compliqué exige des connais- 
sances spéciales. Plusieurs grands éleveurs les 
possèdent : MM. Emmanuel Basquiat, le gérant 
de l'habitation Digneron, le général Caliska 
Galice, chef de la première section des Petits- 
Bois, Auguste-Marie Jacques, le maître-gagaire 
de la Groix-des-Bouquets. Autrement, il faut 
avoir recours à des professionnels qui, après 
avoir préparé le coq, l'assisteront durant le 
combat. Les bons cariadors étant rares et re- 
cherchés, leur métier est assez lucratif; les plus 
connus de la plaine sont Ti François, de Dumée, 
Même Louis, de Pernier, etNédy, du Gorail-de- 
Frères. 

Les combats ont lieu dans une gagaire. Un 
rond de piquets, plantés en terre les uns contre 
les autres, marque l'arène, recouverte par une 
tonnelle ; elle peut avoir 3 ou /i mètres de 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE 147 

diamètre. Dans les mornes, où la passion des 
coqs est moins vive, il y a généralement une 
gagaire par section; dans la plaine, chaque habi- 
tation possède la sienne. Les gagaires sont 
installées librement, après avis donné à l'auto- 
rité ; mais elles demeurent sous le contrôle 
du chef de la section, qui, à la demande des 
intéressés, permet le combat et en détermine 
le jour. D'ordinaire, les combats ont lieu, dans 
toute la plaine du Gul-de-Sac, les samedis et 
les dimanches; les lundis, à la Groix-des-Bou- 
({uets. La réunion commence aux premières 
heures de Taprès-midi et dure jusqu'au soir. Le 
carré est formé ; les coqs sont mis à terre et 
présentés les uns aux autres, pour être acceptés 
ou refusés, selon leur taille ou leur poids; les 
paris se concluent. Chaque coq ou groupe de 
coqs est appuyé par une « colonne », qui s'est 
formée sur une ou plusieurs habitations : par- 
fois des habitations ou même des régiments, 
disposant de bons coqs, les amènent en cage de 
fort loin, du Mirebalais et des Hauts-Plateaux. 
Puis les assistants procèdent à la désignation 
des deux juges, généralement spécialistes, et 
chargés de détenir l'argent des paris ; ceux-ci 
s'élèvent de 20 à 1.000, ou même 2.000 gourdes. 
Une bonne journée comporte au moins une 



148 EN HAÏTI 

dizaine de combats ; mais il peut arriver qu'il n'y 
en ait que la moitié. Quelques coqs célèbres se 
sont battus à plusieurs reprises le même jour ; en 
leur temps, Tambou-Maîte et Becqué-Zè ont 
pris part à trois luttes successives. Seul, le 
propriétaire, ou, à son défaut, le cariador, 
est admis à pénétrer dans Tarène avec son cham- 
pion; il le carre, c'est-à-dire le place pour le 
début du combat et s'assure que l'adversaire 
n'a point usé de procédés défendus, tels que 
enduire son coq de graisse de couleuvre ou de 
« malfîni », destinée à incommoder l'autre au 
premier coup de bec. Les coqs se battent jusqu'à 
ce que le vaincu meure ou refuse le combat; 
dans ce dernier cas, il est disqualifié pour 
l'avenir; parfois, le propriétaire « fait lever » un 
coq qui a reçu un mauvais coup, afin de le con- 
server qualifié pour une nouvelle épreuve. La 
lutte est souvent fort longue, sans intérêt pour 
le commun des mortels; les coups se succèdent, 
languissants, sur les corps ensanglantés. C'est 
le moment où un bon cariador, le geste vif, 
la figure convulsée, sait exciter son coq, dont 
il répète constamment le nom. S'il est épuisé, 
abrogat^, il lui donne du jus de canne pour 

1. Abrogat, de l'espagnol abrogado, supprimé, révoqué. 




Au MARCHÉ DU PoNT-BeUDET 




Au MARCHii DU Pont-Beudet. Etalage des " toileries " 



Aubin. En Haïti. 



Pl. XV 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE U9 

le refaire, lui insuffle de l'air ou de Peau ; en 
cas de besoin, il en décide la retraite. 

Le gain du propriétaire provient des paris, 
pour lesquels il a la priorité dans sa colonne ; 
de son côté, le maître-gagaire perçoit 25 cen- 
times par combat et par coq battu ; sa famille 
vend à boire et à manger aux assistants et tient 
des jeux de hasard (jeux d'osselets et « jeux du 
commerce », — sorte de pharaon) — dans tous les 
coins de la cour. Dans les principales gagaires, 
il y a presque toujours quelque Dominicain, 
offrant en vente des coqs de la partie de l'Est ; 
ces coqs valent jusqu'à 1.000 gourdes ; un grand 
éleveur peut en posséder une vingtaine. 

La gagaire la plus achalandée de la Groix-des- 
Bouquets appartient à M. Auguste-Marie Jacques. 
Elle est située, à l'entrée du bourg, sur la route 
qui conduit à la Grande Plaine, vers Baugé et 
O'Gorman ; lui-même réside un peu plus loin, 
à Gotard, dans une petite maison blanche, pla- 
cée au bord du chemin, à côté de sa guildive. 

Le marché du samedi à la Groix-des-Bouquets 
a perdu toute importance. Depuis nombre d'an- 
nées, la facilité des communications a fait trans- 
férer le centre des échanges à deux kilomètres 
plus au nord, au carrefour du Pont-Beudet ^ où 

X. M. Beudet possédait une sucrerie sur cette habitation 



150 EN HAÏTI 

convergent tous les chemins de la plaine. Il s'y 
tient, chaque vendredi, le plus grand marché du 
pays. C'est une vaste esplanade, ombragée de 
rares bayaondes, entourée de parcs à bétail et de 
cours, qui se sont groupées, en vue d'héberger 
les passants, au jour unique de l'activité hebdo- 
madaire. La meilleure maison du petit village ap- 
partient à un vieux militaire, le général Hosanné 
Délienne, qui fut aide de camp d'un président, 
commandant de place delà Croix-des-Bouquets, 
et qui, maintenant aigri, déchu de ses honneurs 
passés, s'est retiré dans les modestes fonctions 
d'arpenteur. 

Pont-Beudet est, avant tout, un marché de 
bétail. Dès l'époque coloniale, les savanes de la 
partie espagnole fournissaient les quatre cin- 
quièmes des bœufs nécessaires à la consomma- 
tion de la partie française. Le rapprochement 
des deux Puissances, en vertu du Pacte de Fa- 
mille, facilita ces transactions, constamment en- 
travées jusqu'alors par la mauvaise volonté des 
autorités deSanto-Domingo. Un arrangement de 
1762 assura le transit mensuel de 800 bœufs, par 
Laxavon, Saint-Raphaël, Las Gaobas ou Neyba. 

et une autre aux Petits-Bois, dans la même paroisse de 
la Croix-des-Bouquets. Elles valurent une indemnité de 
216.370 francs à ses petits-lils, le vicomte de Lanzac et le 
marquis de Sourdis. 



DE LA CROIX-DES-BOUOUETS A L ETANG SAUMATRE 151 

Quelques années plus tard, les fermiers français 
des boucheries furent autorisés à venir acheter 
librement dans les battes espagnoles. Moreau de 
Saint-Méry estimait l'importation annuelle à 
12.000 têtes, valant deux millions de livres 
tournois. A Tbeure actuelle, les savanes des 
hauts plateaux de l'Artibonite, au nord du Mire- 
balais, appartiennent à la partie française et 
fournissent la plus grande part du bétail haï- 
tien. Mais l'offre ne suffit pas aux besoins d'Haïti, 
qui doit toujours en rechercher l'appoint dans la 
partie espagnole. Le marché haïtien continue 
doncà servir de débouché naturel aux savanes do- 
minicaines des hautes vallées de l'Artibonite et 
du Yaqui du Sud, de Saint-Jean de la Maguana 
et de Neyba. Chaque semaine, éleveurs, cour- 
tiers et revendeurs dominicains franchissent 
la frontière à la tête de leurs troupeaux, qu'ils 
viennent présenter à Maïssade, sur les Hauts- 
Plateaux, pour le Nord, et au Pont-Beudet, pour 
le Sud. 

Plusieurs centaines de bœufs s'alignent, à 
l'extrémité du marché, sur la route du Morne-à 
Cabrites. Les bouchers de Port-au-Prince et des 
diverses villes de la presqu'île méridionale y 
viennent acheter la viande sur pied ; les ca- 
brouettiers s'y procurent les paires, les macor- 



152 EN HAÏTI 

V nés * de bœufs destinées au trait. Il y a égale- 
ment abondance de chevaux, mules, cochons, 
chèvres et moutons. Un receveur, M. Jacques 
Armand, installé sous une tonnelle et protégé 
contre les importunités du public par un rem- 
part de terre battue, délivre les certificats de 
vente et perçoit de ce chef les taxes commu- 
nales. Le commandant de place ou, à son défaut, 
l'adjoint, ne manque jamais de venir surveiller 
cette opération lucrative ; de bonne heure, il 
arrive à cheval, salué par la foule, qui se dé- 
couvre, au cri de « Bonjour, autorité ! » Le mar- 
ché ne comporte aucun autre droit 2. Les mar- 

1. Le mot créole macorne est tiré de l'espagnol. Quand les 
hattiers de la partie espagnole se préparaient à envoyer 
leurs bœufs dans la partie française, ils les poursuivaient 
à cheval à travers les savanes, où le bétail grandissait en 
liberté, et, les saisissant fortement par la queue, les ren- 
versaient les quatre fers en l'air, grâce à un brusque mou- 
vement de côté, effectué par leur monture. Cette opération 
s'appelait colear ; elle reste encore en usage dans les llanos 
de la Côte Ferme. Les bœufs, une fois renversés et maîtri- 
sés par les hattiers, étaient attachés deux à deux. Cela s'ap- 
pelait les macorner ou mancuernar. D'où le nom de macornes, 
donné aux paires de bœufs, qui étaient toujours présen- 
tés accouplés. 

2. Le bétail dominicain, vendu en Haïti, a payé un dollar 
et demi de droit d'exportation à la douane dominicaine. A 
défaut de douane haïtienne, il acquitte un droit de passage 
aux communes traversées, une gourde à la Croix-des-Bou- 
quets, 50 centimes à Thomazeau. — A l'époque coloniale, le 
droit de sortie s'élevait à 5 piastres gourdes par macorne 
de bœufs et les hattiers exportateurs devaient être munis 
d'une patente d'autorisation, délivrée par le Président de 
l'Audience Royale de Santo-Domingo. 



DE LA CROIX-DES-BO-UQUETS A L ETANG SAUMATRE 153 

chands y établissent librement leurs tonnelles 
et leurs étalages. La famille Pierre Jacques, dont 
les héritiers sont propriétaires du terrain, se ré- 
pand à ce propos en réclamations inutiles ; le 
temps a consacré la liberté du marché et la pres- 
cription effacé ses droits. 

A part ses dimensions beaucoup plus vastes 
que partout ailleurs, le marché du Pont-Beudet 
ne diffère guère des autres. C'est le grouille- 
ment habituel de négresses, étalant sur le sol 
leurs fruits, leurs légumes, leurs volailles, du 
riz, du sel, les boulons et les andouilles de 
tabac ^, le tafia et le rapadou 2. Les chaudrons 
de pois et riz, recouverts de feuilles de ba- 
nanier, cuisent en plein vent. Les reven- 
deuses sont accourues de Port-au-Prince ache- 
ter pour le marché de la ville ou vendre des 
articles de quincaille et de toilerie; j'ai même vu 
un marchand syrien, maronite de Beyrouth, ins- 
tallé au milieu de ses cotonnades malgré la ri- 

1. « Le tabac pays » est présenté en feuilles desséchées, 
en paquets de feuilles tordues ou boulons ou pressé en an- 
douilles dans de longues tâches, pédoncules détachés du 
tronc des palmistes. L'usage de présenter le tabac en « tor- 
quettes » et en « andouilles », a toujours existé dans nos 
îles. Le P.Labat en décrit minutieusement la confection. 

2. Le rapadou est fait de sirop ti-moulin, cuit à point de 
concentration, enveloppé pour refroidir dans des tâches de 
palmiste, puis coupé en morceaux allongés. Cest le sucre 
des campagnes haïtiennes, 



154 EN HAÏTI 

gueur des lois ^ Tout autour, les bêtes de charge 
sont attachées le long des haies, gardant sur le 
dos leurs panneaux de roseaux et leurs toques^ 
relevées en arrière, pour recevoir les sacs-paille. 
Les gens venus d'au delà des mornes, du Mire- 



1. Il n'existe presque plus de recoin dans les grandes An- 
tilles, où ne se soit installée, plus ou moins nombreuse, une 
colonie syrienne. Il y a une vingtaine d'années, apparurent, 
dans cette partie de l'Amérique, les premiers émigrants de 
la côte de Syrie, avec des pacotilles d'objets de piété, fa- 
briqués en Terre Sainte. Sur les bénéfices réalisés, ces gens 
se firent, dans les campagnes, colporteurs de menus pro- 
duits de l'industrie européenne ou américaine : mercerie, 
quincaillerie, papeterie. Le temps finit par leur créer un 
capital et plusieurs sont maintenant devenus de véritables 
commerçants, appuyés sur les maisons de commission fon- 
dées par des Syriens à Paris, New- York et Manchester. Le 
terme générique de « Syriens » recouvre, dans les grandes 
Antilles, les populations les plus diverses de l'Asie anté- 
rieure : d'abord, les Maronites, qui sont le plus grand nom- 
bre, puis des Orthodoxes, et des Melkites, quelques Musul- 
mans ou Métualis, beaucoup de Juifs de la Syrie, de la Perse 
et même de l'Inde. 

Les Syriens sont particulièrement nombreux en Haïti, où 
ils atteignent le chiffre de 3.000. Une loi de 1894 a eu beau 
leur interdire, ainsi qu'aux Chinois, l'accès du territoire de 
la République, ils ne cessent de s'y multiplier. Deux mai- 
sons, dites syriennes, mais en réalité juives, Silveira et 
Benjamin Ezra,qui est de Beyrouth, ont créé des comptoirs 
dans tous les ports, les petits marchands syriens des bourgs 
et de nombreux colporteurs en obtiennent des crédits et 
distribuent leurs marchandises. 

Les deux tiers de la colonie syrienne d'Haïti résident à 
Port-au-Prince et dans la banlieue de la capitale, — tous oc- 
cupés au négoce. Il en existe de moindres groupements, au 
Cap, aux Gonaïves et aux Cayes. Pourchassés par les auto- 
rités, ils deviennent rares dans la campagne : on m'a ce- 
pendant parlé d'un Syrien ingénieux, qui, ayant épousé une 
négresse, s'était établi papaloi dans les mornes de Léogane. 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ÉTANG SAUMATRE 155 

balais et des Hauts-Plateaux, sont arrivés le 
jeudi soir et, pour la nuit, se sont accommodés 
de leur mieux dans les abris du village. Ceux 
de Port-au-Prince arrivent par le train du ma- 
tin. La dispersion commence avec Taprès-midi ; 
le bétail s'écoule vers la capitale ; et le vendredi, 
au coucher du soleil, Pont-Beudet s'est vidé pour 
toute une semaine. 

A quelque distance, sur la route du Morne-à- 
Cabrites, les restes d'un mur arrondi marquent 
l'entrée de l'habitation le Meilleur; c'est le seul 
débris d'entrée de l'époque coloniale que j'aie 
retrouvé au Gul-de-Sac. Tout auprès, les ruines 
d'un pont et de conduites d'irrigation indiquent 
que, sous le régime français, l'eau fertilisante 
atteignait jusqu'à ce point. Aujourd'hui tout est 
desséché; la forêt a repris son ancien domaine, 
les habitants vivent de l'exploitation des bois, 
servant à la fabrication du charbon ou des 

Plusieurs ont sollicité la naturalisation haïtienne ; quelques- 
uns ont profité de leur passage aux États-Unis pour y ac- 
quérir les droits de citoyens américains ; en cas de besoin, 
la collectivité recourt à la protection française... 

Malgré leur nombre, les Syriens de Port-au-Prince ne pos- 
sèdent aucune organisation. Le gouvernement haïtien s'est 
toujours opposé à la fondation d'une société syrienne. Ils 
n'ont point de prêtres de leurs rites ; l'un d'entre eux tient 
un petit restaurant et y prépare des plats arabes. C'est la 
seule institution, dont jouisse, en propre, cette communauté 
prospère, bien que constamment menacée par les abus du 
pouvoir et les jalousies du commerce. 



156 EN HAÏTI 

pieux pour les clôtures. Sur rhabitation d'Es- 
pinose, réside un des anciens du pays, M. Bal- 
thazar Gantave, un nègre amaigri, à la barbe 
blanche, courte et rare, qui commence à sentir 
le poids de ses quatre-vingts ans sonnés. Ses 
cases, précédées d'un péristyle et recouvertes 
d'herbes de Guinée, se serrent les unes contre 
les autres dans une cour enclose de branches 
d'arbres ; la barrière d'accès est formée de 
pieux superposés, fixés entre deux couples de 
troncs latéraux, qu'il s'agit de retirer successi- 
vement, afin de s'ouvrir un passage ; un puits 
a été creusé au pied d'un « bois de frêne ». 
Dans son jeune temps, M. Gantave était grand 
chasseur. Gomme tous ceux de son voisinage, 
il s'en allait à l'Eau-Gaillée tirer les oiseaux 
d'eau qui y gîtent ; et ses chiens partaient la 
nuit, à la lumière des torches, guetter les tor- 
tues de terre, alors qu'elles viennent déposer 
leurs œufs dans le sable. La ponte a lieu toute 
Tannée, mais surtout en mars et avril. Quand, 
avec ses pattes, la malheureuse tortue est toute 
occupée à creuser un trou, les chiens l'éventent, 
l'effraient en jappant autour d'elle, si bien que 
le chasseur n'a plus qu'à ramasser son gibier 
immobile pour le rapporter dans un sac. Dans 
la forêt voisine de d'Espinose, se trouve l'habi- 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE 157 

tation Dessources, propriété d'un négociant en 
café du Havre, M. Alfred Lefèvre. 

Une ligne de chemin de fer à voie étroite, 
la seule qui existe en Haïti, traverse diagona- 
lement la plaine du Gul-de-Sac, de Port-au- 
Prince à l'Etang Saumâtre, sur un parcours de 
li9 kilomètres. La ligne emprunte presque con- 
stamment les grand'routes, traverse une région 
plate et ne comporte aucun ouvrage d'art, en de- 
hors d'un pont sur la Grande Rivière. La Com- 
pagnie P. -G. -S. a été formée, en 1900, par des 
négociants allemands et créoles de Port-au- 
Prince, au capital nominal d'un million de dol- 
lars ; rÉtat lui garantit un intérêt de 6 p. 100, 
à raison de 16.000 dollars par kilomètre. Le 
matériel, venu d'Allemagne et des États-Unis, 
est un peu primitif. Mais le service se fait avec 
régularité, sous la direction d'un de nos compa- 
triotes, M. Gharles Thomasset. 

Tout le long du jour, Tarrivée des trains 
montants et descendants provoque une vive 
animation devant la petite gare de la Groix-des- 
Bouquets, installée dans une vieille maison co- 
loniale ; les enfants du bourg y viennent offrrr 
aux voyageurs des fruits et des friandises loca- 
les, douces-lait et douces z' ananas (de l'espagnol 
dulce). Pendant les trois derniers jours de la 



158 EN HAÏTI 

semaine, l'affluence est surtout considérable. 
Revendeuses et marchandes de toiles, qui vi- 
sitent les marchés de la plaine, quittent la ca- 
pitale par le train du mercredi soir, opèrent le 
jeudi à Thomazeau,le vendredi au Pont-Beudet 
et rentrent à Port-au-Prince pour le marché du 
samedi, où elles rapportent les pois, le maïs, le 
riz, les bananes et la cassave, achetés aux culti- 
vateurs de la campagne. Les autres jours, ce sont 
allées et venues de négresses, qui vont vendre 
leurs patates en ville, et de petits spéculateurs, 
recherchant les peaux, les cires, le miel et la 
gomme-gayac. Parmi les voyageurs, 92 p. 100 
de femmes. En Haïti, les hommes ont pris l'ha- 
bitude de rester chez eux ; la nécessité d'un 
permis de circulation et la crainte d'être saisis 
sur les routes par les autorités militaires ont 
favorisé leur naturelle indolence. Le chemin de 
fer transporte les produits de la plaine : sucre, 
tafia, bois (fustic, campêche et gayac), peaux et 
charbons. 

Vingt-trois kilomètres de la Groix-des-Bou- 
quets à Thomazeau. La voie coupe la grande plaine 
par la Morinière, la Serre, Vaudreuil, Brouillard, 
Gotard, Merceron et Joineau. Vaudreuil et 
O'Gorman sont à l'heure actuelle les deux plus 
belles habitations sucrières du Gul-de-Sac ; elles 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE 159 

appartiennent à un vieux nègre, le général 
Brennor Prophète ; son fils récemment revenu 
de Lille, y a suivi les cours de l'Institut In- 
dustriel. A mesure que l'on s'éloigne de la 
région Sud, atteinte par les irrigations de la 
rivière Blanche, les champs de cannes dispa- 
raissent, les jardins eux-mêmes se font plus 
rares. A la Hatte-Gadet, on atteint les lagons 
(c'est le nom créole des marécages). L'inon- 
dation a fait son œuvre ; tout le pays est 
sous l'eau. Abandonnant leurs maisons inon- 
dées, les cultivateurs se sont faits pêcheurs ; 
leurs pirogues sont amarrées aux arbres et, 
chaque jour, ils tiennent marché des « cabots » 
qu'ils ont pris. 

Le bourg de Thomazeau est placé un peu plus 
haut, au pied des mornes du Nord, à l'issue 
de l'échancrure conduisant aux Grands-Bois. 
Simple quartier, naguère, dépendant de la 
commune de la Groix-des-Bouquets, qui sur- 
veillait de ce côté la frontière dominicaine. 
En 1889, pendant la « guerre d'Hippolyte », 
— les Haïtiens donnent volontiers à leurs 
révolutions le nom du chef qu'elles amènent 
au pouvoir — l'armée victorieuse s'y concen- 
tra, à sa descente de la montagne, avant de 
marcher sur Port-au-Prince. 



160 EN HAÏTI 

Instruit par sa propre expérience, le nouveau 
président s'empressa d'ériger l'endroit en com- 
mune, afin d'y placer un commandant mili- 
taire à sa dévotion. Le village est petit, il 
compte à peine 150 habitants ; le curé, le P. Si- 
nais, y construit péniblement son église. Les 
terrains voisins se peuplent peu à peu, les nè- 
gres s'installent sans le moindre titre de pro- 
priété, défrichent, plantent leurs jardins, fabri- 
quent nattes et panneaux avec les roseaux des 
marécages voisins. En matière de Vaudoux, 
ces gens sont trop pauvres pour s'offrir les raf- 
finements usités aux alentours de Port-au-Prince 
et se contentent de modestes cases-lois y desser- 
vies par des houngans sans instruction. Le 
plus souvent, la propriété est indivise : les suc- 
cessions se règlent de gré à gré, en dehors du 
notaire, qui végète inoccupé, à côté des autres 
hommes de loi. Quelques spéculateurs en den- 
rées achètent du café pour le compte des négo- 
ciants de la ville; de rares commerçants reçoivent 
chaque semaine un petit lot de marchandises, 
poissons séchés, salaisons, pétrole. Le bétail do- 
minicain, venant de Neyba et des Étangs, y passe 
régulièrement pour gagner le Pont-Beudet et 
enrichit la commune d'un droit de passage. 

La grande affaire de Thomazeau est le mar- 




Un " MAPou ". Dans la plaine des Cayes 






3 i', . **t 



Village de Ganthier 



Aubin. En Haïti. 



Pl. XVI 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE ICI 

ché du jeudi, qui réunit 2 ou 3.000 per- 
sonnes. La population des Grands-Bois prend de 
plus en plus l'habitude d'y apporter son café et 
ses vivres. La plaine et la montagne, ne pro- 
duisant pas aux mêmes époques, ont besoin de 
se compléter l'une par l'autre ; les mornes don- 
nent une seule fois, au cœur de l'été, alors que 
le plat pays est privé de patates et de bananes, 
entre sa double récolte de printemps et d'au- 
tomne. D'autre part, il leur faut acheter les 
articles d'importation chez les revendeuses du 
marché ou les commerçants du bourg. En dé- 
cembre et janvier, les Dominicains apportent 
les aulx frais de leurs jardins ; et c'est le mar- 
ché de Thomazeau qui fournit tout Haïti de ce 
produit spécial. 

Au delà du bourg, il n'y a plus que 5 kilomè- 
tres pour atteindre Thabitation Manneville, au 
bord de l'Étang Saumâtre ou lac d'Azuey. Le 
lac gagne sans cesse vers l'ouest sur le rivage 
arrondi de la plaine ; les arbres desséchés, déchi- 
quetés par les « charpentiers» (piverts), élèvent 
leurs branches au-dessus des eaux. Il s'étend à 
l'est entre la double ligne des grandes mon- 
tagnes, sur 28 kilomètres de long et une lar- 
geur maxima de 10 kilomètres. Un petit wharf 
permet le débarquement des bois de gayac, 

EN HAÏTI 11 



162 EN HAÏTI 

apportés par goélettes de Fond-Parisien ou 
d'Imani, sur la rive dominicaine. Deux de ces 
embarcations appartiennent à un Martini- 
quais, M. Emmanuel Odéide, qui fît la cam- 
pagne du Dahomey, dans les troupes de la 
marine, et réside maintenant à Manneville, 
comme ingénieur de la première section du 
chemin de fer. 

Au temps de la colonie, les indigoteries se 
succédaient le long du lac ; on en retrouve 
encore les ruines parsemées à travers les bois. 
Les habitants actuels joignent la chasse et la 
pêche à la culture de leurs jardins ; le gibier 
abonde : canards, sarcelles, poules d'eau, ai- 
grettes blanches et grises, girones au long cou, 
tourterelles et ortolans. Les nasses ramènent 
quantités de « têtards^», qui sont le poisson pré- 
féré de la plaine. 

Au nord, le massif des Grand-Bois domine 
le lac. J'y suis allé par le Mirebalais. Il faut 
coucher au presbytère de la Groix-des-Bou- 
quets et partir avant le lever du jour. Sur la 
place d'Armes, le feu du poste est en train de 
s'éteindre et le clairon vient de sonner la diane. 
Quand, vers 4 heures, apparaît l'étoile du matin, 

1. Descourtilz écrit « Testar » ; c'est un petit poisson fré- 
quent dans toutes les eaux douces d'Haïti. 




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DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE 163 

que les nègres appellent bayacou^ de son nom 
indien, nous sommes en selle pour faire les 
12 lieues de chemin. La montée du Morne- 
à-Gabrites est courte, mais dure ; on l'aborde, 
quand les premiers rayons du soleil viennent 
frapper l'Etang et les marécages de la plaine. 
Elle est taillée dans le roc vif, tranchant et cal- 
caire, percé de petits trous menus, « roches à 
ravets », disent les créoles ; on la construisit 
aussitôt après la guerre de Sept Ans, sur les 
indications du gouverneur général, M. de Bel- 
zunce, chargé d'organiser la défense de Saint- 
Domingue etqui considérait le Mirebalais comme 
son réduit naturel. Les chaises de poste y pou- 
vaient passer. La route n'est plus qu'un amon- 
cellement de rochers, et les pentes sont inha- 
bitées. C'était la marche déserte, s'étendant 
de TArcahaye aux Grands -Bois, qui sépara 
le royaume noir de Christophe de la républi- 
que mulâtre de Pétion, alors que la fin des 
guerres napoléoniennes et la crainte d'un re- 
tour offensif des Français imposèrent aux deux 
chefs rivaux un armistice tacite. En haut, 
quelques pauvres cases, entourées de cultures 
de maïs ; puis la forêt d'acajoux et de gayacs 
reprend jusqu'au Fond-Diable. Les nôtres 
l'avaient ainsi nommé à cause de son manque 



164 EN HAÏTI 

d'eau ; le cabaret, qui s'y trouvait jadis, a fait 
place à un petit village. Une courte montée, le 
poste militaire du Terrier-Rouge, et nous des- 
cendons par une ravine étroite vers le plateau 
du Mirebalais. La couline, où se forme le tor- 
rent de la ravine, la butte des Galebassiers et la 
chapelle de Trianon marquent la sortie des 
mornes. Nous y passâmes un dimanche. Le 
prêtre n'était pas venu ; en l'absence du sacris- 
tain, sa femme lisait à la congrégation les orai- 
sons dominicales ; en face de la chapelle, plu- 
sieurs marchandes, accroupies sous un sablier, 
vendaient aux fidèles avocats et sucreries : 
quelques femmes passaient sur le chemin, rap- 
portant, dans les sacs-paille de leurs ânes, les 
objets achetés la veille au marché de Port-au- 
Prince. 

Le Mirebalais est une vaste cuvette, formée 
par les grandes montagnes. L'Artibonite le tra- 
verse de part en part et y reçoit tout un en- 
semble de cours d'eau, qui lui viennent en éven- 
tail du versant sud. Les creux remplis de pal- 
mistes succèdent aux mamelons, recouverts de 
l'herbe rase des savanes et des tiges minces des 
lataniers. Les cases sont prospères ; les toits en 
palmes desséchées, fixées par des tâches (pédon- 
cules) depalmistes ; les jardins entourés de haies 



DE LA CROIX-DES-BOUOUETS A L ETANG SAUMATRE 165 

de « cactus-pingouins », dont le cœur rougit au 
printemps, en épanouissant une fleur blanche. 
Depuis Trianon, il reste une heure et demie de 
route, pour atteindre le bourg, en descendant 
parla section de Crête-Brûlée, le long de la ri- 
vière Jean-le-Bas. Les « passes d'eau » se mul- 
tiplient au milieu des campêches, où pointent les 
orchidées. Un dernier morne, et l'on aperçoit 
les maisons aux toitures en tôle, groupées autour 
de la place d'Armes de Saint-Louis-du-Mireba- 
lais, au confluent de l'Artibonite et de la ri- 
vière la Tombe, qui se rejoignent sous un ber- 
ceau de verdure. 

Le Mirebalais reçut son nom de gens du Poi- 
tou, qui le baptisèrent d'après une région de 
leur province. Au début du dix-huitième siècle, 
il était inhabité ; c'était une réserve de bétail 
sauvage, abandonné par les Espagnols. M. de 
Galliffet, gouverneur intérimaire de la colonie, 
forma une société pour y établir une première 
hatte. Puis, Tagriculture prit place à côté de 
l'élevage ; le pays fut cultivé en indigo, coton, 
riz, café, cacao ; des fours à chaux s'établirent ; 
la difficulté des transports empêcha le dévelop- 
pement de rindustrie du sucre. En 1789, le Mi- 
rebalais comptait 308 indigoteries et 92 battes, 
avec 13.550 têtes de bétail. La population était 



166 EN HAÏTI 

de 890 blancs, 1.200 affranchis, 11. 000 nègres. 
La salubrité du climat préservait les colons des 
maladies habituelles de la côte; en 176/i, un 
planteur, M. Ollive, de la Rochelle, y mourut 
à quatre-vingt-dix-sept ans, après soixante an- 
nées passées dans la colonie. Vu son isolement, 
la paroisse formait, à elle seule, un quartier, 
administré par un aide-major pour le roi ; la 
justice était confiée à un substitut, relevant de 
la sénéchaussée de Port-au-Prince, Fordre ga- 
ranti par un détachement de maréchaussée, 
avec un prévôt, un exempt, 2 brigadiers et 
10 archers. La milice de l.l/iO hommes était 
répartie en !i compagnies de dragons blancs, 
quarterons, mulâtres et nègres, 3 compagnies 
de fusiliers blancs et mulâtres. Le courrier de 
la poste aux lettres arrivait de la capitale le 
lundi et repartait le mercredi. La communica- 
tion avec l'autre rive deFArtibonite était assurée 
par un bac au travers du fleuve ; le fermier pos- 
sédait le privilège du cabaret ; comme droit de 
passage, il percevait un demi ou un escalin ^ de 
toute personne libre du quartier, selon qu'elle 
était à pied ou à cheval ; le double, d'un étranger. 
A l'heure actuelle, la situation isolée du Mire- 

1. Vescalin était une petite pièce de monnaie valant envi- 
ron 12 sous. 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE 167 

balais y a fait maintenir un arrondissement. 
Pourtant, l'agglomération est petite : à peine un 
millier d'habitants ; le marché est peu fourni ; les 
Syriens eux-mêmes négligent la place ; le com- 
merce se fait avec Port-au-Prince. Un vieux 
fort, élevé pendant l'occupation anglaise, domine 
le bourg. Sur le fleuve, le bac a été remplacé 
par un lot de pirogues, manœuvrées par douze 
bateliers, dispensés, à ce titre, de tout service 
militaire ; leur chef, M. Assé Jean-Philippe, a 
vieilli dans le métier depuis le « règne » de 
Salnave. 

Du Mirebalais aux Grands-Bois, ily a six bonnes 
heures de voyage. Le général Anulysse André, 
commandant de l'arrondissement, un mulâtre 
qui a partagé sa carrière entre l'armée et les 
douanes de la République, tint à m'accompagner 
avec toute une escorte d'adjoints, officiers et 
chefs de sections. La commune est écartée ; la 
population un peu sauvage. — « En dehors des 
prêtres, me dit le général, vous êtes sans doute 
le premier blanc qui visite les Grands-Bois, 
depuis l'Indépendance. » 

A l'est du bourg, s'embranchent deux routes, 
suivant deux vallées distinctes. Sur la gauche, 
le chemin de Las Gaobas, qui va vers Santo Do- 
mingo par San Juan de la Maguana et Azua, re- 



168 EN HAÏTI 

monte à travers les savanes de la rivière Fer- 
à-Gheval. Les mornes en ferment la vallée: au 
nord, la crête allongée du Morne-à-Tonnerre, 
derrière lequel coule l'Artibonite ; au sud, le 
massif des Grands-Bois. C'était là l'ancienne 
frontière de la partie française. Les dispositions 
de la paix de Ryswick ayant négligé de la préci- 
ser, les discussions se poursuivirent, à ce sujet, 
entre autorités coloniales, pendant la meilleure 
partie du dix-huitième siècle. Aux empiéte- 
ments français répondaient des agressions ou 
des réclamations espagnoles. En 1776, le gou- 
verneur français, qui était alors le comte d'En- 
nery, et le président espagnol signèrent une 
convention de limites, qui fut insérée, l'année 
suivante, dans le traité d'Aranjuez, destiné à 
régler l'ensemble des rapports entre les deux 
parties de l'île. La délimitation fut aussitôt pour- 
suivie sur le terrain ; des bornes ou des rochers 
numérotés marquaient soigneusement la fron- 
tière ; un inspecteur spécial en assurait la sau- 
vegarde. Après avoir longé la crête duMorne-à- 
Tonnerre, la ligne coupait, au rocher de Ney- 
bouc, la route du Mirebalais à Santo-Domingo ; 
le rocher reçut le n"193 (il y en avait ^21, de la 
Rivière du Massacre aux Anses à Pitre). 

Au bord du chemin, à faible distance de Las 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE 169 

Gaobas, on montre encore la a grosse roche », 
où se sont accrochés les pariétaires et les ra- 
cines de figuier. Pour ma part, je ne vis au- 
cune inscription ; mais les missionnaires, qui y 
passent fréquemment, m'assurent qu'en écartant 
la végétation, on peut lire assez distinctement, 
sur chacune des deux faces, France et Es- 
pan a ^ 

1. La frontière actuelle se trouve de beaucoup repoussée 
vers Test. Durant l'époque coloniale, toute la région occi- 
dentale de la partie espagnole était à peu près dépeuplée. 
Le commandant résidait au bourg de Hinche, qui datait des 
premières années du seizième siècle; deux colons espagnols 
avaient fondé des établissements à Saint-Raphaël et à Saint- 
Michel-de-l'Atalaye. Il existait un poste militaire à Las Cao- 
bas et des battes dispersées ; ce vaste territoire ne comp- 
tait que quelques milliers d'habitants. Encore avait-il attiré 
des déserteurs, des criminels, des nègres marrons, venus de 
la partie française. 

En 1822, séduits par le régime mulâtre de Boyer, les Do- 
minicains se réunirent spontanément avec Haïti et ne s'en 
détachèrent qu'en 1844, après la révolution qui rétablit le 
pouvoir des nègres. Les habitants de la partie française pro- 
fitèrent de la réunion de toute l'île, afin d'étendre leurs cul- 
tures et chercher de nouveaux pâturages à leur bétail. Saint- 
Raphaël, Saint-Michel, Hinche et Las Caobas, rapidement 
peuplés d'Haïtiens, devinrent chefs-lieux de communes, rat- 
tachés aux départements de l'Ouest. Plus tard, quand la 
République dominicaine se fut séparée d'Haïti, il en résulta, 
entre les deux petits pays, un état de guerre prolongé, qui 
fut marqué, jusqu'en 1856, par trois campagnes successives. 
Puis les deux armées restèrent l'arme au pied, les postes 
militaires opposés indiquant virtuellement la frontière. Co- 
mendador était le premier poste dominicain, surveillé par 
trois fortins haïtiens, les forts Résolu, Cachiment et Mal- 
fini ; entre eux coulait, comme limite, le Rio Cariscal. En 
1874, Dominicains et Haïtiens s'entendirent sur le principe 
d'une délimitation définitive ; mais, depuis lors, aucun arran- 



170 EN HAÏTI 

Vers la droite, le chemin des Grands -Bois 
s'engage dans la vallée de la Rivière Gascogne. 
Les noms de nos provinces se rencontrent fré- 
quemment en Haïti ; les colons donnaient vo- 
lontiers à leurs cantons les appellations de la 
métropole. Nous avons trouvé une Nouvelle- 
Touraine sur les pentes du Morne la Selle; il 
existe, dans le Nord, un Trou-Gens-de-Nantes — 
Moreau de Saint-Méry écrit : Jean de Nantes — 
une Nouvelle-Bourgogne et une Nouvelle-Lor- 
raine^ dans les mornes du Sud, une Nouvelle- 
Saintonge et une Nouvelle-Gascogne, du côté 
de l'Arcahaye. A plusieurs reprises, le sentier 
traverse les galets de la rivière, où se posent 
les crabiers gris. Les cases sont nombreuses, 
blanchies à la chaux, précédées de galeries exté- 
rieures, entourées de cultures de maïs, petit mil, 
coton et riz ; dissimulées dans la verdure, un 



gement n'est intervenu. L'infiltration haïtienne se poursuit 
dans la région de forêts et de savanes, à peine peuplée, 
qui s'étend jusqu'à Las Matas de Farfan et même San Juan 
de la Maguana. La plupart des cultivateurs et hattiers, que 
l'on y rencontre, sont gens de langue française et travail- 
lent, comme « de moitié », sur les terres domaniales ou les 
propriétés de généraux dominicains. 

1. Le canton de la Nouvelle-Lorraine a reçu son nom, subs- 
titué à celui de Boucan Greffin, de ses habitants actuels, 
MM. Le Croix- Villeneuve, conseiller du Conseil supérieur, 
Locquet, fermier-général des Postes, Petit, arpenteur gé- 
néral, etc., auxquels il rappelle leur patrie primitive. — (Mo- 
reau de Saint-Méry.) 



DE LA GROIX-DES-BOUQUETS A l'ÉTANG SAUMATRE 171 

peu à Fécart du chemin, de façon à ne point 
attirer la dangereuse attention des autorités. Ce 
sont terres très riches, réparties entre petits 
propriétaires de 30 et liO carreaux. L'habita- 
tion Abeille forme centre, avec la chapelle et 
les tonnelles du marché du vendredi. Au bout 
de deux heures, nous arrivons au pied des 
Grands-Bois. Le commandant de la commune, 
le général Aristide Joseph, dit Bouzoute, 
est venu, avec quelques officiers, jusqu'à la 
limite de son commandement; il est en grand 
uniforme, habit bleu à la française, et retapé à 
plumet blanc. Un « casse-croûte » a été pré- 
paré dans la maison d'un riche cultivateur, 
M. Maître Bernard. Puis, nous gravissons le 
morne Guérin, dans la section de Génipayer. 
La vue s'étend sur tout le Mirebalais ; les ca- 
féières succèdent aux « places à vivres ». En 
haut, la forêt de pins, des bouquets de bambous 
et de superbes massifs de pommiers-rose. Le 
sommet manque d'eau; sur l'habitation Dar- 
tis ^ quelques pauvres maisons en terre bat- 



1. L'introduction du café aux Grands-Bois, alors simple 
canton de la paroisse de la Croix-des-Bouquets, est due à 
M. Dartis, qui fut le véritable fondateur du canton. A la Ré- 
volution, il se réfugia à Philadelphie et fut le plus fort sous- 
cripteur (400 exemplaires) à Touvrage de Moreau de Saint- 
Méry. 



172 EN HAÏTI 

tue et une citerne coloniale, tombant en ruines. 

Les Grands-Bois forment une succession de 
hauteurs couvertes de pins et de creux réser- 
vés aux cultures. Les colons considéraient ce 
canton comme particulièrement favorisé pour 
la culture des caféiers; au moment de la Ré- 
volution, il y existait Sli « caféteries » ; son 
café passe toujours pour l'un des meilleurs qui 
soit vendu à Port-au-Prince. L'habitation Gornil- 
lon a été choisie comme chef-lieu de la commune. 
Elle occupe le fond d'un étroit vallon entre 
deux crêtes boisées, dans la section de Plaine- 
Céleste. Sur un ressaut de terrain, au-dessus 
du village, se trouvent les restes d'une « manu- 
facture à café ». Les soldats viennent de couper 
les petits goyaviers, encombrant la terrasse de 
l'ancienne habitation. Ainsi déblayée, elle pré- 
sente une vaste surface plane, qui servait de 
glacis au séchage des cafés; au fond, jusqu'à 
une certaine hauteur, les pentes du morne res- 
tent munies d'un revêtement maçonné, destiné 
à attirer les eaux dans la citerne ; sur les autres 
côtés, courait une balustrade, dont les pierres 
d'angle sont demeurées. 

Les modestes cases de Gornillon se suivent 
à travers la prairie. Nul n'y fait le commerce : 
les cultivateurs vivent dans la campagne ; c'est 




Aux G:: : ■--'.-' : La i^arnison de Gornillon 




Maisons du bourg de Corn'i 



Aubin. En Haïti. 



Pl. XVIII 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A l'ÉTANG SAUMATRE 173 

un bourg de fonctionnaires. La plupart sont gens 
du pays et y feront toute leur carrière. D'ordi- 
naire, la meilleure maison d'un village appar- 
tient au juge de paix; j'ai donc reçu l'hospitalité 
chez ce magistrat, M. Galixte Avril. Il a épousé 
une femme de la plaine, élevée chez sa marraine, 
à Port-au-Prince. Sa famille a prospéré ; il a 
déjà six enfants, dont quatre fils, et ce petit 
monde vit des produits du bien paternel, 
augmentés des 60 gourdes d'appointements 
mensuels. 

Chaque case, avec une galerie extérieure et 
un toit de paille, contient un office administra- 
tif. Notaire, huissier, greffier, magistrat com- 
munal, préposé d'administration, officier de 
l'état civil, se succèdent les uns aux autres ; 
sur la porte d'un chacun, apparaissent les avis 
officiels de leurs administrations respectives. 
Le Conseil communal « avise au public en gé- 
néral qu'il est déposé aux épaves de ce bourg 
un jeune taureau sous poil peintelé ». — Une 
publication de mariage est affichée chez l'offi- 
cier de l'état civil. 11 s'agit d'un homme de 
quarante-deux ans, « fils majeur et naturel », 
qui se résout à épouser une « agricultrice )> de 
trente-cinq ans, avec qui, sans doute, il vit placé 
depuis nombre d'années, — « laquelle publica- 



174 EN HAÏTI 

tion, lue à haute et intelligible voix, a été de 
suite affichée à la porte principale de notre 
hôtel, aux termes de l'article 63 du Gode civil 
d'Haïti ». L'école rurale est confiée à un ancien 
élève des Frères de Port-au-Prince ; la jeunesse 
y paraît savoir lire, écrire et compter. Sous la 
dictée du commandant d'arrondissement, un 
petit garçon traça au tableau d'une main sûre : 
« Napoléon est mort à Sainte-Hélène en 1821 » 
et « M... a fait aux Grands-Bois l'honneur de les 
visiter le... » 

Sur la grand'place, les tonnelles du marché, 
la chapelle Saint-iVntoine, desservie avec inter- 
mittence par un prêtre du Mirebalais, le tom- 
beau d'un ancien commandant de la commune, 
le général Ambroise Toussaint, le bureau du 
commandant actuel et un ajoupa pour abriter 
la force armée. Gelle-ci est constamment prête 
à se mettre en ligne, avec clairons, fifres et 
tambours, afin de saluer les moindres mouve- 
ments de l'autorité. Le général Bouzoute se 
place au-devant d'elle et salue du sabre, à deux 
reprises, tandis que les soldats présentent les 
armes. Il prend soin, du reste, de bien mar- 
quer ses intentions : « G'est pour vous. M... ; 
c'est pour vous, l'arrondissement. » Le soir, la 
garnison s'amuse. La plupart se groupent au- 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE 175 

tour des cartes ou des dés, à la lumière d'un 
bois-chandelle. On joue à « Marie en bas » avec 
quatre morceaux de porcelaine, marqués de 
blanc et de bleu; les combinaisons paires sont 
bonnes pour le donneur, impaires pour les 
joueurs. Quelques-uns envahissent la salle du 
tribunal, où, au son d'un violon et d'un tambou- 
rin, ils dansent solennellement /a menuet, con- 
servée depuis la colonie. 

A trois heures plus loin, par de là l'étang 
Roberjot, nous allâmes à la Toison, dans la 
section du Boucan-Bois-Pin. Un vieux mili- 
taire, le général Nicolas Sanon, s'y est retiré sur 
une terre de 150 carreaux. Il l'exploite, en 
compagnie de son fils Mentor, qui, après avoir 
achevé ses études en ville, au petit séminaire 
des Pères du Saint-Esprit, s'est marié avec une 
fille de l'adjoint de la place de Thomazeau. La 
maison est grande, avec plusieurs meubles dans 
les chambres et des chromolithographies sur 
les murs ; le déjeuner fut excellent. On est à 
800 mètres d'altitude, dans un climat frais, au 
milieu des bois. 

Le lendemain, nous partions de fort bonne 
heure. Suivi de son escorte, le commandant 
du Mirebalais se dirigea vers son bourg; celui 
de Gornillon m'accompagna, avec les princi- 



/ 

176 EN HAÏTI 

paux fonctionnaires et les cinq membres du 
Conseil communal. Il fallut quatre heures pour 
atteindre Thomazeau par l'habitation Décayette, 
en descendant la profonde échancrure, creusée 
au pied du morne Trou-d'Eau. Le général Bou- 
zoute marchait en tête, faisant ranger sur les 
côtés du chemin les gens et les charges, qui 
montaient de la plaine au marché du mercredi. 
« Mêlé ous à côté^ ouélé chapeau ous ! — Met- 
tez-vous de côté, retirez vos chapeaux ! », 
criait-il. Arrivées au bas du morne, à la source 
Dalmand, les autorités de Cornillon, parvenues 
à la limite de la commune, prirent congé et 
remontèrent rapidement les pentes, afin de 
regagner leur village avant la clôture du mar- 
ché. 

Le tour de l'Etang Saumâtre est une prome- 
nade d'une vingtaine de lieues. Je l'ai faite 
Tautomne dernier, par quelques-unes de ces 
magnifiques journées, claires et fraîches, fré- 
quentes au début de la saison sèche. Le seul 
inconvénient vient des maringouins et des bi- 
gailles^ qui abondent à cette époque, pénètrent 
les vêtements les plus solides et vous infligent, 
sur tout le corps, une multitude de piqûres 
douloureuses, suivies d'enflures et de plaies. 
Comme la frontière traverse l'Étang et relève 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE 177 

du commandant de place de Thomazeau, celui-ci, 
conformément aux ordres reçus, désigna deux 
habitants pour me servir de guide : un culti- 
vateur de Manneville, M. Augustin Gasile,et un 
militaire, M. Rénélus Artus. Ainsi, nous traver- 
sâmes, un après-midi, les 12 kilomètres de 
plaine entre Thomazeau et Gauthier. Le chemin 
passe au travers de jardins, enclos de pieux 
de bois, où s'accrochent les lianes fleuries ; il 
s'engage ensuite dans la forêt de gayacs et de 
campêches, parsemée d'acacias et de tamari- 
niers. La végétation parasite des broméliacées 
se multiplie au tronc des arbres et, des branches, 
pendent ces filaments touffus, que les créoles 
appellent barbe pangnole — (espagnole). Sur 
l'habitation Sire, les ruines d'une indigoterie 
coloniale, avec ses bassins, ses conduites d'eau, 
ses ponceaux en maçonnerie. L'indigo pros- 
pérait naguère dans toutes les parties de plaine, 
où l'absence d'irrigation ne permettait point la 
culture des cannes. Une bonne saison donnait 
3 coupes annuelles, quelquefois même h et 5. 
Une fois coupées, les plantes séjournaient 
2/i heures dans une cuve de fermentation ; puis 
l'eau, chargée de bleu^, coulait dans une cuve de 
battage ; la concentration de la substance colo- 
rée s'achevait dans un réservoir. L'opération 

EN HAÏTI. 12 



178 EN HAÏTI 

durait trois mois. Les carreaux d'indigo, ainsi 
produits, étaient vivement recherchés par les 
Anglais de la Jamaïque, dont ils alimentaient 
le commerce interlope. Depuis l'Indépendance, 
la culture de l'indigo a tout à fait disparu de 
la plaine du Gul-de-Sac ; elle n'existe plus nulle 
part en Haïti. 

Au sortir de la forêt se trouve le village de 
Gauthier, adossé aux mornets de Balisage; par 
delà les jardins, apparaissent le clocheton de 
l'église, letoitdu presbytère, entouré de verdure, 
et, sur la hauteur voisine, les trois croix d'un 
calvaire. Gauthier est une petite agglomération, 
récemment formée auprès d'un poste militaire. 
Le curé, le P. Gaze, un des rares créoles de la 
mission d'Haïti, y vit depuis dix-sept ans. Il a 
pris goût à sa paroisse, organisée de ses de- 
niers, et s'intéresse à ses ouailles. Peu à peu, il 
a vu se grouper les cases des cultivateurs et les 
cultures gagner de proche en proche sur les 
broussailles. Grâce à son influence, le village est 
mieux tenu qu'ailleurs ; il a confiance que les 
houmforts disparaissent des environs. Tout à son 
œuvre, le P. Gaze vient rarement en ville. Le 
dimanche, les gens des mornes affluent pour la 
messe et le marché; mais, comme le Gode rural 
n'autorise les balances des spéculateurs en 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE 179 

denrées qu'aux chefs-lieux de communes, afin 
de réserver le commerce des campagnes aux 
« pacotilleurs patentés », domiciliés dans les 
bourgs, il leur faut aller vendre leur café jus- 
qu'à Thomazeau, la Croix-des-Bouquets ou Port- 
au-Prince. 

Gauthier se trouve déjà sur la rive méridio- 
nale de l'Étang Saumâtre. Deux lieues plus loin, 
Fond-Parisien, par delà les pentes désertes, qui 
prolongent doucement les mornes de Pays- 
Pourri. Tout d'abord le sentier est dégagé; il 
se poursuit sur des rochers couverts de cactus 
et de franchipannes sauvages; la vue s'étend sur 
la verdure de la plaine, courant au ras de l'eau, 
la masse sombre des Grands-Bois et la nappe 
bleue du lac, qui semble former un cercle par- 
fait, d'où se détache, enfoncé dans la terre domi- 
nicaine, le golfe étroit d'Imani. La forêt reprend 
jusqu'à Fond-Parisien : à la sortie d'une gorge, 
la rivière Passe - Z'Oranges, descendue des 
hautes montagnes, forme une petite plaine trian- 
gulaire et se jette dans l'Étang. En 1691, le 
nom de Fond-Parisien était déjà connu; il s'y 
trouvait alors un corail, appartenant aux deux 
frères Mocquet, dont nous avons retrouvé le 
nom sur une habitation du Cul-de-Sac; un corps 
de garde de huit garçons surveillait l'accès de la 



180 EN HAÏTI 

partie espagnole. Au dix-huitième siècle, Ten- 
droit se peupla : des travaux d'irrigation furent 
réalisés; lors de la Révolution, il comptait 7 ha- 
bitations, dont 3 sucreries; un détachement 
de la maréchaussée prévenait les incursions 
des nègres marrons, réfugiés dans l'impéné- 
trable massif des montagnes du Sud K 

Aujourd'hui, un millier d'habitants ont dissé- 
miné leurs cases sous les arbres, entre Pinga- 
neau, qui est au bord du lac, et la Ferme, au 
pied des mornes. L'eau court en tous sens, au 

1. Un chemin part du Fond-Parisien qui franchit, en lon- 
geant la frontière, la chaîne méridionale d'Haïti. S'élevant 
au-dessus de la gorge de la rivière Passe-Z'Oranges, il tra- 
verse le plateau de l'habitation Diac et touche le poste mili- 
taire du Rempart-Hardi, pour descendre dans la profonde 
vallée de la rivière Sor-Liette. Les Haïtiens ont poussé jus- 
qu'au Fond-Verrettes leurs caféières et leurs places à vivres. 
Le sentier gagne les hauteurs parsemées de petites fraises 
des bois. Au milieu d'un immense panorama de montagnes, 
apparaissent l'Etang Saumâtre et le second lac, la Laguna 
de Enriquillo, qui se prolonge en Dominicanie. La forêt 
devient touffue, ouverte de temps à autre par les défriche- 
ments récents. Les battes de bétail sont installées sous les 
pins de la crête. Puis le feuillage épais des darae-maries, les 
fougères arborescentes, l'enchevêtrement des lianes recou- 
vrent la rapide descente des mornes ; dans les sections 
Bois-d'Ari et Mapou, plusieurs habitations caféières forment 
une oasis de cultures, au milieu de cette forêt vierge, qui n'a 
encore été touchée que par le sentier ; c'était, à l'époque 
coloniale, l'inaccessible retraite des nègres marrons. Les 
arbres sont trop denses pour permettre la vue ; les gayacs, les 
acacias et les bayaondes annoncent le bas pays et, du « ta- 
pion n du Prêcheur, après douze heures d'une marche très 
dure, on aperçoit, émergeant de la mer, la falaise et les ai- 
guilles crayeuses, le long de la côte de Sale-Trou. 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE 181 

travers des jardins, sous les cocotiers et les lata- 
niers ; «cotons-soie» et « cotons marrons », aux 
fleurs mauves, abondent le long des chemins. 
Le bourg est bien pourvu : il possède chapelle, 
houmfort et marché du jeudi, plus deux 
« grandes autorités », le général Tiyoute^, chef 
de la section, et le général Emmanuel Fortuné, 
chef de la ligne, qui commande les postes mili- 
taires de la frontière voisine. La population vit 
de l'industrie du latanier. Les grandes feuilles 
servent à recouvrir les cases; celles cueillies 
au cœur même de l'arbre sèchent dans toutes 
les cours; une fois jaunies, les tiges centrales 
soigneusement retirées, les fibres sont mises en 
paquets et expédiées à Port-au-Prince, où elles 
servent à la fabrication des chapeaux, des al fors 
et des ma coûtes^. 

« Traverser dans l'espagnol » est très péni- 
ble. Le chef de la section veut bien venir avec 
nous. Il a quitté son vêtement militaire, mis ses 
bottes et un chapeau de feutre noir; sur sa 
mule, sa femme a placé les valises en cuir. Les 
jardins, où cocotiers, ricins et papayers ombra- 
gent les plants de vivres, se prolongent jus- 
qu'à la source Cadet ; à l'embarcadère, des 

1. Macoute, de même que maculo, en créole espagnol, est 
d'origine indienne : sacoche tressée en fibres végétales. 



182 EN HAÏTI 

bois sont amoncelés, comas, candélons, cam- 
pêches et bois-jaune, qui attendent la venue 
des goélettes pour être transportés à la scierie 
de Glore ou au wharf du chemin de fer, à Man- 
neville. L'Étang s'est rétréci ; nous sommes à 
l'entrée du golfe d'Imani, sur lequel la mon- 
tagne vient tomber à pic. Au fond Bayard, sous 
un ajoupa, une demi-douzaine d'hommes, en 
blouse bleue et chapeau de paille, gardent le 
postemilitaire; ils présentent les armes. « Garde 
à vous! une... deux... », commande l'officier, 
qui vient recevoir la rémunération due à sa poli- 
tesse... La montée du morne Borne a été creusée 
dans le rocher; nos chevaux qui sont ferrés, 
glissent à tout instant et il faut mettre pied à 
terre. La forêt est monotone et rabougrie. En 
haut, second poste militaire, le poste nan hornCy 
et, tout auprès, un amas de cailloux indiquant 
la frontière... Sur le plateau, quelques Haïtiens 
ont défriché et planté leurs jardins... La des- 
cente est pire encore que la montée; elle em- 
prunte constamment le lit des torrents, laissant 
parfois une échappée sur la Lagune. 

Enfin, nous atteignons, avec la plaine, le vil- 
lage d'Imani. Les cases sont nombreuses et dis- 
séminées ; Haïtiens et Dominicains s'y sont 
établis en un mélange fraternel. C'est le pre- 



DE LA CROIX- DES- BOUQUETS A L ÉTANG SAUMATRE 183 

mier refuge, qui s'impose aux victimes de la 
politique ou aux malfaiteurs de la « partie fran- 
çaise » ; un aide de camp du Président d'Haïti 
est arrivé l'autre jour, pour faire oublier un vol 
commis par lui au détriment de Mme la Prési- 
dente. Cet usage existait déjà sous le régime 
français, qui entretenait un « commissaire à l'es- 
pagnol », chargé d'y rechercher les déserteurs, 
criminels et nègres marrons. Plus récemment, 
une convention de 1880 permit aux gouverne- 
ments haïtien et dominicain de se réclamer l'un à 
l'autre l'expulsion de leurs réfugiés respectifs. 
Mais ceux-ci ne s'en inquiètent guère, ils con- 
naissent l'indolence naturelle des leurs et savent 
que la grosse affaire est d'échapper, par une 
fuite opportune, aux premiers mouvements de 
la colère des grands. 

Imani s étend d'un lac à l'autre. Du golfe, 
devenu extrêmement étroit, le terrain remonte 
en pente douce, atteint un seuil très bas, et 
redescend vers Rio-Blanco, au bord de la La- 
gune, à 54 mètres au-dessous du niveau de la 
mer ; une ligne de mornets, détachée du 
massif des Grands-Bois, se glisse entre les 
deux lacs jusqu'au-dessus du village. 

L'autorité est représentée par le chef de la 
ligne de Rio-Blanco, don Gregorio de Noba, 



184 EN HAÏTI 

« Moune honnête^ moune dé bien, positive ! — 
Un honnête homme ; un homme de bien », 
affirme le général Tijoute. L'Haïtien et le Domi- 
nicain paraissent en excellents termes et s'em- 
brassent avec effusion. D. Gregorio est venu 
d'Azua s'établir à la frontière ; il a épousé une 
fille de Neyba, élevée à Port-au-Prince ; tous 
deux sont mulâtres clairs, le teint cuivré, 
comme la plupart des Dominicains. Jeunes 
encore, ils ont une famille de 11 enfants, dont 
7 garçons; l'homme est mince, robuste et actif; 
la femme, un peu flétrie par ses nombreuses 
maternités. La prospérité leur est venue ; 
leur cour contient plusieurs grands bohios en 
planches (c'est le nom donné aux cases, en 
créole espagnol) ; autour s'étendent les conu- 
cos (jardins) et les poîreros (pâturages d'herbes 
de Guinée), enclos de pieux de bois et ombragés 
de lataniers. La situation est bonne ; la terre bien 
arrosée par les dérivations de la rivière Sor- 
Liette, qui coule dans le bois voisin. L'endroit 
s'appelle la Source, la furnia ^, en créole espa- 
gnol. Avec la richesse, D. Gregorio a acquis 
l'influence, qui lui vaut ses honneurs militaires. 



1. Une furnia est une source très profonde, un abîme qui 
se creuse dans les calcaires ; mot créole espagnol spécial 
aux Antilles. 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A l'ÉTANG SAUMATRE 185 

La maison est bien pourvue : Altagracia, la 
fille aînée, prépare, pour le repas du soir, un 
sancocho de gallina (le gros bouillon de poule 
des Haïtiens;, avec un plat de pois et riz. 
Quand il se fait tard, des cadres, munis d'oreil- 
lers et de couvertures, sont préparés pour les 
hôtes dans la grande pièce du bohio. Ces gens 
vivent heureux ; peu éclairés, ils éprouvent peu 
de besoins. En cas de nécessité, ils se rendent 
à 7 lieues 1 de là, à Las Damas, le chef-lieu de la 
commune, où résident le prêtre et les autorités, 
c'est-à-dire le commandant d'armes, appuyé 
par ie recrutement militaire de la circonscrip- 
tion, etValcalde constiiucional, à la fois chef civil, 
maire, officier de l'état civil, percepteur et juge 
de paix. Un petit corps de « dragons » montés 
assure la poste et le service des campagnes, 
moyennant une paie de liO sous or, par jour de 
réquisition. Au bourg, l'ensemble de ces divers 
services se trouve concentré dans le même bâti- 
ment administratif. 

Les Dominicains de la frontière vont souvent 
à Port-au-Prince. En leur apprenant le créole 
français, le voisinage a introduit chez eux cer- 
taines coutumes haïtiennes; leurs femmes 

1. Lieues espagnoles, à peu près le double des nôtres. 



186 EN HAÏTI 

portent le foulard noué sur la tête; souvent 
même, ils enterrent leurs morts sous les cubes 
de maçonnerie usités dans TOuest.^Mais ils en 
ignorent le fétichisme; leurs superstitions se 
bornent à la science des plantes et à la crainte 
des esprits. Ils redoutent particulièrement les 
morts et cherchent à les concilier, en faisant, au 
pied des calvaires, des amoncellements de 
roches. Pour les besoins de chaque jour, leprêtre 
leur apparaît comme suffisamment efficace. Dans 
les cas graves, ils recourent aux pèlerinages 
de Bayaguana et de Higuey, où ils apportent à la 
Sainte Vierge les prémisses des fruits et la dîme 
de bétail. Les Dominicains célèbrent, par des 
revues et des feux d'artifice, leurs deux fêtes 
nationales : le 27 février, qui leur rappelle 
l'expulsion des Haïtiens, et le 16 août, celle des 
Espagnols. Les combats de coq sont, comme en 
Haïti, leur divertissement principal. Par contre, 
en Dominicanie, on n'entend jamais battre le tam- 
bour; ces gens tiennent à la danza^ qui vient 
de leur ascendance espagnole, au son de l'accor- 
déon et du guiro (sorte de calebasse grattée avec 
un morceau de fer). A Imani, la danse est inter- 
rompue depuis des semaines ; la frontière a été 
peuplée par un petit groupe de familles venues 
d'Azua et de Neyba; la population entière est 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A l'ÉTANG SAUMATRE 187 

apparentée entre elle ; quelques décès sont 
survenus ; toutes les femmes portent le fou- 
lard noir en signe de deuil. 

En ce moment, la politique américaine 
provoque la terreur dans ces intérieurs simples 
et tranquilles. Jusqu'ici la frontière était libre ; 
la douane terrestre n'existait pas en Haïti ; en 
Dominicanie, elle fermait les yeux. Éloignés de 
tout autre centre, les cultivateurs des régions 
limitrophes vivaient du marché haïtien, où ils 
trouvaient un débouché pour leurs vivres et 
leur bétail. La réorganisation des douanes do- 
minicaines, sous le contrôle américain, menace 
d'entraver ces relations par la perception de 
droits prohibitifs ; si bien que les gens de la fron- 
tière, coupés de toutes communications avec 
Haïti, isolés dans le désert dominicain, se 
demandent avec anxiété comment ils vont vivre. 
Cette anxiété s'est traduite par l'aventure sur- 
venue au premier contrôleur américain, qui fut 
envoyé de ce côté ; à peine avait-il dépassé 
Neyba qu'il fut reçu à coups de fusil ; pendant 
quelques jours, il se traîna blessé dans les 
bois, et finit par regagner Santo-Domingo, où 
il est occupé à se guérir. 

Le lendemain matin, tandis que le général 
Tiyoute regagne Fond-Parisien par la mon- 



188 EN HAÏTI 

tagne, D. Gregorio est à cheval, pour me con- 
duire à Tierra-Nueva. Selon l'usage dominicain, 
il a placé sur sa selle une couverture et une 
serviette, objets indispensables, s'il doit passer 
la nuit dehors. Deux heures de route : le che- 
min suit de près la Lagune jusqu'au petit vil- 
lage de Boca-Gachon, au pied des Grands-Bois. 
De la grève sablonneuse, on aperçoit le lac 
s'étendant à l'infini vers l'est, entre la double 
chaîne des mornes. Une île en barre le milieu. 
L'aspect de la Laguna de Enriquillo est beau- 
coup moins pittoresque que celui de PEtang 
Saumâtre ; les montagnes sont moins bien grou- 
pées, la nappe d'eau est trop étendue. Elle re- 
çut son nom d'un chef indien, le cacique Henri 
qui, après la conquête, tint tête aux Espagnols 
et les contraignit à reconnaître une sorte de 
réserve indienne. 

La grand'route de Neyba à la frontière haï- 
tienne traverse Boca-Gachon, puis une large 
ouverture pratiquée au milieu des bois, jusqu'à 
Tierra-Nueva. Les cases et les cultures s'éten- 
dent sous une immense forêt de lataniers ; par- 
tout, des essaims de guêpes ont été recueillis 
dans des troncs creusés de « bois-trompette » . 
Nous nous arrêtons chez l'administrateur de la 
douane, un fonctionnaire attristé qui ne peut se 




En Domixicame : Las Matas de Farfan 




Ex DoMiMCAME : San Jl'an de la M. 



Aubin. En Haïti. 



Pl. XIX 



DE LA CROIX-DES-BOUQUETS A L ETANG SAUMATRE 189 

faire à cette solitude. Tierra-Nueva est, pour- 
tant, un bourg assez important : il y réside un 
alcalde pedaneo (le pendant des chefs de section 
haïtiens et nommé pour deux ans, parmi les 
principaux habitants), un chef militaire de la 
ligne et un inspecteur d'agriculture. 

A El Fondo, une heure plus loin, est installé 
le dernier poste dominicain ; là même où se trou- 
vait, à l'époque coloniale, le dernier poste espa- 
gnol; quatre soldats fort corrects, vêtus de toile 
blanche, rayée de bleu, y contrôlent le passage : 
leur quatre hamacs sont alignés sous un abri de 
branchages. Une petite crête, et nous voici de 
nouveau sur le bord de l'Étang Saumâtre. 
Pendant quatre heures, le sentier, très escarpé, 
suit le lac en corniche, montant et descendant 
par une série de pointes et de fonds déserts ; 
la vue est constamment dégagée. Une baie, 
fermée de petites îles rocheuses, marque, de 
ce côté, le commencement de la terre haïtienne. 
C'est le meilleur endroit de chasse qu'il y ait 
sur le lac : un matin, nous y vînmes en canot ; 
des vols de canards s'élevaient des brous- 
sailles, un caïman dormait allongé sur le sable ; 
et, au bruit des avirons, un gros iguane s'en- 
fonça dans le rocher. Trois vallons resserrés — 
Fond-Ravets, Fond-des-Chênes et Fond-Cha- 



190 EN HAÏTI 

leur — se succèdent les uns aux autres ; quelques 
cultures y ont été entreprises, quelques cases 
s'y sont élevées. Nous passons les postes 
militaires haïtiens, pour arriver à l'entrée de 
la plaine, à la scierie de Glore, qui débite, avec 
les bois durs de la montagne, ceux qui lui 
viennent d'au-delà du lac. Elle a été établie, par 
deux jeunes créoles, en association avec un 
ingénieur français, M. Guilloux, mort aujour- 
d'hui. 

Encore une vingtaine de minutes jusqu'à 
Manneville... L'un des deux « habitants » qui 
m'ont accompagné, M. Augustin Gasile, me 
quitte à l'entrée de sa cour, devant sa grande 
case à volets bleus^, où sa fille, Mlle Pétronne, 
lui souhaite la bienvenue. 



CHAPITRE VI 



LA RIVIERE FROIDE 



Le Morne l'Hôpital. -- La côte, de Port-au-Prince à Carre- 
four. — De la Noël aux Rois : les grandes fêtes Vaudoux ; 
le piler-feuilles ; le casser-gâteau. — La source Mariani. — 
Chez le général Ti-Plaisir ; service en l'honneur de Maître 
Aguay. — Le culte des morts. — La cérémonie du brûler- 
zain. — L'usine Monfleury. — La culture et la préparation 
du café. — La propriété dans les mornes. — Les marassas 
(jumeaux).— Le général Cyrille Paul. — Commentlesnègres 
font une tasse de café. — Le Chemin des Commissaires. 

— L'habitation Laval. — La vallée de la Rivière Gosseline. 

— Jacmel. — M. Vital. — Retour par le chemin du Gros- 
Morne. 



Le Morne l'Hôpital, où s'adosse la ville de 
Port-au-Prince, est une montagne allongée, 
bordant la côte méridionale de la baie ; il reçut 
son nom d'un hôpital de flibustiers, qui, institué 
bien avant la fondation de la capitale, disparut 
devant le progrès de l'organisation coloniale. 



192 EN HAÏTI 

La crête commence au Morne Boutillier, au- 
dessus de Pétionville, s'abaisse peu à peu par 
les Mornes Fourmy et Macaco, avant de mourir, 
sur la Rivière Froide, à une dizaine de kilomè- 
tres, au delà de Port-au-Prince. Entièrement 
boisé au Nord, le Morne l'Hôpital se dénude 
sur son versant Sud. De petits cultivateurs y 
ont établi leurs cases, leurs jardins de vivres 
et, tout en haut, leurs caféières. Un multiple 
réseau de sentiers escarpés gravit la montagne, 
au travers des hortensias sauvages ; ils servent 
de voies d'accès au massif montagneux fort 
élevé, qui forme, de Port-au-Prince à Jacmel, 
la plus belle partie de l'île d'Haïti. La Rivière 
Froide et la Rivière Momance (Grande Rivière de 
Léogane) enfoncent, au creux de ces mornes, 
leurs vallées parallèles ; le plateau du morne 
Chandelle sépare la Rivière Froide de la plaine 
de Léogane. La vue y est partout admirable : 
elle embrasse une bonne partie de la chaîne 
côtière, les tapions du Petit-Goave et de Mira- 
goane, dont les falaises isolées tombent à pic 
dans la mer. Au pied, la ville s'étend en 
damier ; les îlots de palétuviers parsèment la 
rade ; une bande étroite de terrain plat se pour- 
suit sous les palmistes, le long des dente- 
lures du rivage, jusqu'à la petite plaine, qui 




L'habitation Monfleury : l'usine 




L'habitation Monfleury : les glacis pour le séchage des cafés 



Aubin. En Haïti. 



Pl. XX 



LA RIVIÈRE FROIDE 193 

s'élargit à l'embouchure de la Rivière Froide. 
Du temps de la colonie, c'était le canton du 
Trou-Bordet; les habitations s'échelonnaient le 
long de la côte. D'abord Martissans, qui four- 
nissait de la chaux et du fourrage ; plus loin, 
une sucrerie, installée vers le milieu du dix- 
huitième siècle, par M. Bizoton de La Motte, 
qui appartenait à une vieille famille coloniale 
(en 1723, un M. Bizoton était conseiller au Con- 
seil Supérieur du Petit-Goave) et qui succéda, 
comme gouverneur de la partie de l'Ouest, à 
M. de Vaudreuil, nommé, en 1753, gouverneur 
général de la colonie ; une autre sucrerie avait été 
construite sur l'habitation Volant Le Tort, dont 
le corail se retrouve encore — Corail-Tort — 
tout au fond du morne Chandelle. Enfin, ve- 
naient les habitations Cottes et Truitier de 
Yaucresson i, détachées de la précédente pour 
la dot des deux filles d'un M. Le Tort. Le carre- 



1. J'ai rencontré, dans la partie orientale de Cuba, deux 
MM. Truitier, qui descendaient de l'ancienne famille de 
Saint-Domingue. Ils étaient déjà vieux ; le grand-père avait 
émigré pendant la Révolution et débarqué à Baracoa, le port 
cubain le plus proche, où se dirigea le gros des fugitifs. 
Avec ceux de ses esclaves qui l'avaient suivi, il créa une 
caféière au-dessus de Guantanamo ; en son temps, sa veuve 
avaittouché sa part de l'indemnité. Atteints dans leur fortune, 
comme tant d'autres familles françaises, par les révolutions 
successives de l'île de Cuba, MM. Truitier travaillent aujour- 
d'hui sur des caféières. 

EN HAÏTI. 13 



194 EN HAÏTI 

four Truitier marquait le passage de la Rivière 
Froide. 

De ce côté, une succession d'ouvrages for- 
tifiés commandait la baie, en défendant les 
approches de la capitale ; les forts Mercredi et 
Bizotonmaintiennentencore leurs fossés mi-com- 
blés et leurs murailles aux pierres disjointes ^ 
Le régime haïtien s'est également préoccupé de 
mettre le gouvernement national à l'abri de 
toute surprise révolutionnaire par la route du 
Sud. Les circonscriptions administratives ont été 
morcelées, de façon à partager l'autorité entre 
quatre chefs de section, à Jean Ciseau, aux 
portes de la ville, à Bizoton et à Carrefour, trois 
postes militaires, avec autant de généraux, con- 
trôlent le passage ; un autre général, chargé 
de la surveillance de la côte, en vue d'y répri- 



1. Bien qu'il fut reconnu que la position de Port-au-Prince 
n'était pas susceptible de défense, le gouvernement fran- 
çais y avait établi, dès avant la guerj-e de Sept Ans, tout un 
système de fortifications. Les forts Bizoton et Bagatelle, au- 
jourd'hui fort Mercredi, défendaient l'accès de la ville par le 
Sud ; le fort Islet protégeait la rade ; le fort Dimanche et 
le fort Sainte-Claire le bord de la mer ; le fort Saint-Joseph, 
construit sur le Morne Bel-Air, dominait la ville. Les forts 
Saint-Joseph et Sainte-Claire portaient les noms de bap- 
tême du Gouverneur, M. de Vaudreuil (1753-1757) et de sa 
femme. Plus ou moins ruinés, ces divers forts existent en- 
core. En 1794, quand les planteurs émigrés et leurs alliés 
anglais apparurent devant Port-au-Prince, ce fut la prise du 
fort Bizoton qui leur livra la ville. 



LA RIVIERE FROIDE 195 

mer la contrebande, réside à Port-au-Prince. 
Les fours à chaux sont restés, les sucreries 
d'antan ont disparu ; à Bizoton, une ancienne 
conduite d'eau longe la route ; les blanchis- 
seuses occupent les galets des rivières ; la côte 
sert aux divertissements des gens de Port-au- 
Prince, Ce ne sont que guinguettes, gagaires 
et maisons de campagne. Un des points de la 
baie s'appelle le « bain de Madame Leclerc », 
en souvenir du séjour à Saint-Domingue de 
Pauline Bonaparte, femme du général en chef 
de l'expédition française. De ce côté, plusieurs de 
nos compatriotes sont propriétaires : MM. Gos- 
talle, Thibault, un vieil employé de la Banque 
Nationale d'Haïti, Tesserot,un pharmacien venu 
de la Guadeloupe. Plus haut vers le morne, l'ha- 
bitation Diquini, avec une grotte creusée dans 
le calcaire de la montagne, avait été aménagée 
par un négociant français, M. Déjardin ; à sa 
mort, elle revint à son gendre, un Allemand, 
M. Lùders, et ses petits-enfants y forment main- 
tenant toute une colonie. M. Daniel Lùders a été 
élevé, à Paris, au collège Stanislas, et vit le 
plus souvent en France ; il exploite, sur son 
domaine, une plantation de tabac et une fabrique 
de cigares, manœuvrée par des ouvriers jamaï- 
cains. 



196 EN HAÏTI 

Quand, après l'Indépendance, les Haïtiens se 
répartirent entre eux les dépouilles des blancs, 
la grande habitation Le Tort échut au Président 
Pétion ; la sucrerie coloniale, la demeure pré- 
sidentielle ne sont plus que ruines. Au bord de 
la route, le moulin, dont la roue de fer est res- 
tée intacte, — l'aqueduc, qui amenait l'eau de 
la source voisine, la source Mahotière, — la 
sucrerie, aux fenêtres cintrées et grillées, 
l'escalier en briques plates, — le tout disparais- 
sant sous les lianes. Plus haut, sur les pre- 
mières pentes du morne, la maison était pré- 
cédée d'une vaste terrasse, dominant la baie 
entière de Port-au-Prince : des tuiles, des ar- 
doises, des dalles de marbre se retrouvent 
parmi les broussailles ; deux statues déca- 
pitées gisent à terre. Michaïl Scott, l'auteur 
de Tom Cringle^s Log qui est le roman de 
l'aventure anglaise dans la mer des Antilles, 
y conduisit son héros, au cours de l'une de ses 
croisières. « La maison elle-même, écrit-il, n'a- 
vait rien de particulier, qui la distinguât des autres 
habitations du voisinage ; mais de petites sta- 
tues, des fragments de degrés en marbre, des 
parties détachées de balustrades en vieux fer 
forgé — avaient été réunis, pour former, au- 
dessous de la maison, une terrasse monumen- 



LA RIVIÈRE FROIDE 197 

taie, avec vue sur la mer. C'était évidemment 
une collection recueillie dans les maisons de 
riches planteurs français, dont les ruines noir- 
cissaient maintenant au soleil dans la plaine de 
Léogane. » Quand M. Gh. Mackenzie vint à 
Port-au-Prince, en 1826, l'habitation Le Tort 
était encore debout ; la fille unique du défunt 
Président continuait d'y résider. Elle fut détruite 
un peu plus tard par un des tremblements de 
terre, si fréquents dans ces îles. 

L'agglomération de Carrefour dissémine ses 
cases sur les deux bords de la Rivière Froide, à 
sa sortie de la montagne. Les Pères de la con- 
grégation de Marie viennent d'y créer une pa- 
roisse ; les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny 
y ont établi leur orphelinat. Le haut du village 
est occupé par l'usine Monfleury, une usine 
centrale pour la préparation du café, apparte- 
nant à des Français ; plus bas s'épanouit une 
petite plaine cultivée en cannes, qui descend 
doucement vers la mer et s'achève à la pointe 
du Lamentin. Lors du partage des terres, l'ha- 
bitation Monrepos avait été attribuée au général 
Inginac, qui fut secrétaire général, c'est-à-dire 
premier ministre du Président Boyer. Ce fut lui 
qui négocia le traité de 1838 avec nos plénipoten- 
tiaires, le baron de Las Cases et le commandant 



198 EN HAÏTI 

Baudin, plus tard amiral. Monrepos appartient 
aujourd'hui à un groupe franco-haïtien qui y 
exploite une sucrerie, dirigée par un Bordelais, 
M. Giraud-Lacoste. 

Si la côte de Bizoton est réservée aux diver- 
tissements profanes. Carrefour et ses environs 
se voient consacrés à des soins plus élevés. 
La verdure, la fraîcheur des eaux, la proximité 
de la mer y décelaient la présence des mystères 
Vaudoux ; si bien que les houmforts s'y sont 
naturellement groupés, à l'usage des gens de 
Port-au-Prince, dont le culte, moins austère, re- 
doutant la science des grands papalois de la 
plaine du Cul-de-Sac, se sent davantage attiré 
par la jolie nature du lieu. 

Pendant les pieuses semaines qui, de la Noël 
aux Rois, ramènent plus particulièrement la 
population au souvenir de ses origines afri- 
caines et à la vénération des forces naturelles, 
Carrefour est en liesse ; le travail est partout 
interrompu ; jusqu'au 15 janvier, les danses se 
poursuivent ; à cette époque, les adeptes des 
diverses sociétés de Vaudoux ne manquent 
guère de se réunir autour de leurs chefs res- 
pectifs, pour la célébration des fêtes tradition- 
nelles. Le jour de Noël, le papaloi part, avec 
son monde, à travers la campagne ; toute l'après- 



LA RIVIÈRE FROIDE 199 

midi est consacrée à la recherche de certaines 
plantes et feuilles médicinales ; le soir, il est 
procédé au pilé-feille et celles-ci sont mises à 
bouillir. L'officiant appelle alors les fidèles. 

Fanmille moin, 
Vini joinne moin. 

« Ma famille, venez auprès de moi 1 » 

C'est l'instant solennel où vont être écartée 
les sorts menaçants, où il appartiendra à cha- 
cun de procéder au conté vaillance^ c'est-à- 
dire d'exprimer ses vœux pour l'année nouvelle. 
Placé devant le pè du houmfort, le papaloi fait 
l'appel nominal ; à tour de rôle, les gens de la 
société viennent, en toute confiance, raconter 
leur petite histoire ; ils reçoivent une onction 
rapide du liquide obtenu par le pilé-feille, 
ou, dans certains cas graves, en emportent une 
fiole. A leurs yeux, un tel talisman suffira pour 
les rendre indemnes, une année entière, contre 
le danger des mauvais sorts. 

Pour le jour de l'an et les Rois, les fêtes sont 
semblables aux nôtres, et les mystères n'ont 
rien à y voir. On profite du premier de Tan 
pour faire un grand « manger » et boire en 
compagnie toutes les bouteilles de vins et de 
liqueurs, déposées sur le pè pendant l'année 



200 EN HAÏTI 

écoulée. Puis vient le cassé-gâteau^ le gâteau 
des Rois, que chaque papaloi a coutume d'of- 
frir à ses amis et connaissances ; pour la cir- 
constance, dépouillant son caractère religieux, 
le houmfort s'ouvre à la vie sociale des nègres 
du voisinage. 

L'hiver passé, Mme veuve Derimon Bas, qui 
habite Port-au-Prince et vient opérer, de temps 
à autre, à son houmfort de Carrefour, avait 
réuni, pour le cassé-gâteau, la meilleure so- 
ciété de l'endroit. Quand nous arrivâmes, sa 
fille, Mlle Vesta Louis-Charles, une jeune per- 
sonne d'une vingtaine d'années, en robe de 
piqué blanc, escortée de deux demoiselles 
hounsis, avec leurs drapeaux, s'employait à 
faire des libations auprès des reposoirs de la 
cour. Elle vint à notre rencontre, invita ses 
deux compagnes à nous placer sur l'épaule 
l'extrémité de leurs drapeaux et nous introdui- 
sit sous une vaste tonnelle. La mamanloi était 
assise au milieu de ses hôtes et des autorités 
en uniforme, à côté du gâteau des rois découpé, 
de bouteilles de sirops et de liqueurs qu'elle 
venait de servir ; elle portait une robe de satin 
rose avec dentelles au corsage et, sur la tête, un 
foulard fort élégant. Comme il se faisait tard, 
on avait allumé à l'huile de ricin les lampes à 



LA RIVIERE FROIDE 201 

quatre bras, pendues aux poutres de la tonnelle ; 
les deux pièces du houmfort étaient éclairées : 
l'une consacrée au rite Arada, l'autre au rite 
Congo ; dans la première, se trouvait un édicule 
en carton, illuminé à l'intérieur, une « maison 
de Dieu )),où étaient inscrits les noms de quatre 
lois vénérés : Dambala Oueddo, Zamblo Cuidy, 
Ogoun Per et Loco. Après nous avoir offert des 
rafraîchissements et s'être assurée que nous 
ne répugnions point à a payer les mystères », 
Mme Bas voulut bien se livrer, pour notre édi- 
fication, à quelques-unes de ses danses favori- 
tes ; la plus réussie s'effectua au son du mayoyo, 
châssis de bois, orné de clochettes, — un acces- 
soire du rite Congo. 

De l'autre côté de la plaine de Carrefour, au 
pied du morne Dégand, se creuse profondé- 
ment la source Mariani ; une nappe d'eau à 
l'ombre des grands arbres, dame-maries, pal- 
mistes et bois-chêne ; une cressonnière la re- 
couvre par endroits ; le soleil y joue tout le long 
du jour, à travers les feuillages ; les enfants 
viennent s'y baigner, les femmes y puiser de 
l'eau dans les dame-jeannes, qu'elles portent 
sur la tête ; il s'y forme une petite rivière, 
coulant à travers les bananiers, vers la pointe 
du Lamentin. Parmi les « têtes de l'eau » du 



202 EN HAÏTI 

pays, la source Mariani est particulièrement 
illustre ; les superstitions populaires la suppo- 
sent habitée à la fois par tous les mystères 
aquatiques, par les 17 lois nan bas d'ieau, in- 
carnations multiples de Dambala et d'Aguay. 
Une mamanloi, Mambô Sandrine, et un houngan, 
M. Sénatus Jean-Philippe, ont installé leurs 
houmforts dans les environs de la source ; mais, 
s'ils profitent en quelque mesure de la réputa- 
tion du lieu, ils ne sauraient suffire à un aussi 
glorieux service, — le malheur veut, du reste, 
que M. Sénatus relève de Papa Loco et non 
point d'une divinité de la source. Pour être 
décemment servis, chacun des lois de Ma- 
riani requiert la présence de ses papalois pro- 
pres, de ceux qu'il inspire directement, et le 
jour des Rois, pour la cérémonie annuelle, il en 
accourt habituellement de toute l'île. Cependant, 
un culte complet exige une trop grande af fluence, 
un pèlerinage trop universel ; il est rare que 
17 papalois, qualifiés pour servir chacun des 17 
lois représentés, élèvent à la fois leurs tonnelles 
au bord de la source, afin d'appeler et recevoir 
les mystères, sous la direction de l'un d'entre 
eux, choisi comme « maître de la source ». Pa- 
reil concours de peuple ne peut se produire 
que tous les quatre ou cinq ans, surtout aux 



LA RIVIERE FROIDE 203 

années de prospérité : ce sont alors « bambo- 
ches » extraordinaires, danses prolongées, 
« mangers » servis à la source ; parfois même, 
se produisent des guérisons et des miracles. 
Le plus souvent, il ne s'établit que quelques 
tonnelles et plusieurs des lois sont délaissés ; 
cette année même, il n'y en eut qu'une, érigée 
par le papaloi local : une tonnelle modeste, re- 
couverte de branches de palmistes, décorée de 
rideaux et d'étofFes ; au-devant était appendue 
une pancarte ainsi conçue : 

Daco Naigai Guinée 
Rada Fréda 
Sénaîiis Jean Philippe, seul chef 
Société Fleur Haïti 
Je vous salue : 

La Société. 

Au milieu du jour, le papaloi entama le 
service en l'honneur de Dambala Oueddo et 
d'Aguay Aoyo ; les participants se groupèrent 
sous la tonnelle ; M. Sénatus traça soigneuse- 
ment sur le sol les signes cabalistiques afFé- 
rents aux deux lois qu'il s'agissait d'appeler ; 
puis il se tourna vers la source, en agitant son 
asson ; un des acolytes sonnait la clochette; 
plusieurs autres soufflaient bruyamment dans 
de grands coquillages roses, nommés lambis ; 



204 EN HAÏTI 

les hounsis balançaient leurs drapeaux ; tous les 
ventres s'étaient mis en mouvement ; les cris 
d'appel se faisaient de plus en plus aigus et 
pressants. Soudain, parmi l'assistance, deux 
femmes furent saisies de violentes crises de 
nerfs ; les lois, répondant aux instances de leurs 
fidèles, venaient de les prendre et de s'incarner 
en elles... Après que le papaloi se fut employé, 
par ses gestes, à régler, puis à calmer les pre- 
miers débordements de leur extase, la société, 
satisfaite d'avoir reçu les lois invoqués, et de 
les garder au milieu d'elle, prit du repos jus- 
qu'à la nuit. 

Une jeune négresse était descendue d^une 
case voisine et assistait, un peu à Técart, à toute 
cette cérémonie. Elle nous conta sa triste his- 
toire, qui n'est point chose rare dans les villes 
haïtiennes. Giliette Larencul, de son nom de 
jeune fille, avait épousé M. Dufresne, tail- 
leur et musicien de la marine ; le ménage ne 
marcha guère ; Fhomme négligeait sa femme et 
lui refusait l'argent nécessaire à ses besoins ; 
en désespoir de cause, elle se vit obligée de 
« contracter affaire » avec un spéculateur en 
denrées, établi au portail de Léogane. M. Du- 
fresne n'en attendait pas davantage ; il s'em- 
pressa de publier, par la voie de la presse, ses 



LA RIVIERE FROIDE 205 

infortunes conjugales et intenta une action en 
divorce ^. Doublement abandonnée, la pauvre 

1. Les Haïtiens ont coutume de confier aux journaux tout 
ce qu'ils ont sur le cœur. Les colonnes du « Nouvelliste » de 
Port-au-Prince sont remplies d'élucubrations, d'annonces et 
d'avis individuels ; il semble que le nègre d'Haïti éprouve 
un particulier besoin de mettre ses semblables au courant 
de ses infortunes conjugales; point de jour qu'un homme ne 
dénonce la femme avec laquelle il vit ou une femme son mari. 

Avis. 
« Le soussigné déclare au public et au commerce qu'il 
n'est plus responsable des actes et actions de son épouse, 
née Eugénie Bristol Brice, pour avoir refusé formellement 
d'entrer sous le toit marital, un procès en divorce devant 
lui être intenté incessamment. 

« Port-au-Prince, 9 décembre 1905. Victor Brignol. » 

Le 30 août 1905, M. Usilien Tropnas, huissier à Saint-Louis 
du Sud, avait rejeté « pour cause grave » sa femme Oriésia 
Adonis. Le 13 décembre, M. J. D. Simon, des Gonaïves, est 
plus précis : il dénonce Mlle Uranie Jean-François, « dite 
Mme Desapôtres », pour incompatibilité de caractère. Le H. 
un spéculateur en denrées de la Petite Rivière de l'Artibo- 
nite informe que sa femme, Mme Estimable Bacchus, « a 
volontairement quitté le toit conjugal ». 

Dans leurs plaintes, les femmes sont parfois plus discrètes 
que les hommes. Mme Gérés Astié, épouse Anacius Désiré, 
de Port-au-Prince, mentionne « des causes graves, qu'elle 
s'abstient d'énumérer, quant à présent ». D'autres sont plus 
patientes : telle la dame Gadénio Jean-Baptiste, née Sinaï 
Alcéus André, de la commune de Saint-Marc : 

« Je soussignée déclare au public qu'en raison des excès, 
violences et des sévices exercés sur ma personne par mon 
mari, je fus obligée de fuir le toit conjugal et de me réléguer 
en Plaine, depuis bientôt cinq ans. Très prochainement, une 
action en divorce de ma part va lui être intentée. » 

Certaines se font pathétiques. Mme Orphanie Rable, de 
Sale-Trou, publie, le 6 décembre 1904, la dure nécessité où 
elle se trouve d'abandonner son mari, M. Monélus Balthazar, 
« pour ne pas finir trop tôt et tragiquement sa vie ». Le 



206 EN HAÏTI 

femme vit retirée, près de la source Mariani, 



6 septembre 1905, MmeTaylor,née Udamie Pascal, de Pétion- 
ville, accuse M. John Lincoln Taylor « d'immoralité qu'il 
exerce depuis quelque temps avec un sans-gêne révoltant... 
Il est prouvé que cet époux, sans foi et sans loi, qui m'in- 
sulte et m'humilie à chaque instant, se constitue à la der- 
nière heure mon vrai bourreau, après m'avoir ruinée de 
fond en comble, par l'excès de ses débauches insensées ». 
Le lecteur, qui s'est attendri sur les misères de tant de 
ménages, peut à l'occasion se réjouir d'une réconciliation. 

Contre-avis. 

En octobre 1905, M. Th. Gaspard, des Chardonnières, « a le 
plaisir d'informer le public et le commerce que son union 
légitime avec son épouse, née Fénela Gattereau, est par- 
faitement rétablie, vu qu'il a regagné le toit marital ». 

En janvier 1906, le spéculateur de la Petite Rivière a ré- 
cupéré sa femme; témoin l'avis suivant : 

Avis. 

« Le soussigné, commerçant et spéculateur en denrées, 
déclare au public et au commerce en général que l'avis, pu- 
blié au journal le Nouvelliste, a la date du 16 décembre der- 
nier, au n^ 2197, concernant son épouse Mariclaire Estimable 
Bacchus, est nul et de nul effet, en raison que sa dite 
épouse Mariclaire avait abandonné le toit marital non vo- 
lontairement, mais bien dans un mauvais moment, suite de 
la maladie de lait passé ; arrivée à Port-au-Prince, elle est 
retournée au même instant chez elle, à la diligence de son 
fils Louis-Maximilien Belot, pensionnaire au Petit Séminaire 
(collège Saint-Martial). 

Petite Rivière de l'Artibonite, le 15 janvier 1906. »> 

Maximilien Belot. 

Dans un autre ordre d'idées, certains avis possèdent un 
égal intérêt. 

Petite tribane publique. — « Je prie M. Joseph Cassama- 
jord de bien vouloir m'excuser d'un mouvement de colère, 
dans lequel je lui ai fait menace d'un coup de pied, samedi 
matin, vers les 10 heures, sous la galerie de la pharmacie 
de M. Parisot 




A LA Grande-Saline : le '• houmfort " et la 




A LA Grande-Saline : le '-houmfort" du général Ti-Plalsiu 



Aubin. En Haïti. 



Pl. XXI 



LA RIVIERE FROIDE 207 

sur un petit bien de sa famille, où elle élève 
péniblement ses cinq enfants, dont le dernier, 
une tille, Parthénope, est née de sa malencon- 
treuse liaison. 

Quelques kilomètres au delà de Mariani, en 
suivant les mangliers du rivage, réside le chef 
de la section de la Grande-Saline, le général 
Plaisimond fils, dit Ti-plaisir. Ti-Plaisir est le 
potentat de sa section, qu'il a administrée de 
tout temps et qu'aucun gouvernement ne pour- 
rait songer à lui soustraire. Grand et fort, déjà 
vieillissant, on le rencontre souvent, sur la 
route de Léogane, surveillant, en bras de che- 
mise, et armé d'un coco-macaque^ la corvée 
de ses habitants ; aux solennités du Palais 
National, Port-au-Prince le voit apparaître 
dans le bel uniforme de son grade. Un re- 
présentant typique de cette aristocratie des 
campagnes haïtiennes, qui concentre en elle 



N'ayant jamais rien eu de mal avec lui, je n'aurais su 
lui faire de pareilles menaces. » 

G. CORDASCO. 

Enfant perdu. — « Le soussigné porte à la connaissance du 
public, et particulièrement de la police, qu'il a perdu jeudi 
dernier un enfant, du nom de Damay, portant une chemise 
de « bon à tout ». 

Bonne récompense à celui qui fera retrouver l'enfant. 
S'adresser rue du Réservoir, n° 84. » 

DoRSiLMÉ Guillaume. 



EN HAÏTI 



tous les moyens d'influence, étend ses alliances, 
accroît sa richesse terrienne, s'élève dans la 
hiérarchie militaire, s'impose à la masse par 
ses superstitions aussi bien que par ses plaisirs ; 
à la fois généraux, chefs de section, maîtres- 
gagaire et papalois. La vaste cour du général 
Ti-Plaisir répond ainsi à tous les besoins ma- 
tériels et moraux de ses administrés; sa maison 
est hospitalière ; des gagaires pour combats de 
coq sont installés sous les arbres ; le péristyle 
de son houmfort, chrétiennement précédé d'une 
croix, est orné de peintures violentes, qui sont 
la belliqueuse image des mystères du lieu. 

J'eus la bonne fortune de voir, un jour, Ti- 
Plaisir célébrer un service en l'honneur de 
Maître Aguay. En grande pompe, fut extrait du 
houmfort le petit bateau, symbole de ce mys- 
tère ; le général, vêtu d'un complet jaune serin 
et le chef couvert d'un bonnet en velours 
noir, traçait sur le sol les lignes rituelles. La 
procession se rendit au bord de la mer, sur 
une plage minuscule, encadrée de palétuviers; 
une tonnelle y avait été élevée pour abriter le 
bateau symbolique ; un père-savane intervint, 
qui procéda à son baptême. Les choses se 
passèrent le plus catholiquement du monde ; 
les prières voulues furent prononcées en 




A LA Grande-Saune. •■ Seuvice'" en l'honneur de Maître Aguay 




A LA Grande-Saline. La procession sortant de la cour 
DU général Ti-Plaisir 



Aubin. En Haïti. 



Pl. XXII 



I 



LA RIVIERE FROIDE 



latin, les aspersions faites avec du tafia, en 
guise d'eau bénite ; plusieurs couples de par- 
rains et de marraines proposèrent des noms. 
Les marraines étaient venues de Port-au- 
Prince, des rues Chemisette, Coq-Chante et 
Trousse-Cotte, résidence ordinaire des de- 
moiselles de peu de vertu. Vers la fin de la 
nuit suivante, après les danses coutumières, 
la congrégation s'embarqua et s'en fut, à tra- 
vers la baie, jeter des « mangers )> à la mer, 
afin d'achever de se rendre propice Maître 
Aguay, le dieu des flots. 

En remontant la gorge étroite de la Piivière 
Froide, on atteint, à la première « passe d'eau », 
le cimetière Jean Comte ; sous les arbres, 
quelques tombes en maçonnerie, de formes va- 
riées, avec des trous creusés pour les « man- 
gers » et les bougies. Il est de règle que chaque 
habitation possède son cimetière, sis en un 
lieu désert, à l'écart des cases et des cultures. 
Chez les nègres, la mort est chose grave, moins 
encore pour ceux qui s'en vont que pour ceux 
qui restent ; les défunts passent à l'état d'es- 
prits, deviennent mauvais comme leurs con- 
génères et la mort les lâche à travers la nature, 
où ils peuvent faire aux vivants un mal infini. 
D'habitude, on regarde comme chose impru- 

EN HAÏTI. 14 



210 EN HAÏTI 

dente de les conserver à proximité ; quelques- 
uns croient cependant plus sage d'enterrer leurs 
morts sur leur propre domaine, où la surveil- 
lance en sera plus facile, a Si yo pas sevî, mo-là^ 
dit la voix populaire, yo va g'ain Madichou. 
— Si je ne sers pas ces morts-là, il va 
m'arriver malheur. » Il importe donc de 
saisir le mort dès son décès, pour lui 
enlever aussitôt toute envie de nuire. La fin 
venue, la cour prend un air de fête ; la case est 
tendue d'étoffes blanches ; sur une table, au 
milieu de la meilleure pièce, est placé le ca- 
davre, revêtu de ses plus beaux habits ; il re- 
pose sur ces jolies lianes, à grappes de fleurettes 
roses, que les créoles appellent la belle mexi- 
caine ou la liane d'amour. Tandis que les 
femmes poussent les lamentations d'usage, et 
déposent, au besoin, quelque oiianga au pied 
des arbres prochains, habités par les mystères, 
les hommes partent à la recherche de gallons 
de rhum ou courent à cheval aviser le voisinage 
de la « mortalité » survenue. C'est un inéluc- 
table devoir que d'assister à la veillée des morts 
et les gens y accourent, d'aussi loin que les in- 
vitations peuvent atteindre. Assises autour du 
corps, les femmes chantent des cantiques, sous 
la direction d'un père-savane, qui les choisit 



LA RIVIERE FROIDE 211 

dans le recueil spécial, intitulé «Bouquet Funè- 
bre ». Installés sous les tonnelles, les hommes 
fument, boivent, mangent et jouent ; les pas- 
sants, attirés au bruit, peuvent entrer libre- 
ment, sûrs d'être accueillis par des paroles 
de bienvenue : « Mèci^ mèci ! nous bien con- 
tents. » 

Les funérailles durent un ou deux jours, se- 
lon les circonstances ; les femmes sont en- 
rouées, les hommes gris, et le mort est conduit 
au cimetière. Mais le corps seul est sous la 
terre, l'esprit erre inquiet autour de la case ; 
pour le décider à s'éloigner et à prendre sa 
destination dernière, il faut la cérémonie du 
« manger les morts ». Le neuvième jour, au 
tomber de la nuit, les gens de l'enterrement se 
réunissent encore une fois ; dans la chambre, 
toujours ornée de ses blanches tentures, des 
plats, préparés sans sel, ont été rangés sur 
la table ; jusqu'à minuit, la veillée se prolonge, 
au chant des cantiques. — Passé cette heure, 
dans la croyance des nègres, le mort est déjà 
venu, — le manger est « sans âme » ; alors, 
les assistants s'approchent de la table et man- 
gent avec leurs doigts le repas funèbre. Pour 
plus de sûreté, chaque lundi, sans attendre la 
grande fête annuelle des Morts, la famille visi- 



212 EN HAÏTI 

tera la tombe, apportant au défunt, sous forme 
de plats et de bougies, les apaisements défini- 
tifs. 

S'il s'agit d'un individu élevé dans la hiérar- 
chie Vaudoux et possédé par un loi quelconque, 
qui lui a imposé, sa vie durant, son cuite et 
son caractère, les choses se passent de façon 
plus compliquée que pour le commun des 
mortels. Le jour même du décès, le mort étant 
placé debout, le papaloi accomplit les rites qui 
retirent le mystère du cadavre et l'introduisent 
en un canari soigneusement bouché. Le neu- 
vième jour, après le « manger les morts », le 
canari est brisé et liberté rendue au loi. Il ne 
reste plus qu'à procéder à une dernière cérémo- 
nie de purification, en brûlant le zain du mort. 

J'ai assisté à pareille affaire dans un houm- 
fort de la Rivière Froide, sur l'habitation Louis 
jeune. Tard dans la nuit, le papaloi entama l'of- 
fice du boulé-zain, s'adressant à sa congré- 
gation : 

Hounsis moin yo ! 
Z'enfanls moin yo ! 
Quand m' va mouri, 
Assola pas lé gangnien son. 

Mes hounsis ! mes enfants I quand je mourrai, le grand 
tambour n'aura plus de son. 




Cimetière sur la route du Grand-Goave a Baim 




Tombeau sous un " mapou ", dans la plaine de Léogane 



Aubin. En Haïti. 



Pl. XXIII 



LA RIVIERE FROIDE 213 

Puis, après la récitation de Pater et à'Ave^ 
se produisit une interminable cuisine de sor- 
cière ; il s'agit de préparer la masse, qui, sous 
une forme symbolique, devrait représenter le 
zain, le mystère, l'esprit du mort ; successive- 
ment, du maïs moulu, des plantes aromatiques 
furent jetés dans deux chaudrons ; deux poulets 
noirs furent égorgés, leurs membres brisés, 
leurs plumes arrachées, leur sang soutiré ; les 
flammes s'élevaient des chaudrons; les inévi- 
tables lignes furent tracées sur le sol. Cela 
dura fort longtemps et j'en avais assez vu ; il 
paraît, qu'au petit jour le symbole du zain, 
après avoir été solennellement présenté à tous 
les mystères du houmfort, est enterré devant la 
porte. 

La Rivière Froide forme une gorge très étroite 
qui, contournant le Morne l'Hôpital, remonte 
jusqu'aux Montagnes Noires ; le sentier passe 
et repasse le lit du torrent, constamment 
perdu dans le feuillage des caféières. A la 
Groix-lmbert, où la rivière marque un coude 
brusque, un autre chemin gravit le morne Tail- 
leferpour atteindre, vers Clemenceau et Chauf- 
fard, les hauteurs du Fond-Ferrier ou redes- 
cendre, en lacets rapides, dans la vallée de la 
Rivière Momance. L'usine Monfleury est placée 



214 EN HAÏTI 

à l'issue des mornes, pour recueillir au passage 
tous les cafés de cette vaste région. 

Depuis rindépendance, le café reste la prin- 
cipale richesse du sol haïtien. Les premiers ca- 
féiers — on disait alors « cafiers » — furent 
introduits dans la partie de l'Ouest en 1726, 
par M. de Nolivos, alors lieutenant du roi 
à Léogane, qui les prit à la Martinique ^ au 
cours d'une relâche, et les planta dans son ha- 
bitation. 11 avait été précédé dans la partie du 
Nord par les Jésuites, qui, ayant reçu les ca- 
féiers de leurs confrères de la Martinique, en 
firent des plantations au Dondon, après avoir 
acclimaté les arbustes dans leur habitation du 
Terrier Rouge, au fond de la baie du Gap. A 
l'heure actuelle, Haïti produit une moyenne de 
65 millions de livres de café, destinées à l'expor- 
tation-. Sa culture aisée ne dérange guère la 
molle indolence des nègres. Les plants de la 
colonie subsistent encore : les arbres, devenus 
vieux et improductifs, ont été successivement 



1. Le café fut introduit dans toutes nos Antilles par la 
Martinique, où l'enseigne de vaisseau Declieux avait 
apporté, en 1720, un pied, pris au Jardin du Roi. 

2. Dans les dernières années de la période coloniale, la 
production caféière de Saint-Domingue était sensiblement 
égale à la production actuelle. Elle n'était que de 7 millions 
de livres en 1755. Elle tomba à une moyenne de 30 millions, 
dans les années qui suivirent l'Indépendance. 



LA RIVIERE FROIDE 215 

coupés pour faire place aux jeunes pousses ; 
celles-ci grandissent à Tombre des forêts, 
créées par les nôtres, — mombins, sucrins et 
avocatiers. Des plantations nouvelles sont cons- 
tamment entreprises. Afin d'attendre l'ombrage 
des grands arbres, on plante des bananiers à 
croissance rapide ; une fois leurs feuilles deve- 
nues assez larges, le café se substitue aux cul- 
tures de vivres ; au bout de trois années. Far- 
buste commence à produire, mais la cinquième 
seule en marquera la pleine production. L'Haïtien 
entretient peu sa caféière et l'abandonne à la 
grâce de Dieu. De mois en mois, de janvier à 
mai, avec quelque retard dans les terrains de 
montagne, le caféier porte cinq floraisons suc- 
cessives. Après six mois, les floraisons réussies 
donnent une récolte de cerises rougissantes, 
alignées le long des branches. La cueillette 
peut durer cinq ou six mois, de juillet à la 
fin de Tannée. C'est le moment du travail 
pour les gens des mornes ; ils pratiquent un 
léger sarclage au pied des arbustes, les déga- 
gent des lianes envahissantes, et en détachent 
les grains mûrs ; si leur famille ne suffit pas à 
la besogne, ils forment un coumbite avec leurs 
voisins ou les gens de la plaine. 

La récolte faite, il s'agit d'en réaliser le café. 



216 EN HAÏTI 

L'habitant est-il pressé d'argent, il écrase à la 
hâte les cerises dans un pilon, lave les grains, 
puis les fait rapidement sécher au soleil ; 
c'est du café ichioca. S'il a plus de loisir, il le 
1-aisse en coque^ Tétend plusieurs semaines sur 
la terre durcie de sa cour, puis le décortique 
au pilon ; c'est du café habitant. Ces deux 
sortes de café sont également recueillies parles 
spéculateurs en denrées et achetées par les 
exportateurs du port prochain, qui leur font 
subir une petite préparation, un triage som- 
maire, les mettent en sacs et les expédient au 
Havre. Le producteur vend selon ses besoins ; 
il sait que son café est une monnaie sûre et 
recherchée ; mieux vaut pour lui le tenir 
encalogé que de s'encombrer de gourdes 
dépréciées. Bien que fort simple, l'installation 
de nos planteurs était déjà plus perfectionnée; 
outre le glacis et les magasins, elle comportait 
trois moulins successifs pour déceriser, détacher 
les parchemins et « vanner» les grains de café. 
Au reste, le traitement primitif, actuellement 
employé par les habitants, contribuerait à dété- 
riorer les cafés : ils sèchent mal, la fermentation 
des cerises abîme les grains ; un séjour pro- 
longé dans les mornes humides les blanchit, 
leur fait perdre leur arôme et leur valeur ; les 



LA RIVIÈRE FROIDE 217 

brisures sont nombreuses. Pour parer à de tels 
inconvénients, des usines centrales ont été fon- 
dées dans la plupart des pays producteurs : 
jusqu'ici, ce genre d'industrie n'a pu prendre 
pied en Haïti que sur les côtes de la presqu'île 
méridionale, de Port-au-Prince à Jérémie. Il 
n'en existe pas dans le nord de l'île. Depuis 1878, 
plusieurs usines ont été installées au débouché 
des vallées principales ; elles se rattachent 
presque toutes à un double système, l'un appar- 
tenant à un Allemand, M. Simmonds, qui habite 
Paris, l'autre à la raison sociale Monfleury 
frères. 

M. Monfleury père, venu de la Martinique, 
fonda, en 1883, l'usine de Carrefour. Ses trois 
fils, en association avec un Parisien, M. Ber- 
tin, qui a épousé une jeune fille créole et passe 
ici la moitié de l'année, exploitent maintenant 
l'usine agrandie, plus celle de Fauché, près du 
Grand-Goave, et celle de la Petite-Rivière de 
Nippes. Tout un village s'est créé autour de 
l'usine; les 50 ouvriers, les 150 trieuses y ont 
groupé leurs cases; quelques revendeuses ont 
ouvert boutique. Chaque jour, pendant la sai- 
son, les habitants descendent des mornes, 
surtout les vendredis et samedis, jours de 
marché à Port-au-Prince. Quelques-uns vien- 



218 EN HAÏTI 

nent spontanément, d'autres attirés par les 
conseils de chefs de section ou de cultivateurs, 
amis de l'usine. Il est entendu qu'ils ne rece- 
vront aucune avance. L'expérience prouve que 
le nègre redoute tout contact avec son créancier 
et l'argent avancé ne servirait qu'à l'écarter 
de ses prêteurs. 

Par contre, on leur paye comptant les cafés 
apportés dans les sacs-paille de leurs ânes ; ces 
cafés sont mesurés au baril, ou fraction de 
baril, de 18 litres ; les cerises, les cafés en 
coque, susceptibles d'une préparation complète, 
obtiennent un prix meilleur ; les cafés-habitant, 
destinés à subir une simple amélioration, sont 
payés moins cher. Les gens des mornes sem- 
blent s'accoutumer peu à peu à apporter leurs 
cafés en cerises, au lendemain même de la cueil- 
lette. En 1896, l'usine de Carrefour n'en ache- 
tait que 2.000 barils ; il en venait 8.000 en 1900, 
12.000 en 1903. 

A peine acheté, le café est directement versé, 
des barils, dans les machines à déceriser, qui 
en ôtent l'écorce ; il retombe ensuite aux bacs 
de fermentation, y séjourne vingt - quatre 
heures, et un lavage à grande eau achève de 
faire disparaître la pulpe décomposée. Ainsi est 
obtenu le café en parchemin^ dont les deux 



LA RIVIERE FROIDE 219 

grains se trouvent séparés, mais restent en- 
veloppés d'une pellicule légère. Transportés 
dans des wagonnets, les cafés sont alors 
exposés sur Tun des trente glacis cimentés de 
l'usine et y sèchent au soleil pendant plusieurs 
jours ; le soir, ou bien en cas de pluie, on prend 
soin de les rassembler sous des prélarts. Com- 
plètement séchés, les cafés aboutissent à la 
salle de préparation ; ils y sont mécanique- 
ment décortiqués ; leurs parchemins sont 
emportés par les ventilateurs ; enfin, ils sont 
polis à la machine, puis divisés au tamis, selon 
la dimension de leurs grains. Après que les 
trieuses, accroupies sur le plancher, ont retiré 
à la main les fèves avariées, la préparation 
complète est terminée ; le café^ ainsi gragé^ est 
prêt pour l'exportation, et n'a plus qu'à être 
mis dans des sacs, contenant 90 kilogrammes 
environ ^ 

Le café en coque subit à peu près les mêmes 
opérations que le café en cerise, sauf qu'il est 
soumis à un séchage préliminaire ; mais il n'est 
plus possible de le polir ; il reste moins bien 
présenté que le café gragé et sa couleur est 
moins flatteuse. Le café-habitant, directement 

1. Les sacs, dont on se sert en Haïti, sont importés d'An- 
gleterre. 



220 EN HAÏTI 

porté sur les glacis, passe ensuite au diviseur 
et aux trieuses. Enfin, les déchets de tous ces 
cafés donnent le café-iriage^ le café à bon 
marché, que les épiceries de France vendent 
en poudre. Il va sans dire que ces diverses 
espèces obtiennent, sur le marché, des prix 
différents. A l'heure actuelle, au Havre, le café 
gragé vaut environ 70 francs le quintal ; le café 
en coque, 58 francs ; le café-habitant, 56 ; le 
triage, /i6. 

Rien n'est plus joli en Haïti que les régions 
caféières ; c'est l'âpreté des hautes montagnes 
et la verdure de la grande forêt ; les sentiers 
se ramifient sous les arbustes, que les premiers 
mois de l'année recouvrent de fleurs blanches; 
de temps à autre, une clairière, où l'habitant 
a nivelé sa cour et construit ses cases. Sur cer- 
tains points du pays, notamment dans la pres- 
qu'île du Sud, il s'est constitué de grands 
domaines caféiers de 100 carreaux ^ et même 
davantage ; ce sont de véritables exploitations, 
munies de glacis et de moulins, où la culture 
est répartie entre un certain nombre de mé- 
tayers, « de moitié » . Tel n'est point le cas dans la 
Rivière Froide, où l'on ne connaît que petits 

1. On calcule que chaque carreau de terre porte environ 
10.000 arbustes. 



I 



LA RIVIÈRE FROIDE 221 

propriétaires, dont le bien ne dépasse guère 
une dizaine de carreaux ; bon nombre sont 
fermiers pour le compte des gens de Port-au- 
Prince. 

Tout en haut de la Rivière Froide, vers les 
Montagnes Noires, résident cependant quelques 
cultivateurs plus aisés. L'habitation Bourdon se 
trouve à la limite des pâturages ; elle est com- 
posée de plusieurs petites caféières, étagées 
les unes au-dessus des autres, entremêlées de 
cultures de légumes, où les choux, les haricots, 
les petits pois, que l'on nomme ici « pois- 
France » poussent au milieu des herbes. 

Bourdon ^ date du temps des blancs et con- 
serve encore les restes de l'ancienne « manu- 
facture à café » : un terre-plein creusé dans la 
montagne pour y établir les glacis, des murs de 
soutènement, un plan incliné qui donnait issue 
vers les crêtes, une vaste citerne, aux parois 
de laquelle s'attachent les feuilles veloutées 
des « tabacs-marrons », quelques ruines de 
constructions, où poussent des bananiers, des 
caféiers, des mirlitons et des malangas. Au 

1. M. Bourdon avait été président du Conseil supérieur de 
Port-au-Prince. Lors du règlement des indemnités de Saint- 
Domingue, l'habitation reçut 61.575 francs. Les indemnités 
furent fixées au dixième de la valeur admise de la pro- 
priété. 



222 EN HAÏTI 

devant s'étendait une allée de châtaigniers : 
quelques-uns, une demi-douzaine, vivent encore 
malgré leur grand âge, et produisent même 
des châtaignes ; les autres sont morts ; le sol 
est parsemé tout alentour de gros troncs ache- 
vant de pourrir. 

Au bout de l'allée des châtaigniers, le princi- 
pal cultivateur de Bourdon, M. Romulus Bien- 
venu, a établi ses cases ; il y vit au milieu d'une 
descendance nombreuse, qui essaime sur les 
pentes voisines : l'une de ses filles, Mme Mou- 
guet, a accouché, par trois fois, d'une paire de 
jumeaux. On nous présente les aînés, Pierre et 
Joseph, de jeunes enfants vêtus d'une courte 
chemise, avec des amulettes au cou et en sau- 
toir. Chez les nègres, la venue de marassas, de 
jumeaux, n'est pas petite affaire. La famille en 
tire honneur, comme d'une marque de force et 
de virilité ; elle a soin de joindre le culte de ses 
marassas à celui de ses ancêtres et se considère 
volontiers comme une famille privilégiée. Il 
s'établit autour des marassas une hiérarchie 
familiale. Les croyances africaines veulent que, 
des deux jumeaux, le second né soit le supé- 
rieur de l'autre, l'enfant qui vient au monde 
après eux^ le dossou^ est le supérieur des ma- 
rassas, l'enfant né immédiatement avant eux, 



LA RIVIÈRE FROIDE 223 

le dossa^ est le supérieur de tous. De cette 
gradation de supériorité entre enfants, ne peu- 
vent que dériver des haines ; le privilège ac- 
cordé à la famille peut exciter contre elle des 
esprits jaloux. Il faut concilier ces haines, 
désarmer ces jalousies. De là est venue l'insti- 
tution du manger-marassas, pratiquée par les 
familles intéressées. Dans la cérémonie, le pa- 
paloi voisin doit intervenir; il apporte les plats, 
la « gamelle-marassas », et prépare les divers 
mets. La scène se passe dans la cour ; toute 
l'habitation se groupe autour des deux ju- 
meaux ; l'officiant leur présente la nourriture 
en disant : i< Marassas^ vini oué ça napparé ba 
ous ! Jumeaux, venez voir ce que nous vous avons 
préparé !» ; et les convives, assis par terre, se 
mettent à manger avec leurs doigts. 

De Bourdon, par les habitations Brantôme et 
Grenier-le-Haut, la descente de la ravine est 
fort raide ; à mi-côte apparaissent, sur la 
gauche, l'habitation Blanchet et la chapelle 
Fessart ; de l'autre côté de la Rivière Bertrandf 
qui prend plus bas le nom de Rivière Froide, 
se trouvent les habitations Thomassin et Gre- 
nier. Toute la vallée est un amoncellement de 
verdure ; les caféières recouvrent les pentes ; 
les clochettes lie de vin, des « belles de nuit » 



224 EN HAÏTI 

fleurissent les sentiers. Le général Cyrille Paul 
est propriétaire de toute la vallée, de Bourdon 
à Thomassin. 

Dans les mornes, la grande propriété est 
beaucoup plus rare que dans le pays bas. On a 
vu, qu'en plaine, les concessions faites sous le 
gouvernement de Pétion avaient souvent main- 
tenu les habitations primitives ; en haut, la terre 
s'est morcelée et la meilleure part, exempte de 
toute appropriation, appartient nominalement au 
domaine de l'Etat. Surgit-il, au fond des mornes, 
un homme plus actif et plus travailleur que les 
autres, il arrondit promptement son petit bien 
et s^élève aux honneurs administratifs ; pendant 
de longues années, commandant sa propre sec- 
tion, il en profite pour envahir les terres doma- 
niales. Le voilà devenu puissant et riche : toutes 
les filles du voisinage le recherchent ; le mariage 
n'est point nécessaire ; il lui suffira d'acheter en 
ville unbeau papier enjolivé de fleurs et d'oiseaux 
et d'écrire successivement aux pères des jeunes 
personnes choisies une « lettre de demande » ; 
la lettre vaudra contrat et, dédaigneux des cé- 
rémonies nuptiales, le ménage se constituera 
séance tenante. La multiplicité des femmes, 
conséquence de semblables mœurs, procure 
d'utiles alliances avec les autres cultivateurs ; 



i 



LA RIVIERE FROIDE 825 

la descendance s'accroît démesurément ; et, si 
l'homme atteint un grand âge, il est devenu le 
maître incontesté de toute une vallée, peuplée 
de ses femmes, de ses enfants et de ses pro- 
ches. Tel est le cas du général Cyrille Paul, le sei- 
gneur de la section de l'Étang-de-Jonc, dans la 
haute vallée de la Rivière Froide. 

Ses cases, recouvertes en paille de vétiver, 
sont dispersées dans la caféière, des lianes de 
giraumonts et de grenadilles grimpent aux bran- 
ches des caïmitiers, les maïs jaunissent aux 
troncs des palmistes ; cochons et poulets s'ébat- 
tent dans la cour. Dans un coin, sèchent les 
graines noires du ricin, le palma Christi des 
créoles. Au beau milieu, l'un des fils de la mai- 
son, M. Mentor, écrase, dans un pilon de bois, 
les cerises de café fraîchement cueillies ; tout 
autour de lui s'amoncellent, en tas plus ou 
moins desséchés, les grains qui, les jours pas- 
sés, ont déjà subi pareille opération. Cyrille 
Paul travaille à la cueillette dans sa caféière ; 
il apparaît, à travers les branches, portant sur 
l'épaule une macoute, remplie de cerises : un 
vieux nègre, les cheveux et la barbiche blancs. 
Son hospitalité est exubérante : « Mettez-vous, 
chè », — et il réunit tout son monde : « Fais 
vite gril té ti café pou moin », ordonne-t-il à 

EN HAÏTI. 15 



226 EN HAÏTI 

M. Mentor. Une petite fille passe sur le sen- 
tier, un collier de verroterie au cou, des bou- 
teilles de lait sur la tête. « Adieu pitile chè 
toute moin. » Il l'arrête et lui en achète. Voici 
qu'un autre fils, M. Fénelon, émerge des ca- 
féiers, tenant son petit enfant dans ses bras ; 
un fort garçon tout nu, recouvert d'amulettes 
et de médailles, avec un collier contre le mal 
d'yôek, le mauvais œil, et une corne de girau- 
mont desséchée, pour lui faciliter la dentition. 
Peu à peu la famille a envahi la cour. Le gé- 
néral a besoin de quelque réflexion pour se 
remémorer exactement le nombre des siens. 
« Espéré; faut temps calquioulé. Huit avec 
Madam^ qui là; quat dèrhô ; gnoune Grégnié : 
treize en tout. Pitites-pitites en pile. Passé cin- 
quante... grand'' famille ! — Attendez, il faut le 
temps de calculer. Huit avec Madame qui est 
là ; quatre au dehors ; un à Grenier : treize en 
tout. Petits-enfants en masse : plus de cin- 
quante... Grande famille ! » 

La confection du café est une longue affaire ; 
M. Mentor prend, sur le sol de la cour, le café 
le plus sec ; il le secoue sur un laïo^ un pla- 
teau en vannerie, pour en écarter les écorces 
et les parchemins ; les grains, une fois gril- 
lés, sont écrasés dans le pilon de bois, et la 




^ 




LA RIVIERE FROIDE 227 

poudre placée au fond d'un petit sac, appelé 
grèpe, dont l'orifice est maintenu ouvert par 
deux branchettes transversales. L'eau chaude, 
sucrée avec du sirop, y passe et repasse 
plusieurs fois et il en sort un café excellent, 
qu'il a fallu près d'une heure pour conduire à 
point. 

Après la guerre de Sept ans, le gouverne- 
ment français s'étant décidé à mettre la colonie 
en meilleures conditions de défense, il fut j.ugé 
nécessaire de créer une voie directe entre 
Port-au-Prince et Jacmel, dont le port sur la 
mer des Antilles assurait mieux les commu- 
nications de l'île avec les îles du Vent et son 
ravitaillement éventuel par les Hollandais de 
Curaçao. Jusque-là, le chemin ordinaire allait 
chercher, douze lieues plus à l'est, un passage 
très abaissé entre la vallée du Grand-Goave et 
la vallée de Jacmel ; on se résolut donc à tra- 
cer une route au travers des montagnes. Les 
travaux furent lents. Au moment de la Révolu- 
tion, la route projetée passait de la Rivière 
Froide dans la Rivière Momance, et s'arrêtait au 
confluent de la Rivière du Fourcq. Quand, exas- 
pérés par l'abolition de l'esclavage, les grands 
planteurs appelèrent les Anglais de la Jamaïque, 
qui débarquèrent à Port-au-Prince, les deux 



228 EN HAÏTI 

commissaires de la Convention, Sonthonax et 
Polvérel, durent s'enfuir par cette route, accom- 
pagnés d'une escorte nègre et de 200 mules 
chargées d'objets précieux. Ils y passèrent le 
5 juin 179/i et parvinrent à gagner Jacmel, d'où 
ils s'embarquèrent pour la France. Ils n'avaient 
plus rien à faire dans la colonie. Le Sud était 
au mulâtre Rigaud, le Nord à Toussaint Louver- 
ture ; conduits par les colons, les Anglais 
s'installaient sur les côtes. Cependant, le sou- 
venir de Sonthonax et de Polvérel reste indis- 
solublement attaché aux mornes témoins de 
leur fuite. Les traditions populaires prétendent 
que l'argent, dont ils étaient porteurs, serait 
tombé dans une ravine et y demeurerait encore ; 
cette légende d'un trésor caché, si plaisante 
aux imaginations nègres, suffit à maintenir au 
chemin et à la montagne le nom des Agents 
Commissaires. 

La montée du Morne des Commissaires est 
rude et longue ; le Fond-Ferrier se creuse 
très profondément, déjà noyé d'ombre par 
l'heure tardive du jour. Nous étions partis 
l'après-midi de Port-au-Prince, pour atteindre, 
en quatre heures de voyage, l'habitation Laval. 
Le maître de la chapelle, M. Etienne, est un 
petit propriétaire de cinq carreaux de terre ; il 



LA RIVIÈRE FROIDE 229 

habite une grande case au milieu de sa caféière ; 
sa cour est entourée de bananiers, de palmis- 
tes et de chadecquiers^ Nous trouvâmes la maison 
sens dessus dessous ; un enterrement venait 
d'avoir lieu sur l'habitation, et les hommes 
n'étaient pas encore revenus. Impossible de 
mettre la main sur des bougies de cire brune ou 
sur une lampe à huile de ricin. Une toute jeune 
fille du voisinage, Mlle Cerise Exumé, se 
chargea d'éclairer notre dîner, en tenant allumé 
un morceau de bois-pin ; de son pied nu, elle 
éteignait les brindilles ardentes qui tombaient à 
terre ; un éclat intermittent illuminait les murs 
de la chambre, tapissés d'images de piété et de 
feuilles de journaux illustrés français. M. Etienne 
finit par arriver, accompagné de son fils M. La- 
martine, de son cousin, M. Murât et de quel- 
ques voisins ; tous étaient également pris de tafia. 
Ils se répandirent en manifestations de joie, en 
protestations de bienvenue ; ils voulurent, en 
l'honneur des nouveaux venus, reprendre « la 
bamboche », qu'ils venaient à peine d'achever 
en l'honneur du mort. 

Le son du lambis convoque à la danse les 

1. Chadecquier on oranger de la Barbade. Ce nom lui vient 
de celui qui l'introduisit de la Barbade à la Martinique ; il 
donne un fruit assez semblable à l'orange, mais aussi gros 
qu'une pamplemousse. — (P. Labat). 



230 EN HAÏTI 

gens du morne. La lune s'est levée ; la cour est 
tout éclairée et les feuilles de bananiers y 
projettent de larges ombres. Un jeune homme 
de l'habitation, M. Rouleau Petit-Compère 
Jean-Baptiste, est le premier arrivé, avec deux 
tambours Pétro. Peu à peu, chaque sentier 
amène son contingent de danseurs. Une cin- 
quantaine de personnes se trouvent réunies ; les 
tambours se mettent à battre ; les chants et les 
danses commencent. Soudain, apparaît une ro- 
buste négresse, flanquée de deux individus 
portant le képi de la police rurale ; c'est la 
femme du commandant Myrtil, le chef de la 
section. En l'absence de son mari, parti au 
rapport à Port-au-Prince, elle s'est chargée de 
maintenir l'ordre dans la circonscription et n'en- 
tend point que l'on y danse, sans son consente- 
ment, aux jours interdits par le Gode rural. Du 
geste elle arrête les tambours, invective les 
danseurs et reproche sévèrement au maître de 
chapelle d'avoir fait résonnerie lambis,mode de 
convocation Vaudoux, alors qu'il est chargé par 
ses fonctions de la cloche chrétienne. Les gens 
regimbent et veulent danser ; le chef de district 
intervient pour discuter l'autorité de la femme 
du chef de section. Pendant une bonne heure, 
l'on crie, l'on s'agite. Finalement, Mme Myrtil 



LA. RIVIÈRE FROIDE 231 

a gain de cause et, sur un dernier coup de tafia, 
chacun se décide à rentrer chez soi. 

Encore sept heures de route jusqu'à Jacmel. 
Il faut lentement monter, le long d'une crête 
étroite, qui séparele Fond-Ferrier de la profonde 
vallée de la Rivière du Fourcq. Le Bois-Malanga 
couronne la crête ; l'eau y est abondante ; l'hu- 
midité a créé, sur ce point favorisé de la mon- 
tagne, un merveilleux enchevêtrement de fou- 
gères et de lianes. i\u travers de la végétation, 
apparaissent, par delà les mornes inférieurs, 
toute la baie de Port-au-Prince et les accidents 
de la côte vers le Petit-Goave et Miragoane ; 
de l'autre côté, la mer du Sud, avec la baie et 
la ville de Jacmel. Le Morne la Selle, que 
nous avons contourné, se présente maintenant 
comme un pic isolé, dont la majestueuse pyra- 
mide attire les nuages, à mesure que monte 
le soleil ; de ses pentes ravinées coulent les 
torrents, qui s'unissent, à travers le Fond- 
Melon, pour former la Rivière Gosseline. Des- 
cente rapide par les habitations Jérôme, Fortin, 
Montigny, puis par les lacets du morne 
Monte-au-Giel. Nous sommes à la source de la 
Rivière Marbial, à trois heures de Jacmel. Peu 
à peu, la vallée s'élargit ; les bords de la Gos- 
seline deviennent plus monotones ; de beaux 



232 EN HAÏTI 

arbres, de grandes maisons en bois, des cul- 
tures de café, de coton, de maïs et de petit mil ; 
la rivière se répand en un lit démesuré; les 
bayaondes de la plaine commencent à appa- 
raître ; les dattes aux fleurs jaunes se multi- 
plient dans les galets». Le Morne Cap Rouge et 
le Morne de la Voûte séparent la basse vallée 
de la mer, d'une part, et de la Grande Rivière 
de Jacmel,de l'autre. Aux portes mêmes de Jac- 
mel,laGosseline se jette dans la Grande Rivière, 
et nous entrons en ville par le portail de la 
Gosseline. 

Bien que les boucaniers français y aient 
pris pied dès 1680, Jacmel ^ ne devint jamais 



1. Moreau de Saint-Méry fait une triste description de la 
ville de Jacmel pendant la période coloniale. Bien qu'elle 
fût chef-lieu de quartier, elle restait un séjour humide et 
malsain, ne comptant pas plus de 63 maisons. 

Chaque année, son port était fréquenté par une vingtaine 
de navires, allant des Cayes à Bordeaux, parfois au Havre 
ou à Marseille. Habitants et fonctionnaires y vivaient péni- 
blement. 

« On se rapproche sans s'unir, on se quitte sans désirer 
de se revoir, on mange sans gaieté; le bruit d'un cornet et 
les fureurs du jeu remplacent tous les épanchements de 
l'amitié. » (Moreau de Saint-Méry.) 

Le quartier de Jacmel avait été formé des trois paroisses 
de Bainet, Jacmel et les Cayes-Jacmel. Il fut mis en valeur 
par la Compagnie de Saint-Domingue, dont le centre était à 
Saint-Louis du Sud, et qui en eut la concession de 1698 à 1720. 
La Compagnie chercha à y développer la culture de Tindigo, 
qui, dès le milieu du dix-huitième siècle, était remplacée par 
celle du café. Au moment de la Révolution, la population 



LA RIVIÈRE FROIDE 23« 

une agglomération bien importante. Elle n'a pas 
aujourd'hui plus de 10.000 habitants ; détruite, 
en 1896, par un incendie, elle se relève à peine 
de ses ruines; au-devant, s'arrondissent une 
petite baie et une plage bordée de cocotiers. La 
vieille ville, avec Téglise, le marché, la place 
d'Armes, l'Hôtel de l'Arrondissement, occupe 
un ressaut de terrain ; en bas, se trouvent Tuni- 
que rue du Bord de Mer et le portail de Léo- 
gane. 

Le port, où un petit wharf sert au charge- 
ment des chalands, est le débouché des cafés, 
venus des diverses vallées, se ramifiant en éven- 
tail derrière la ville ; il en reçoit également, par 
goélettes, des places voisines de Bainet et du 
Sale-Trou, qui ne sont point ouvertes au com- 
merce extérieur ; Jacmel est, pour cette denrée, 
le troisième port de la République ; il commence, 
en outre, à exporter du coton et même un peu de 
maïs, à destination de Curaçao. 

A côté de quelques négociants allemands et 
syriens, le grand maître du commerce de 



blanche du quartier ne dépassait pas 1.338 individus. La partie 
orientale, vers le Sale-Trou et les Anses-à-Pitre, en était à peu 
près inhabitée, se trouvant exposée aux incursions des 
nègres marrons, des « créoles des bois », tant français qu'es- 
pagnols, qui trouvaient dans les grandes montagnes, pro- 
longeant le Morne la Selle, un refuge traditionnel. 



234 EN HAÏTI 

Jacmel est un de nos compatriotes, venu d'Agen, 
M. Vital. Il fait, à lui seul, plus de la moi- 
tié des affaires du port, et ses halles occupent 
une bonne partie du Bord de Mer. Je ne con- 
nais pas, en Haïti, magasins mieux installés, ni 
Français qui nous fasse plus d'honneur. En 
dehors de M. Vital et de ses fds, notre colonie 
se compose du directeur de la succursale de la 
Banque Nationale, M. Desrue, d'un médecin 
Martiniquais, M. Gastéra, de quelques gens de 
nos îles, et d'un Corse, qui fabrique, sur une 
habitation voisine, du sucre et du tafia. 11 faut 
y ajouter l'élément religieux, le curé et ses 
trois vicaires, six Frères de Ploërmel, dont 
l'école, ouverte en 1867, compte 300 élèves et 
autant de sœurs de Saint-Joseph de Gluny. 
L'écolô des tilles est moins fréquentée; les 
petites négresses sont coquettes ; elles ne con- 
sentent à venir en ville que bien vêtues et 
bien chaussées, et le malheur des temps ne 
permet plus à leurs parents de pareilles dé- 
penses. 

La vie de Jacmel est douce et provinciale. 
La ville reste à l'écart des intrigues politiques 
du Nord et des agitations de la capitale. Le 
café est la seule affaire. Le commerce prospère, 
sous les auspices du commandant de l'arron- 



LA RIVIERE FROIDE 235 

dissement, le général Berrouet, un mulâtre clair, 
dont chacun paraît se louer... Au reste, la ré- 
gion de Jacmel est délicieuse : un immense 
amphithéâtre de mornes, creusé de vallées ver- 
doyantes. Du haut de la montagne, qui domine 
la ville sur la route de Bainet, se dégage la 
meilleure vue du pays : la petite baie arrondie, 
formée par la mer bleue, et la succession de 
falaises grises, descendant du Morne la Selle 
vers Marigot et le Sale-Trou. 

Le chemin des Commissaires est trop acci- 
denté pour servir aux communications habituel- 
les entre Port-au-Prince et Jacmel ; on remonte 
d'ordinaire la Grande Rivière de Jacmel, pour 
passer dans la plaine de Léogane par le Morne 
Cal et le Gros-Morne. La distance est un peu 
plus longue, mais il y a moins à monter et les 
sentiers sont plus faciles. La route est si fré- 
quentée que plusieurs habitants aisés ont pris 
coutume d'accueillir les voyageurs. Selon 
l'heure choisie pour le départ, on sait d'avance 
si l'on ira coucher chez M. Saintilien, dans la 
Grande Rivière, ou si Ton poussera jusqu'au 
Morne Cal, pour y être reçu par le maître 
de la chapelle Saint-Antoine du Fond-d'Oie, 
M. Blanc Cyrille, avec ses quatre filles, Mlles 
Salomé, Séréna, Marianne et Rosianne ; plus 



236 EN HAÏTI 

loin encore, au delà du Gros-Morne, il y a, sur 
l'habitation Deslandes i, la grande maison en 
bois, à toiture de tôle, de M.Canusse Désir. Après 
quoi, c'est la traversée de la plaine de Léogan«, 
l'habitation Sercey, où se retouve intact un bas- 
sin de distribution qui servait aux irrigations 
de la colonie 2, le passage de la Rivière Mo- 
mance, les villages de Momance et de Gressier, 
et, après vingt lieues de chemin, le retour à 
Port-au-Prince. 



1. M. Deslandes, qui fut major pour le roi de Léogane, éta- 
blit sur son habitation, en 1680, la première sucrerie de la 
partie française de Saint-Domingue. 

2. La distribution des eaux de la Grande Rivière de Léogane 
était effectuée, dès 1737, entre 27 habitations. Au moment de 
la Révolution, une distribution nouvelle et plus étendue 
avait été mise à l'étude. 



SSSSPer-i 







' ■>. 




Les Gayes - Jacmel 







Sale-Trou 



Aubin. En Haïti. 



Pl. XXVI 



CHAPITRE VII 



DE PORT-AU-PRINCE A SAINT-MARC 



Comment on voyage en Haïti. — Vestiges de la colonie 
française : l'habitation Prince. — La plaine et le bourg de 
l'Arcahaye. — Superstitions créoles : la légende du Trou- 
Forban. 



Vingt-quatre lieues, soit douze heures de route 
de Port-au-Prince à Saint-Marc. Gela paraît ici un 
fort long voyage. Les créoles ont l'indolence fa- 
cile et envisagent comme très graves les fatigues 
du chemin. Ils tiennent de leur ascendance, 
que le premier contact des Européens avec les 
tropiques a naturellement surprise et effrayée, 
quantité de croyances ou de préventions, peu 
favorables à la mobilité. A les entendre, il ne 
faudrait point marcher pendant le milieu du 
jour, afin d'éviter le soleil, ni le soir, où le 



238 KN HAÏTI 

serein peut causer des refroidissements dan- 
gereux ; surtout ne pas s'exposer à la pluie, 
qui tombe en Haïti les trois quarts de Tannée ; 
s'abstenir de fruits rafraîchissants et ne boire 
que de l'eau coupée de rhum ; le tout afin 
d'éviter une « mauvaise fièvre ». Telle est, du 
moins, l'exigence de la plaine. Dans les mornes, 
grâce à l'altitude, liberté plus grande est lais- 
sée ; les créoles affirment volontiers que Ton 
y jouit d'un « climat d'Europe » et que l'eau 
même y est « glacée ». Mais ils redoutent éga- 
lement le chaud et le froid, qui sont représen- 
tés, dans ces pays, par un faible écart de tem- 
pérature. Un fait d'atavisme identique a rendu 
ces exagération? communes dans toutes les 
vieilles colonies . il est heureux que les nou- 
veaux établissements d'Asie et d'Afrique en 
restent indemnes. 

En Haïti, il faut voyager à cheval, car les 
abords des villes sont seuls praticables aux 
voitures. Les campagnes sont bien traversées 
de larges routes, qui furent naguère entrete- 
nues ; les vieilles gens se rappellent que, du 
temps de l'empereur Soulouque, c'est-à-dire 
vers le milieu du dernier siècle on pouvait se 
rendre, en chaise de poste, d'une extrémité à 
l'autre du pays, en empruntant les anciens 



DE PORT-AU-PRINCE A SAINT-MARC 239 

chemins de la colonie, qui se maintenaient en- 
core. Aujourd'hui, il ne serait plus possible de 
tenter pareille aventure ; les routes sont deve- 
nues des pistes incertaines, transformées en fon- 
drières par les pluies ; en cas de nécessité, les 
chefs des sections intéressées font appel aux ha- 
bitants voisins, réquisitionnent leurs cabrouets 
et leurs bêtes de charge, pour procéder à 
une réparation rapide, avec des troncs d'arbre, 
des branchages, voire des résidus de cannes à 
sucre. Le Code rural prescrit, en effet, que 
tout chemin, classé comme « route publique » 
C'est-à-dire unissant deux arrondissements, 
soit entretenu par les prestations des gens de 
la section voisine, obligés, en cas de besoin, 
d'y travailler à tour de rôle, pendant les quatre 
premiers jours de la semaine. 

Les chevaux haïtiens sont les rejetons des 
chevaux andalous, introduits par les premiers 
colons espagnols dans l'île de Saint-Domingue. 
Sous le régime français, la race fut modifiée 
par des croisements avec des chevaux impor- 
tés de l'Amérique du Nord. Depuis lors, elle a 
dégénéré, faute de soins, et perdu sa taille pri- 
mitive. Bien que petits et ramassés, ces che- 
vaux sont excellents pour la besogne qu'on 
leur demande. Ils parcourent la plaine d'un 



240 EN HAÏTI 

amble rapide et escaladent facilement les mor- 
nes ; on peut compter avec eux sur un train 
soutenu de 8 à 10 kilomètres à l'heure, et sur 
une marche moyenne de 50 kilomètres par 
jour. Il n y a plus en Haïti d'élevage régulier ; 
les chevaux y naissent et grandissent à la grâce 
de Dieu ; on dit que les meilleurs proviennent 
des savanes de FArtibonite ou des escarpe- 
ments des Gôtes-de-Fer, situés sur la côte 
méridionale de l'île entre Bainet et iVquin. 

Accompagné d'un domestique, j'ai voyagé 
jusqu'ici avec trois chevaux de cette double 
origine ; et, malgré mon poids fort lourd, ils ont 
toujours bien supporté la route. Il est, d'ailleurs, 
inutile de se surcharger outre mesure. On 
trouve partout l'hospitalité la plus empressée; 
dans les bourgs, chez les curés, qui sont tous 
nos compatriotes, chez les autorités ou les prin- 
cipaux de Tendroit; dans les campagnes, chez 
des cultivateurs aisés, surtout chez les sacris- 
tains des chapelles. Il suffit donc d'emporter 
avec soi quelques objets de toilette, un peu de 
vin et de conserves, qui rentrent dans les « va- 
lises » en cuir ou en toile vulgaire, dite qaaf- 
fîls^ pendues aux deux côtés de la selle. Pour 
les courses plus longues, il faudrait emmener, 
comme bête de charge, une mule, dont les 



DE PORT-AU-PRINCE A SAINT-MARC 241 

« sacs-paille » contiendraient un plus sérieux 
bagage. En cas d'accident, Fobligeance haï- 
tienne vous tirera promptement d'afFaire ; vos 
hôtes sont toujours disposés à vous procurer 
cheval ou mule, qui reviendront ensuite chez 
leur propriétaire, à la première occasion ou 
même par les soins du courrier postal. 

Sur l'habitation Brouillard, à 5 kilomètres 
de Port-au-Prince, la route du Nord se déta- 
che, vers la gauche, du grand chemin traver- 
sant toute la plaine du Gul-de-Sac. Elle franchit 
la Grande Piivière au milieu des cultures, qui 
se sont développées sur les deux rives, dans les 
habitations Duvivier et Sibert. Aux temps hé- 
roïques, où le pouvoir établi ne s'effondrait pas 
de lui-même, au moindre souffle de révolution, 
l'intervention des bandes du Nord a souvent 
fait de ces habitations, situées sur le grand che- 
min des guerres civiles, le champ de bataille, 
où se réglaient le sort de la capitale et l'attri- 
bution du gouvernement. En 1806, Dessalines 
fut assassiné au Pont-Rouge, aux portes mêmes 
de la ville. En 1807 et 1812, Christophe se ren- 
contra à Sibert avec les troupes de Pétion. En 
1859, Geffrard s'établit à Drouillard, pour ren- 
verser l'empire de Soulouque et s'élever lui- 
même à la présidence. 

EN HAÏTI. 16 



242 EN HAÏTI 

Plus loin, au pied des mornes, fermant la 
baie de Port-au-Prince, la rareté des eaux are- 
couvert la plaine d'un taillis peu élevé de baya- 
ondes, d'où pointent les cierges et les raquettes 
des cactus. Un marécage desséché parla saison, 
la saline Lerebours, précédé de quelques îlots de 
palétuviers, marque une forte avancée de la 
mer ; puis quelques flaques d'eau, où flottent des 
dépôts verdâtres, méritent, par leur odeur sulfu- 
reuse, leur nom de Sources-Puantes ;Iescasesont 
disparu, excepté sur une petite bande utilisable 
pour la culture des bananiers et du petit mil, l'ha- 
bitation Lafiteau. Le long du chemin, des bœufs 
et des chèvres, entravés par une large barre de 
bois fixée au cou, errent à leur gré, à la recher- 
che d'une herbe rare. Une maison de pêcheurs, 
quelques barques amarrées au rivage, un bou- 
quet de cocotiers et Tombre d'une source, la 
source Matelas, marquent le commencement de 
la plaine de l'Arcahaye. 

La plaine de l'Arcahaye est formée par un 
écartement des mornes, s'éloignant de la mer 
sur la longueur d'une vingtaine de kilomètres; 
ce sont les mornes des Délices, puis la chaîne 
des Matheux, qui va jusqu'à Saint-Marc ; mon- 
tagnes boisées, entrecoupées de ravines ra- 
pides et garnies, au sommet, d'une ligne de 



DE PORT-AU-PRINCE A SAINT-MARC 243 

pitchpins. Elles offrirent aux blancs un refuge 
efficace pendant les massacres de la Révolu- 
tion. L'une des premières habitations, à l'en- 
trée de la plaine, porte le nom de Prince. 
C'est assurément l'une des constructions colo- 
niales les mieux conservées du pays : deux bâ- 
timents en maçonnerie, recouverts de tuiles, 
demeurent à peu près intacts ; à travers l'éven- 
trement d'un mur apparaît la grande roue noire 
du moulin; l'aqueduc, à arcades, aux pierres 
recouvertes de mousse, se prolonge, pendant 
plusieurs centaines de mètres, pour disparaître 
sous les bananiers. La propriété appartenait 
jadis au prince de Rohan-Montbazon ^ ; elle a 
gardé, sinon son nom, du moins son titre. Elle 
est maintenant tombée aux mains d'un de nos 
compatriotes martiniquais, M. Anatole Mar- 
thonne, un des plus riches propriétaires de 
ce pays. De ce côté, d'ailleurs, les traces du 
passé sont nombreuses ; ruines de maisons ou 
de moulins, conduites d'eau en briques ou 
aqueducs de pierre, souvent en bon état de 



1. Le Prince de Rohan fut gouverneur de Saint-Domingue 
de 1766 à 1770. Ayant eu maille à partir avec les membres 
du Conseil Supérieur de Port-au-Prince, il les fit enlever, 
le 7 mars 1769, du lieu même de leurs séances et con- 
duire à bord des bâtiments qui les transportèrent en 
France. 



244 EN HAÏTI 

conservation, se multiplient, le long de la route, 
sur les habitations Garesché^, Deschapelles, Du- 
buisson, TEvêque, Imbert, Poy-la-Générale, 
Poy-la-Ravine, où se trouve le bourg même 
de l'Arcahaye. Plus heureux que le Gul-de-Sac, 
dont la rupture du Bassin général a desséché 
une bonne moitié, la plaine de l'Arcahaye garde 
à peu près intact le système des irrigations 
françaises. Il en est de même à Léogane; et ces 
deux plaines qui se font vis-à-vis, des deux 
côtés de la baie de Port-au-Prince, conservent 
ainsi une bonne part de leur splendeur ancienne. 
Toutefois, à une différence près : avec le sucre et 
l'indigo, les plaines constituaient naguère la ri- 
chesse de la colonie, tandis qu'elles ne donnent 
plus que les vivres pour la consommation lo- 
cale. Et les mornes, moins appréciés jadis, four- 
nissent toujours le café, devenu le principal 
article de l'exportation haïtienne. 

En arrivant au quartier de Cabaret, un peu 
au delà de Prince, j'ai rencontré le curé de 
l'Arcahaye, le P. Primet, un de nos compa- 
triotes, originaire de Saint-Étienne, fait assez 

1 Garesché porte le nom d'armateurs de la Rochelle, qui 
avaient des intérêts à Saint-Domingue. Sur la liste des 
souscripteurs aux ouvrages de Moreau de Saint-Méry, figu- 
rent deux colons de ce nom : l'un était réfugié à Philadel- 
phie, l'autre à Wilraington (Del.). 



DE PORT-AU-PRINCE A SAINT-MARC 245 

rare dans une mission presque exclusivement 
composée de Bretons. C'était un dimanche, et 
le prêtre était venu dire sa messe dans la cha- 
pelle de l'habitation. L'assistance, surtout fémi- 
nine, était plus relevée que dans les habitations 
ordinaires; car le Cabaret, dominant la route 
du Nord, à l'entrée de la plaine, a été organisé 
en quartier et muni, à ce titre, de quelques au- 
torités : un chef de quartier, un juge de paix et 
un officier de l'état civil. La fille du juge de 
paix, M. Jean-Baptiste, ayant reçu une bonne 
éducation à Port-au-Prince, a ouvert une petite 
école; elle y obtient de réels succès avec ses 
élèves et les petites demoiselles du lieu se met- 
tent à parler très convenablement le français. 
J'ai traversé la plaine en compagnie du P. 
Primet et du chef de la section intéressée, la 
section de Boucassin. Le pays est très peuplé 
et les habitations se succèdent les unes aux 
autres; les cases paraissent aisées, les arbres 
fruitiers abondent; les champs de cannes, les 
plantations de bananiers, de pois, d'ignames et 
de patates se multiplient. Sur nombre de pro- 
priétés, on aperçoit, à travers le feuillage des 
« bois d'orme », les cylindres en bois des guil- 
dives, qui extraient le jus de canne pour la 
préparation du tafia. Cette fabrication est à peu 



246 EN HAÏTI 

près la seule industrie de la plaine, où la pro- 
duction du sucre est maintenant négligée. Au 
bord de la mer, sur l'habitation la Bauderie, a 
été relevé un bon gisement de terre à brique et 
deux briqueteries s'y sont installées, qui four- 
nissent toute la République, à l'exception de la 
côte Nord. L'une d'entre elles, la plus impor- 
tante, appartient à un vieux Corse de Piana, 
depuis longtemps établi en Haïti, M. Massoni. 
Tout le long de la côte, les habitations ont leur 
petit port, avec une dizaine de barges chacun, 
pour le transport des fruits et légumes dans les 
diverses villes, depuis les Gayes jusqu'à Port- 
de-Paix. Le principal débouché du tafia est les 
Gonaïves. Quant au café des mornes, peu abon- 
dant, mais de qualité excellente, celui des Dé- 
lices est transporté par bateau à Port-au-Prince; 
celui du Fond Baptiste gagne Saint-Marc à 
dos de mule. 

Bien arrosée, bien cultivée, cette plaine est 
extrêmement riche. Ge fut en 1675, que les pre- 
miers Français vinrent y créer des corails et des 
battes. Au dix-huitième siècle, les colons se 
multiplièrent, et la distribution des eaux, ter- 
minée en 1742, assura leur prospérité. Lors de 
la Révolution, la paroisse de l'Arcahaye était 
peuplée de 702 blancs, 574 affranchis, 17. 2/il es- 



DE PORT-AU-PRINCE A SAINT-MARC 247 

claves. Elle comptait 4^ sucreries, /i9 indi- 
goteries, 25 cotonneries, 68 caféteries, 15 guil- 
diveries et 25 fours à chaux. Elle fut, com- 
plètement abandonnée après l'Indépendance. 
La guerre civile entre Pétion et Chris- 
tophe en fit un désert. Sous l'empereur Sou- 
louque, un commandant militaire de FArca- 
haye, Mgr Jeannot Jean François, comte de 
quelque chose dans la noblesse d'alors, profita 
du régime d'autorité qu'il représentait pour 
obliger les habitants, sous peine de prison, à 
reprendre le travail de leurs terres. La prospé- 
rité revint grâce à ce bon tyran et la popula- 
tion s'est enrichie. La propriété est bien 
divisée ; peu de cultivateurs y possèdent plus 
d'une centaine de carreaux de terre. 

Il faut ajouter que leur richesse même permet 
aux gens de la plaine de l'Arcahaye de s'offrir, 
plus largement qu'ailleurs, les distractions mul- 
tiples que les nègres d'Amérique doivent à leur 
ascendance africaine. Nulle part, en Haïti, les 
superstitions ne sont plus florissantes ; les 
danses Vaudoux sont fréquentes; la clientèle 
se presse autour des papalois, devins, jeteurs 
de sorts, préparateurs de philtres et autres sor- 
ciers ; les houmforts abondent dans la cam- 
pagne, et la renommée de ce lieu d'élection est 



248 EN HAITI 

devenue si grande qu'elle attire même la pratique 
de régions fort éloignées. En traversant l'habita- 
tion Gourrejolles, on me fit voir une grande 
maison en bois à étage, où opérait naguère le 
plus célèbre papaloi du pays. Le général Ti- 
Séné est fort réputé dans son métier et, de 
toute la République, les gens venaient le consul- 
ter à son houmfort de la plaine de l'Arcahaye; 
ce qui lui valait à la fois gloire et fortune. La 
jalousie d'un concurrent moins heureux, appuyé 
par les hasards de la politique, aurait entravé 
les opérations de Ti-Séné, qui dut plier bagage 
et transférer le siège de ses affaires à la Grande- 
Saline, à l'embouchure de l'Artibonite. 

Le bourg de l'Arcahaye est plutôt le chef-lieu 
administratif que le centre commercial de la 
région. Gomme le cultivateur expédie directe- 
ment ses produits, il n'a pas besoin du service 
des sept ou huit spéculateurs en denrées, qui y 
végètent. De même, les communications par 
goélettes étant journalières avec Port-au-Prince, 
chacun s'y approvisionne directement, et l'on 
a peu regretté le départ de quelques détail 
lants syriens, qui, n'ayant pu se rendre assez 
agréables aux autorités communales, ont été 
expulsés l'été passé. 

En fait, le bourg est petit et ne contient guère 



DE PORT-AU-PRINCE A SAINT-MARC 249 

plus de 1.500 habitants, groupés dans des maisons 
en bois à étage ou dans des cases de campa- 
gnards autour de la grand'place. C'est la disposi- 
tion ordinaire aux bourgs haïtiens. Au centre, une 
esplanade en forme de carré allongé, le « Champ 
de Mars »,qui comporte le palmiste, arbre de la 
liberté, et la tribune dénommée « autel de la 
patrie )),d'où, aux jours de cérémonie, l'autorité 
harangue le peuple. Auprès de l'autel, la recon- 
naissance publique a placé le tombeau d'un 
ancien commandant de la place de l'Arcahaye, 
le général Tintifort Agnan. Les dimanches et 
jours de fête, il y a parade ; matin et soir, aux 
heures de la diane et de la retraite, le poste 
entreprend languissamment une promenade 
circulaire, au son du fifre et du tambour. Sur 
les côtés, se trouve V « Hôtel de la Place », où 
réside le chef militaire, le commandant de la 
commune; quelques soldats, des fusils rouilles 
alignés le long du mur et un petit canon mis en 
batterie devant la porte, accentuent le caractère 
militaire de l'institution. Au fond, l'église, un 
vieux bâtiment de l'époque coloniale, construit 
en 17/i8, aux murs épais, aux contreforts mas- 
sifs, badigeonné de jaune, construit pour résis- 
ter aux tremblements de terre et aux incendies. 
L'extrémité opposée de la place donne sur la 



250 EN HAÏTI 

mer; elle est marquée par les ruines de deux 
anciens bastions français, dont les pierres noir- 
cies et les canons abandonnés demeurent à 
Fombre des cocotiers. L'élément européen, avec 
la culture française, est concentré au presby- 
tère, où deux prêtres desservent la paroisse. 
Depuis quatre ans, deux Frères de l'Instruction 
chrétienne de Ploërmel, des Bretons, tiennent 
l'école communale, fréquentée par 90 garçons ; 
En 190Zi, deux Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, 
des filles de l'Aveyron, ont été envoyées pour 
ouvrir une école, qui réunit déjà 68 élèves. 
Et c'est ce petit personnel religieux qui, à l'Ar- 
cahaye comme dans toutes les campagnes haï- 
tiennes, marque le lien entre les temps anciens 
et les temps nouveaux. 

Quatorze lieues encore jusqu'à Saint-Marc. 
La plaine cesse et la chaîne des Matheux vient 
tomber à pic dans la mer. Au poste militaire de 
Williamson, deux soldats, installés sous un 
ajoupa, c'est-à-dire sous un toit de branchages, 
soutenu par des piquets de bois, sont chargés 
de surveiller la sortie de la plaine, en contrô- 
lant les permis de circulation des passants. Ils 
sortent à la hâte avec leurs fusils, présentent 
les armes, puis inclinant la crosse, qu'ils tien- 
nent entre les deux mains, sollicitent le 



DE PORT-AU-PRINCE A SAINT-MARC 25] 

« cadeau » d'usage. Jusqu'à la pointe du 
Mont-Roui, sur une vingtaine de kilomètres, 
nous devrons voyager entre la mer et la mon- 
tagne, dans une forêt touffue et à peu près 
inhabitée. D'abord, les bayaondes et les gayacs, 
puis toutes les variétés des essences haïtiennes, 
gommiers, tchatchas, comas, acajoux, bois de 
chêne et de frêne, qui n'ont rien de commun 
avec leurs homonymes de nos pays; sur les 
crêtes, une ligne de pins ; aux bords de la mer, 
des mangliers et des raisiniers, avec ces grappes 
de fruits verts, auxquels les créoles donnent le 
nom de « raisins la mer ». Le flot vient mourir 
à leurs pieds, sur des plages étroites de sable 
ou de gravier. Nous sommes en plein dans la 
saison sèche; c'est le moment où plusieurs 
arbres « jettent leurs feuilles », si bien que le 
bois paraît triste et dénudé. Au large, les îlots 
des Arcadins, dont le phare marque l'entrée 
septentrionale de la baie de Port-au-Prince et, 
plus loin, la bande allongée de Tîle de la Go- 
nave^ 

Un peu avant la pointe du Mont-Roui, un 
grand trou se creuse à mi-hauteur dans la mon- 



1. Du temps de la colonie, aucun établissement sérieux 
n'avait été tenté dans la grande île de la Gonave, qui barre 
toute la baie de Port-au-Prince. Elle fut concédée, en 1768, 



252 EN HAÏTI 

tagne ; c'est le Trou-Forban. Les mornes ren- 
ferment ainsi nombre de cavernes, que les gens 
du pays appellent des trous hygnes, et qui pas- 
sent pour avoir servi jadis aux mystères de la 
religion indienne. Avec l'esprit superstitieux 
de la race nègre, le peuple haïtien s'est em- 
pressé de les peupler de génies malfaisants, en 
les entourant parfois de terribles légendes. Les 
matelots, qui naviguent dans le canal de Saint- 
Marc, racontent que le Trou-Forban est la de- 
meure d'un sorcier puissant, qui, chaque nuit, 
sortirait de sa caverne, pour se rendre à Léo- 
gane, au travers delà baie, dans un char attelé 
de quatre chevaux marins. Il va sans dire que 
ce sorcier est un être mauvais, sans cesse 
appliqué à nuire à l'humanité voisine; car le 
nègre se préoccupe surtout des esprits du mal. 
Une nuit, revenant de la Gonave avec son en- 
fant, un pêcheur entendit une voix qui lui criait, 
en créole : « Ollo I Ban m' pilite-là^ non /* Donne- 
moi donc cet enfant-là. » 11 crut avoir affaire à 



au marquis de Choiseul, et cette concession sans valeur fut 
rachetée au bénéficiaire, en 1775, moyennant une pension de 
12.000 livres tournois. La Gonave est encore peu habitée ; 
elle appartient aux pêcheurs, et quelques habitants des 
côtes voisines y ont entrepris des cultures de vivres. 

1. Le dialecte créole multiplie à chaque membre de phrase 
les exclamations : oui 1 et non I, pensant donner ainsi plus 
de force au discours. 



DE PORT-AU-PRINCE A SAINT-MARC 353 

quelque autre pêcheur et répondit en plaisan- 
tant : « Main oui^ vini prends li, non ! Mais oui, 
viens donc le prendre ! » Or, c'était le génie 
du Trou-Forban qui avait traversé les ténèbres 
et, quand le pécheur atteignit le rivage, il 
s'aperçut que son enfant était mort. Le commun 
des mortels ne connaît pas le chemin qui con- 
duit à la caverne : seuls, par des mots magiques, 
quelques papalois de la région ont réussi à se 
l'ouvrir et ils auraient entrevu, dans l'intérieur 
de la montagne, un palais enchanté, un palais 
d'or et de pierreries. Même par les plus gros 
temps, aucun bateau ne consentirait à mouiller 
au pied du Trou-Forban, de peur qu'il ne prît 
au génie du lieu la fantaisie d'enlever un mate- 
lot. Se rendant par mer de Port-au-Prince à 
Saint-Marc, Descourtilz subit à sa manière la 
fâcheuse influence du Trou-Forban. Il raconte, 
dans les Voyages d'un Naturaliste, que sa bar- 
que y resta en panne, le long de la côte, tandis 
que le patron s'épuisait à appeler le vent en 
soufflant dans un lambis, selon le procédé resté 
en usage chez les marins haïtiens. 

Voici maintenant que les montagnes s'écar- 
tent encore du rivage, pour faire place aux 
champs de cannes et aux cultures de vivres. La 
pointe de Saint-Marc apparaît. Nous traversons 



25é EN HAÏTI 

la rivière et le petit village du Mont-Roui, puis 
les habitations de Luge et Lanzac, qui sont 
villages de pêcheurs, s'étendant au bord de la 
mer sous les cocotiers. 

Il y a une trentaine d'années, une bonne part 
de l'habitation de Luge appartenait à un Corse, 
M. Lota, dont les enfants résident toujours en 
Haïti. Un jour, M.Lotay serait allé chasser avec 
trois de nos compatriotes, habitant Saint-Marc. 
Une couleuvre étant sortie d'un arbre au-devant 
des chasseurs, ceux-ci la tuèrent, sans prendre 
garde aux objurgations des nègres qui les ac- 
compagnaient. Ces derniers affirmèrent en vain 
que la couleuvre était « maman de l'eau », c'est- 
à-dire l'incarnation de l'esprit des eaux, et qu'on 
s'exposait, en la tuant, à mourir au cours de 
l'année. Et, de fait, pendant les douze mois 
qui suivirent, les quatre chasseurs, victimes de 
leur incrédulité, moururent tous de mort natu- 
relle ou violente. L'imagination facile des 
créoles se complaît à ces sortes de récits et ils 
trouvent volontiers créance chez presque tous 
ceux qui ont longtemps vécu dans les vieilles 
colonies. 

Afin de franchir la petite arête montagneuse, 
qui se termine à la pointe de Saint-Marc, le 
chemin remonte dans les mornes, par les habi- 



DE PORT-AU-PRINCE A SAINT-MARC 255 

tations Pierre et Payen ; il traverse la saline 
Boisneuf, puis, pour atteindre le faîte, la forêt 
dénudée de la ravine Marie. De l'autre côté, la 
ravine Jeanton, puis une dernière ravine, la 
ravine Freyssineau, et, à un tournant de la route, 
nous débouchons sur la baie même de Saint- 
Marc, à 1.500 mètres de la ville. 



CHAPITRE VIII 



SAINT-MARC 



Les restes du passé colonial : l'église, les vieilles maisons, 
les rues et les remparts. — La ville haïtienne. — Le com- 
merce en Haïti. — La maison Boutin. -- Importation et 
exportation : café, campêche et coton. — Les revendeuses. 
— Les « spéculateurs en denrées ». — La colonie fran- 
çaise. ~ La chasse ; les huîtres de palétuviers. -- Une 
soirée à Saint-Marc. 



Il n'existe, à ma connaissance, aucune autre 
ville en Haïti ayant mieux conservé que Saint- 
Marc les restes de la colonie française. La vieille 
église et nombre de maisons de l'époque colo- 
niale subsistent encore, avec les ruines des for- 
tifications. — Les villes haïtiennes sont sujettes 
à des causes de destruction multiples ; il y en a 
peu qui n'aient été presque entièrement recons- 



I 



i 





SAINT-MARC 267 

truites parla génération présente ; leurs déplo- 
rables maisons de bois sont bâties à bon marché, 
afin de limiter les pertes, en cas de désastre ; car 
il n'est pas en ce pays placement plus aventuré 
que la propriété urbaine. Les constructions qui 
résistent aux tremblements de terre périssent 
par l'incendie, qu'il résulte de l'imprudence des 
hommes ou de la fureur des révolutions. Saint- 
Marc eut l'avantage de n'être brûlée qu'une 
seule fois ; ce fut, en 1802, par les soins de Des- 
salines, alors qu'une division française mar- 
chait de Port-au-Prince sur Saint-Marc, pour 
rejoindre le gros de l'expédition Leclerc, oc- 
cupée à cerner dans les Mornes des Gahos les 
forces de Toussaint Louverture. Brûler les 
villes à l'arrivée de nos troupes, comme Chris- 
tophe en avait donné l'exemple au Cap-Français, 
était devenu la tactique constante des chefs 
nègres ; elle resta leur programme jusqu'en 
1825, en cas de retour offensif de notre part. 
Depuis lors, Saint-Marc a pu garder intactes 
les reliques de son passé, épargnées dans la 
circonstance. 

La population actuelle n'atteint pas 5.000 âmes. 
Saint-Marc n'a, du reste, jamais été qu'une 
petite ville. Les colons la fondèrent en 1716, 
longtemps après que les boucaniers, et même 

EN HAÏTI. 17 



258 EN HAÏTI 

les colons, eussent multiplié leurs établisse- 
ments dans toute la partie occidentale de l'île 
de Saint-Domingue ; c'était le débouché naturel 
de la vallée de TArtibonite, c'est-à-dire de toute 
la région centrale du pays, dont le traité de 
Ryswick nous avait reconnu la possession. 
Réduite à la situation d'un modeste chef-lieu 
de quartier, elle vécut, à l'écart des honneurs 
administratifs, avec un simple lieutenant de roi 
et un sénéchal. L'État-major du quartier y fut 
installé en 172/i; un édit de la même année 
créa la sénéchaussée de Saint-Marc. Le 16 avril 
1725, se tint la première séance. « Le lendemain, 
les commissaires du Conseil Supérieur du Petit- 
Goave et les officiers de la sénéchaussée allèrent 
faire dresser une potence au bord de la mer et 
un pilier avec deux carcans au-devant de l'em- 
placement, où le palais devait être élevé, comme 
marques de justice. — (Moreau de Saint-Méry.)» 
La sénéchaussée avait 7 procureurs, ili notaires 
et 14 huissiers. Quand Port-au-Prince devint 
capitale, les autorités provinciales de POuest 
s'établirent à Saint-Marc. Dès lors, elle prit plus 
d'importance et Pon'y mit une petite garnison, 
détachée du régimentde Port-au-Prince. Au mo- 
ment de la Révolution, la ville avaitl/i rues, 32 //e/s 
ou carrés, 250 maisons ; 50 navires de Bordeaux et 



SAINT-MARC 269 

du Havre en fréquentaient annuellement le 
port. Depuis 1773, elle possédait même un 
théâtre, où venaient jouer les troupes de Port- 
au-Prince, de Léogane ou des Gayes... Faute 
de société féminine blanche, comme dans les 
autres villes de la colonie, les hommes allaient 
jouer au Vaux-Hall ou se distrayaient avec des 
(( courtisanes de couleur ». Le nom de Saint- 
Marc est particulièrement attaché aux débuts de 
la Révolution de Saint-Domingue. Le 15 avril 
1790, les planteurs s'y réunirent, en assemblée 
générale, pour protester contre l'humanitarisme 
de la métropole, qui faisait litière des intérêts 
de la colonie. 

Cet éclat révolutionnaire fut passager dans la 
vie de Saint-Marc. Depuis lors, revenue à son 
commerce primitif, elle a cessé de faire parler 
d'elle. Aujourd'hui, la petite ville somnole dou- 
cement au bord d'une plage de sable, qui s'ar- 
rondit à l'extrémité d'un baie profonde. Ses 
murs s'adossent à une ligne de mornes, où la 
piété publique a élevé un calvaire ; une étroite 
vallée remonte en pente douce, tandis que les 
ravins boisés des Monts Terribles ferment l'ho- 
rizon vers le sud. 

Saint-Marc forme, le long de la mer, un rec- 
tangle fortifié, dont les rues se coupent à angle 



360 EN HAÏTI 

droit. Selon la disposition coutumière aux villes 
haïtiennes, le « bord de mer » est réservé au 
commerce ; la grand'place du Champ-de-Mars, 
aux monuments officiels et aux parades mili- 
taires ; la population se répartit dans les di- 
vers quartiers, et les quartiers excentriques, 
proches des issues, prennent, comme partout 
ailleurs, le nom spécial de « portails ». A par- 
courir les rues désertes, on se croirait encore 
au temps de la colonie ; leurs appellations nous 
sont familières ; ce sont la Grand'Rue, la rue de 
rÉglise, la rue Neuve, les rues Saint-Charles et 
Saint-Simon; il existe encore des rues Royale, 
Dauphine et Traversière, des rues de Bourbon et 
de Bourgogne ; la promenade des remparts con- 
duitaufortBergeracetaufortVallière*. Au milieu 
des maisons de bois, qui datent d'hier, demeu- 
rent encastrées, dans chaque quartier, plusieurs 
maisons de l'époque coloniale. Celles-ci n'ont 
point d'étage ; leurs murs sont en maçonnerie 
et recouverts d'un toit de tuiles, qui, s'appuyant 
sur des poutres extérieures, forme galerie au- 
dessus du trottoir. La vieille église, trapue et 
massive, datant de 1779, s'est aussi conservée ; 
sur le côté, son clocher octogone, coiffé d'un 

1. M. de Vallière fut gouverneur de la colonie de 1772 
à 1775. Il mourut à Port-au-Prince. 



SAINT-MARC 261 

clocheton très bas, dépasse à peine la hauteur 
du bâtiment. Les vieillards se souviennent avoir 
vu dans l'église un banc seigneurial, maintenant 
disparu ; il appartenait naguère à la première 
famille des colons de Saint-Marc, la famille 
Piver, qui donna son nom à une habitation 
voisine et à l'un des portails de la ville. Les 
murailles d'enceinte sont en ruines, mais leurs 
lignes, leurs bastions d'angle et leurs portes 
restent nettement indiqués par des amoncelle- 
ments de pierres ; certaines parties sont de- 
meurées à peu près intactes, et l'on m'a fait 
voir un pont fortifié, en fort bon état, donnant 
passage à l'un des ruisseaux qui traversent la 
ville. 

La ville haïtienne s'est développée dans le 
cadre colonial, qu'elle a respecté. Le Ghamp-de- 
Mars, ombragé de sabliers et de flamboyants, 
était naguère la place du marché ; il contenait 
un emplacement spécial pour les étalages de 
marchanf Jses sèches, dit marché des blancs. Il 
s'est enr chi d'une colonne, élevée à la mémoire 
du général Guerrier. Après la chute de Boyer, 
en I843, cet homme souleva Saint-Marc et y 
mourut deux ans plus tard. Une fortune éphé- 
mère l'avait élevé à la Présidence de la Répu- 
blique, entre Rivière-Hérard et Pierrot, A côté 



262 EN HAÏTI 

de sa colonne, se trouve le tombeau d'un certain 
Mgr Jean-Louis-Jean-Jacques, qui mourut en 
1857, à l'âge de quatre-vingt-huit ans, ayant été, 
sous le règne de Soulouque, commandant de l'ar- 
rondissement. Les bastions et les remparts sont 
devenus la sépulture favorite des familles mili- 
taires : l'un des bastions est encombré par les 
tombeaux d'une famille Barthélémy, qui paraît 
avoir fourni à Saint-Marc toute une série de 
chefs ; l'ingéniosité filiale n'a trouvé à inscrire 
sur ces tombeaux qu'une épitaphe identique : 
« Officier distingué par sa valeur et d'un carac- 
tère rempli d'honneur. » 

Saint-Marc vit de son commerce ; le peu de 
mouvement qui existe en ville converge au bord 
de mer, autour des négociants consignataires, 
qui sont les seigneurs de la place, de leurs 
clients, les commerçants au détail, « marchands 
de finesse et grosserie », et de leur fournisseurs, 
les « spéculateurs en denrées ». Le samedi, 
l'animation se transporte au marché ; c'est le 
jour où les vivres arrivent de l'Arcahaye et de 
l'île de la Gonave, où les femmes des Mornes 
de Terreblanche apportent sur leur tête les 
fruits et légumes pour l'approvisionnement de 
la semaine. Le reste du temps, c'est le vide et 
le silence ; il n'y a de vie que dans le lit des 



SAINT-MARC 263 

deux petites rivières, où les blanchisseuses 
demi-nues, vêtues d'un simple ianga, — léger 
morceau d'étofFe, attaché à la taille et passant 
entre les deux jambes, — viennent laver leur 
linge, pour le sécher ensuite sur les plahis voi- 
sins, c'est-à-dire sur les couches de cailloux, 
déposées par les eaux. 

Le commerce en Haïti est chose très spéciale, 
du fait que les nègres, devenus maîtres du pays 
et désireux d'en tenir écartés les blancs, ont eu 
soin de parquer les étrangers dans certains 
ports ouverts, seuls points où ils soient auto- 
risés, en droit, à créer des établissements. 
Encore n'y pourraient-ils faire que le commerce 
de gros ; et la Constitution leur défend d'acqué- 
rir la moindre propriété. Dans de telles condi- 
tions, les colonies étrangères, composées de 
gens nés en Europe ou aux États-Unis, sont 
naturellement peu nombreuses; il ne vient sur 
la côte que le personnel strictement nécessaire 
aux opérations commerciales, le plus souvent 
français ou allemand, et ces gens se bornent 
à profiter de la tolérance haïtienne le temps 
voulu pour réaliser quelque fortune, afin de 
s'établir ensuite parmi des populations moins 
défiantes. 

Cependant, en dépit de telles précautions, le 



264 EN HAÏTI 

commerce haïtien tend à passer de plus en plus 
entre des mains étrangères. Plusieurs blancs 
s'étant mariés dans le pays, y ont fait souche : 
il en est résulté un groupe créole, qui reste 
étranger, tout au moins de nationalité. Une 
importante émigration de la Martinique, et 
surtout de la Guadeloupe, a facilement pénétré 
en Haïti, à la faveur de sa langue et de sa cou- 
leur. Enfin, une forte proportion de Syriens 
réussit à s'infiltrer jusque dans les campagnes, 
grâce à la vénalité des autorités et à leur propre 
abjection. Si bien que ces intrus finissent par 
détenir en fait l'ensemble des affaires et par- 
viennent même à posséder la terre, soit au nom 
de tiers interposés, soit au moyen de contre- 
lettres ou de baux à longs termes. 

Il existe^ à Saint-Marc, trois principales mai- 
sons de commerce, qui s'occupent de la consi- 
gnation des navires, de l'importation et de l'ex- 
portation. L'une est française; une autre est la 
succursale d'une maison allemande de Port-au- 
Prince ; la troisième est haïtienne. Le plus beau 
magasin du bord de mer appartient à un Syrien, 
Michel Sayeh, grec catholique de Beyrouth, qui 
vend des nouveautés à l'enseigne de « la Renom- 
mée ». 

Notre compatriote, M. Boutin, était venu, il 



SAINT-MARC 265 

y a une cinquantaine d'années, de Marie-Ga- 
lante, à l'époque où le bouleversement écono- 
mique, résultant de l'abolition de l'esclavage, 
obligeait nombre de Quadeloupéens à s'expa- 
trier. Il réussit à fonder l'une des premières 
maisons de commerce de Saint-Marc ; depuis sa 
mort, elle est dirigée par sa veuve et par ses 
fils, qui ont également créé un établissement à 
Port-au-Prince. 

En Haïti, les maisons de commerce sont 
toutes installées sur un modèle identique et 
comportent plusieurs compartiments, à cause 
de la variété des affaires qui s'y traitent. Selon 
l'usage des colonies, Ton achète de tout et l'on 
vend de tout. Plus la maison est importante, 
plus elle occupe de « halles », c'est-à-dire de 
magasins au bord de mer. A côté du local 
pour les bureaux, se trouvent des dépôts pour 
les marchandises importées, qui sont entassées 
pêle-mêle dans un même magasin. Les besoins 
de la population haïtienne sont limités et le 
malheur des temps les réduit encore ; il ne 
s'agit donc pas d'introduire des articles bien 
abondants ni bien raffinés. Les cotonnades pour 
les vêtements viennent d'Angleterre et des 
États-Unis, un peu de France et d'Alsace; les 
foulards fins pour la coiffure des femmes sont 



266 EN HAÏTI 

importés de France, les foulards ordinaires 
d'Angleterre, les chaussures sont françaises ; 
la fabrique de Ghoisy-le-Roi fournit les faïences; 
la verrerie, la quincaillerie, la coutellerie et la 
mercerie proviennent de France et un peu 
d'Allemagne, la parfumerie de France ; de 
même les vins, que Ton choisit très épais pour 
être coupés d'eau, puis répandus dans les cam- 
pagnes comme remèdes ou pour la célébration 
des jours de fête. Une maison d'Augsbourg a 
inondé tout le pays de ses allumettes. Mais ce 
sont naturellement les Etats-Unis qui prennent 
la plus grande part de l'importation, avec leurs 
bois et leurs articles de consommation, — farine, 
saindoux, poissons séchés, salaisons. 

Les détaillants de la ville et les revendeurs 
des campagnes viennent s'approvisionner chez 
les négociants importateurs. C'est surtout, aux 
jours de marché, qu'on accourt des habitations, 
situées dans la sphère d'attraction de Saint- 
Marc, c'est-à-dire de toute la basse vallée de 
l'Artibonite et des mornes qui la bordent. Les 
rapports sont plus fréquents avec les bourgs de 
la plaine. Le commerce de l'intérieur est presque 
exclusivement entre les mains des femmes ; 
elles sont actives et honnêtes, toujours en mou- 
vement pour acheter en ville et revendre dans 



SAINT-MARC 267 

les marchés ou sous une tonnelle au bord du 
chemin ; les négociants leur accordent volontiers 
de petits crédits et elles prennent grand soin de 
faire honneur à leurs engagements. En Haïti, la 
négresse vaut mieux que le nègre. Pendant que 
l'homme s'endort dans la négligence du travail 
des champs et l'abrutissement du service 
militaire local, boit du tafia ou « bamboche » au 
son du tambour, la femme trime par les che- 
mins, pour assurer les rentrées du ménage et 
entretenir la paresse de l'époux. En général, les 
commerçantes haïtiennes sont assez avisées 
pour rester à l'écart du mariage; elles se 
(( placent » avec un homme de leur choix, afin 
de se procurer les joies conjugales ; mais elles 
se gardent bien de l'épouser, de crainte de lui 
donner autorité sur leurs opérations et sur leurs 
profits. Les négociants des ports affirment que 
leursmeilleures clientes ne sontjamais mariées ; 
le plus souvent, leurs affaires prospèrent et elles 
payent régulièrement; si, par faiblesse, elles se 
laissent entraîner au mariage, c'est signe que 
le petit commerce va être livré aux dilapida- 
tions de l'homme et que la ruine est prochaine. 
Le négociant paye ses importations avec les 
produits qu'il exporte. Saint-Marc a la bonne 
fortune de disposer d'une grande variété d'ex- 



268 EN HAÏTI 

portations, puisqu'elle expédie à la fois le café, 
le campêche et le coton ^. Du fait de cette di- 
versité, la place s'est mieux maintenue que les 
autres ports haïtiens. Grâce au coton, dont elle 
est le débouché principal, elle a pu échapper à 
la crise provoquée ailleurs par la baisse des 
prix sur les cafés et les campêches. 

La loi haïtienne ne permet pas aux étrangers 
d'acheter directement la récolte des habi- 
tants. Ils doivent prendre pour intermédiaires 
les courtiers, dits « spéculateurs en denrées », 
établis dans les villes et les bourgs. Ces gens 
achètent au producteur, pour revendre à l'ex- 
portateur. Ils ont, dans leur maison, un comp- 
toir et un dépôt; devant leur porte, fixée à 
une potence, une grande balance à plateaux de 
bois. L'alignement de ces balances est une des 
caractéristiques d'un bourg haïtien ; parfois ils 
vont au-devant de la pratique, en installant 
leurs accessoires, à quelques centaines de mè- 
tres en avant du bourg. Dans un pareil métier, 
il va sans dire que les voyages sont nécessaires 
et qu'il faut constamment visiter la clientèle. 



1. Exportations du port de Saint-Marc, en 1904 : 3 millions 
706.000 livres de café; 1.836.000 livres de coton; 15.149.000 li- 
vres de campêche ; 11.762.000 livres de racines de cam- 
pêche; 2,279.000 livres de gayac; 136.000 livres de café triage. 



SAINT-MARC 269 

Les bénéfices d'un spéculateur peuvent atteindre 
des chiffres assez élevés, mais, pour y réussir, 
l'homme doit être fort entendu, disposer d'un 
certain capital et savoir manier le paysan haïtien. 

C'est grâce à ces avantages que M. Joseph 
Saint-Fleur est devenu le principal spéculateur 
de Saint-Marc. Il opère dans toute la région, 
achetant indifféremment aux propriétaires café, 
campêche et coton. Il leur consent des avances 
sur la récolte, et ses recouvrements sont as- 
surés par les chefs militaires locaux, dont il a 
été assez habile pour s'assurer le concours. 

Le café de Saint-Marc est connu partout; il 
couvre, de son nom et de sa renommée, la pres- 
que totalité du café haïtien; mais il ne pousse 
plus qu'en proportion très limitée, son domaine 
se réduisant à peu près aux sommets des 
Mornes des Gahos, qui ferment, à l'est, la plaine 
de l'Artibonite. Les paysans l'apportent au bourg 
de la Petite-Rivière, au pied même des mornes; 
et les spéculateurs de l'endroit le réexpédient à 
leurs correspondants de Saint-Marc, dans des 
chariots qui leur appartiennent, se chargeant 
ainsi de l'achat et du transport de la denrée. 
Pour être expédié en ville, on a vu que le café 
n'exigeait qu'un séchage sommaire, effectué au 
soleil dans la cour de chaque case. Le coton 



270 EN HAÏTI 

demande plus de soins, car il faut un moulin 
pour le séparer d'avec ses graines. D'habitude, 
le spéculateur en fournit à chaque habitation et 
rémunère son capital, en prélevant le quart du 
coton égrené. Dans la région de Saint-Marc, 
l'espace cultivé en coton est considérable; il 
occupe toute la plaine et le rivage de la mer 
vers Port-au-Prince, jusqu'à la pointe du Mont- 
Roui. Le campêche est également abondant; il 
croît en plaine et se multiplie en bouquets 
touffus parmi les savanes de l'Artibonite. Le 
spéculateur s'entend avec les propriétaires de 
semblables bois, leur fait des avances pour les 
coupes et assure le transport des campêches, qui, 
par radeaux, descendent le fleuve au fil de l'eau. 
A leur arrivée à Saint-Marc, les chariots, 
chargés de café et de coton, aboutissent aux 
halles des négociants exportateurs; après avoir 
passé sous une presse très primitive, le coton 
est aussitôt mis en balles. Le café subit quel- 
ques opérations rapides : tout d'abord, on 
l'étend sur des prélarts, au beau milieu de la 
rue, pour le faire sécher au soleil; il y demeure 
tout un jour, remué de temps à autre à la pelle, 
afin d'en détacher les pellicules; le nettoyage 
des grains s'achève à la machine; puis des 
négresses, accroupies dans une halle, en opè- 



SAINT-MARC 271 

rent le triage; dès lors, il est mis en sacs et 
expédié au Havre, qui est le principal marché 
des cafés haïtiens. Le campêche * est trop volu- 
mineux pour entrer dans les magasins. Il forme, 
sur la plage de sable, d'énormes amoncelle- 
ments de troncs et de racines. Parvenus à 
l'embouchure de l'Artibonite, les radeaux sont 
démontés et leurs pièces entassées dans des 
barges, qui les amènent au fond de la baie 
de Saint-Marc. Chaque jour, ce sont nou- 
veaux arrivages ; la pente est si rapide que 
les bateaux peuvent presque accoster à la plage, 
et, malgré les requins, les hommes, se jetant à 
l'eau, transportent les bois sur leurs épaules. 
Quelques-unes de ces barques sont toujours 
en déchargement. Gomme les nègres, elles sont 
affublées d'un double nom, le nom de baptême 
et le « nom-jouet ». J'ai vu décharger deux 
d'entre elles, le Dieu-Devanl et la Sainte-Elisa- 
beth; mais, la plupart, ignorant ces appella- 
tions chrétiennes, les désignaient sous le nom 
de Grand-Bois et de Pendié-à-pari, — (pendu 
à part, — hors classe). — Pour la teinture, le 
campêche a perdu sa valeur d'antan; les bois de 

1. Les campêches, apportés du Mexique, furent introduits 
dans l'île en 1730 ; les premiers plants en furent acclimatés 
«ur l'habitation de M. Le Normant de Mézy, près du Gap. 



272 EN HAÏTI 

teinture disparaissent de plus en plus devant 
les progrès de la chimie; les prix sont si bas 
que le campêche ne peut supporter le fret des 
bateaux à vapeur ; ce sont voiliers français ou 
norvégiens, qui viennent le chercher pour le 
transporter en Europe. 

Il en est, à Saint-Marc, comme partout aux 
colonies; la vie y est régularisée par les arri- 
vages des navires, qui viennent à la consigna- 
tion des négociants importateurs et exporta- 
teurs. Les bateaux français, allemands et hollan- 
dais, qui touchent le port, apportent, avec les 
marchandises prévues, le courrier, les nou- 
velles, un peu d'air du dehors. Ils emportent 
les denrées emmagasinées, depuis le dernier 
passage, par l'activité commerciale de toute la 
région; leurs apparitions périodiques sont dates 
importantes dans la monotone existence de la 
ville. 

La colonie étrangère, qui vit du commerce 
de Saint-Marc, est naturellement limitée. Il ne 
s'y trouve ni Anglais, ni Américains; deux 
Allemands, employés de commerce; quelques 
Syriens. Les nôtres sont les plus nombreux : la 
maison Boutin en occupe une demi-douzaine, 
que le hasard a amenés des divers points de la 
France continentale ou des colonies. Un vieux 



SAINT-MARC 273 

Corse est employé dans une maison allemande ; 
un mulâtre très foncé, fils d'un Corse, venu 
naguère pour faire des coupes d'acajou, tient une 
épicerie; quelques créoles français s'occupent 
vaguement d'exportation; plusieurs Quadelou- 
péens exercent en ville de petits métiers; un 
Martiniquais expédie du gayac aux États-Unis. 
Enfin, l'élément religieux, toujours nombreux 
et actif en Haïti, est représenté par le curé de 
la ville avec ses deux vicaires; une Alsacienne, 
la Mère Sainte-Alvire, dirige, depuis vingt-six 
ans, avec quatre religieuses, Técole des Sœurs 
de Saint-Joseph de Cluny, qu'elle a fondée; elle 
réunit 220 enfants; l'école des Frères de Ploër- 
mel, créée à la même date, compte 200 élèves, 
qui sont éduqués par quatre Frères. 

Les distractions sont rares à Saint-Marc et la 
chasse est réservée aux jours de loisir. Les 
deux pointes, qui encadrent la baie, contiennent 
des fourrés épais, où gîtent l'iguane et la 
chèvre sauvage, que les indigènes appellent le 
« cabrite marron » ; il y a abondance de perdrix, 
de ramiers et d'ortolans ; les canards, les plon- 
geons et les poules d'eau se rencontrent dans 
l'es étangs et les marécages de la plaine. Entre 
la plaine de l' Artibonite et la baie de Saint-Marc, 
le morne allongé de l'Anse à l'Inde se termine à 

EN HAÏTI. 18 



27^ EN HAITI 

la Rivière Salée; par delà, un petit îlot, peuplé 
d'aigrettes^ avec la Table au Diable, où se trouve 
la pointe septentrionale fermant la baie. La 
Rivière Salée est tout encombrée de palétu- 
viers; sur les multiples racines de ces arbres, 
ainsi que sur les tiges de bois rosé, qui, des 
branches, plongent perpendiculairement dans 
la mer, viennent se fixer toute une variété de 
coquillages; les huîtres, que Ton y recueille, 
sont, avec celles d'Aquin, dans le Sud, les plus 
renommées du pays. Elles sont petites et bis- 
cornues; mais le goût en est excellent, excepté 
quand les crues de l'Artibonite, dont l'embou- 
chure est voisine, envoient, jusque dans la 
rivière, le limon du fleuve. 

J'ai été à Saint-Marc l'hôte de MM. Boutin. 
Sur la terrasse de leur maison, la soirée était 
délicieuse. Au point de vue du climat, je ne 
connais aucune région tropicale plus favorisée 
que les Antilles. Le milieu du jour y est péni- 
ble, surtout dans la saison des pluies ; mais, avec 
le déclin du soleil, la brise se lève et l'on jouit 
alors de longues heures de fraîcheur. Par 
malheur, la nuit vient vite sous ces latitudes, 
le crépuscule dure à peine et c'est, avant la fin 
du jour, un instant unique, dont profitent les 
créoles pour se répandre au dehors. 



SAINT-MARC 275 

Ce soir-là, dans une petite maison située vis- 
à-vis de celle de MM. Boutin, on enterrait 
un ancien juge de paix, M. Victorin Syl- 
vestre, mort la veille. Il y eut un grand mou- 
vement dans la rue; puis, au milieu des gémis- 
sements poussés par les femmes de la famille, 
un corbillard vitré, accompagné de nègres 
empanachés, emporta le corps au cimetière, 
avec cette pompe funèbre voyante et grotes- 
que, habituelle aux pays du Sud. Une demi- 
heure après, la foule était revenue pour envahir 
de nouveau la maison, où se trouvait préparée, 
après l'enterrement, la collation d'usage. On y 
versait du rhum à tout venant, et les oisifs, tou- 
jours disposés à manger et à boire aux frais d'au- 
trui, ceux que le dialecte créole désigne sous 
le nom de ichionels^ accouraient à l'aubaine de 
tous les coins de la ville. Quand tomba la nuit, 
un petit groupe de soldats dépenaillés parcou- 
rut les rues, en sonnant la retraite sur des fifres, 
des trompettes et des tambours. La retraite 
s'arrêta devant la maison mortuaire, et, sans 
interrompre la musique, chacun des soldats 
s'en fut à tour de rôle boire à la santé du 
défunt. A 7 heures, on plaça des gardes au 
bord de la mer, pour empêcher la contrebande ; 
puis l'obscurité appartint aux groupes de 



276 EN HAÏTI 

« Mardi-Gras », c'est-à-dire aux masques dont 
s'affublent les nègres, pendant les longues 
semaines du carnaval, et ces gens envahirent 
les rues avec des tambours, des chants et des 
lumières ^. A 10 heures, le bruit cessa ; la 
patrouille sonna le couvre-feu et, par ordre des 
autorités militaires, la ville dut s'endormir; car 
les ports sont en état de siège, crainte des 
révolutionnaires éparpillés dans les îles voi- 
sines, et toutes précautions sont prises pour 
repousser un débarquement. 



1. Tous les nègres éprouvent un goût très vif pour les dé- 
guisements et les mascarades. Les Mardi-Gras envahissent 
les villes haïtiennes, dès les premières semaines de jan- 
vier ; ils sévissent particulièrement pendant les trois jours 
du carnaval et le jour de la mi-carême. Ils existent égale- 
ment à Cuba, sous le nom de comparsas. A la fin de la se- 
maine sainte, les nègres s'employaient avec zèle à brûler un 
Juif en effigie, afin de venger la mort du Christ. Cette coutume 
paraît avoir à peu près disparu de Cuba, mais elle doit 
subsister à Porto-Rico, où, un Samedi Saint, j'ai rencontré 
sur une grand'route, la jeunesse promenant un mannequin 
qu'elle couvrait d'ignominies ; elle existe toujours en Domi- 
nicanie. En Haïti, le loiloidi serait un dérivé de cette même 
coutume. 

Jusqu'à l'abolition de l'esclavage, chez les planteurs fran- 
çais de Cuba, les esclaves avaient l'habitude de former, le 
jour de l'an, une mascarade, avec destambours et des casse- 
roles enrubannées. Ils apparaissaient amsi,à minuit, dans le 
salon du maître ; après un compliment récité par une né- 
gresse expérimentée, ils chantaient des chansons créoles 
et recevaient, en menus objets, leurs cadeaux de la nouvelle 
année. La même coutume existait à la Louisiane. 



CHAPITRE IX 



LES MORNES DES CAHOS 



De Saint-Marc aux Mornes des Cahos. — A travers la plaine 
de l'Artibonite ; le coton. — Les radeaux de campêche. — 
Le « chemin royal » et le transport des cafés par ca- 
brouets. — Le bourg de la Petite-Rivière ; le fort de la 
Crête-à-Pierrot. — Chez le commandant de la commune ; 
le général Valentin Achille. — La forteresse impériale de 
Dessalines. — Petits et Grands Cahos. — La légende du 
trésor de Toussaint Louverture. — Les deux sections des 
Grands Cahos : Pérodin, Médor. — Descente sur l'Arti- 
bonite ; le passage du fleuve en « bois-fouillé ». — Le 
quartier de la Chapelle. — Retour à Port-au-Prince. — 
Sur les routes haïtiennes. 



La route du Nord sort de Saint-Marc par le 
portail des Guêpes et remonte par la ravine du 
même nom, à travers des fourrés de gommiers 
et de bayaondes. — De ce côté, les abords de 
la ville sont défendus par trois forts, couron- 



278 EN HAÏTI 

nant les mornes Blockhouse, Bel-Air et Dia- 
mant. Le pont Lioquant, flanqué de quatre 
canons, est jeté sur un fossé étroit et profond, 
creusé par les eaux de la ravine. On gagne 
promptement le sommet du Gros-Morne, d'où 
la vue embrasse toute la plaine de l'Artibonite. 
C'est la basse vallée du fleuve, plate comme 
la main et d'une verdure grise, s'étendant à 
l'infini vers le nord ; son sol sec et un peu 
aride est, en Haïti, le principal centre de la 
production cotonnière, comme il était déjà du 
temps de la colonie. Tout au fond, à peine 
perceptible, la chaîne des montagnes septen- 
trionales de l'île; puis, s'arrondissant vers l'est, 
la ligne de mornes qui ferme la plaine, les 
Mornes de la Goupe-à-l'Inde et les Mornes 
des Cahos. Au pied, sous un ajoupa, le poste 
militaire de la Croix-Mulâtresse, au carrefour 
des deux routes traversant la plaine, l'unevers 
les Gonaïves, l'autre, en amont du fleuve, vers 
la Petite-Rivière ou les Verrettes. 

Il y a 7 lieues de Saint-Marc à la Petite- 
Rivière de l'Artibonite ; trois bonnes heures de 
voyage. La route traverse une contrée boi- 
sée, où les comas, les tchatchas, les acajoux et 
les gayacs poussent parmi les bayaondes ; de 
temps à autre, les arbres ont été coupés, les 



LES MORNES DES CAHOS 279 

troncs enfoncés dans la terre pour former clô- 
ture; les habitants ont construit de pauvres mai- 
sons en terre battue dans leurs champs de coton 
ou de petit mil. L'aspect du pays est triste et 
desséché : les cotonniers, que l'on néglige de 
tailler, deviennent de véritables arbustes. Nous 
sommes à l'époque de la cueillette, qui com- 
mence àlafin de janvier, poursetermineren mai; 
sur les tiges noircies et dépouillées, le duvet, 
chargé de graines, s'échappe des gousses flé- 
tries ; quelques fleurs jaunes ou rouges persis- 
tent encore, pour la floraison du printemps^. La 
plaine de l'Artibonite n'a jamais été riche ; elle 
était sèche, assez peu peuplée ; les colons n'y 
plantaient que l'indigo et le coton ; les travaux 
d'irrigation, mis à l'étude, n'avaient pas été 
entrepris, ayant été reconnus trop coûteux ; les 
prises d'eau, pratiquées par les riverains sur le 
fleuve, étaient constamment enlevées par les 
crues. 

Les jardins ne se forment que sur les bords 
de l'Artibonite, aux approches du pont Sondée. 



1. Le coton de Saint-Domingue fut, dès l'origine, de qua- 
lité médiocre, et ne pouvait être comparé à celui du Brésil 
ni des Indes orientales. D'ailleurs, les cotonneries étaient 
les « manufactures » où les planteurs avaient engagé le 
moindre capital ; elles ne produisaient guère plus de 
6 millions de livres par an. 



280 EN HAÏTI 

Ce pont est le plus bel ouvrage d'art que se soit 
offert la République d'Haïti. Il est suspendu 
sur le fleuve, qui peut bien avoir en cet endroit 
80 mètres de largeur ; une maison américaine 
le construisit en 1878, pour assurer les com- 
munications entre le Nord et le Sud du pays ; 
par malheur, son entretien s'est trouvé négligé, 
la couleur ne tient plus, les fers se disjoignent 
et les poutres du plancher sont percées de trous 
inquiétants. 

L'Artibonite est le principal cours d'eau, 
drainant la région occidentale de l'île de Saint- 
Domingue. Il sort, en Dominicanie, du massif 
central, et descend des grandes montagnes 
pour recevoir, sur ses deux rives, toute une 
série d'affluents, qui parcourent les savanes 
des hauts plateaux. Le fleuve roule ses eaux 
troubles entre des berges boisées. Gomme il 
est trop large et trop profond pour être franchi 
à gué, une population, vivant de l'Artibonite, 
s'est développée sur ses bords ; des stations de 
pirogues échelonnées en assurent le passage et 
les radeaux l'utilisent pour le transport des cam- 
pêches. 

Les bois viennent surtout du haut fleuve, au- 
dessus du Mirebalais, où ils sont le plus abon- 
dants. Étant très lourds, on a coutume de les 



LES MORNES DES CAHOS 281 

placer sur des cadres de bambous, remplis 
de bois légers, « bois-trompette » ou troncs 
de bananiers, qui servent de flotteurs. Le 
radeau ainsi formé comporte une surface de 
quelque 50 mètres carrés et un poids d'une 
dizaine de tonnes. Par ce moyen, les cam- 
pêches font sous l'eau tout le voyage ; le séjour 
prolongé dans le limon du fleuve agirait sur la 
nature et la couleur du bois^ d'une façon qui en 
accroît la valeur. A Saint-Marc, le « bois de 
saline », venu parl'Artibonite, se paye presque 
le double du « bois de ville », apporté par cha- 
riots de l'intérieur. Les convois sont conduits 
par des équipages de « radayeurs », commandés 
par un capitaine ; leur métier est difficile et 
même dangereux, Quand les eaux sont basses 
et que se forment les bancs de sable, il faut 
aller lentement, évitant les échouages, et l'on 
met quelquefois deux mois pour atteindre jus- 
qu'à la mer. Avec les hautes eaux et le courant 
rapide, les radeaux risquent de se briser sur les 
saillants des berges, multipliés par les méandres 
du fleuve ; les radayeurs n'ont pas de gouver- 
nail et c'est en s'appuyant sur de grandes per- 
ches en bambou qu'ils parviennent à gouverner. 
Arrivés à l'embouchure, à la Grande-Saline S 
1. Les premiers Français, venus à l'île de la Tortue, se 



382 EN HAÏTI 

des cordes leur sont lancées, afin d'amener à 
terre et d'amarrer les radeaux. Si, entraînés 
par la vitesse des eaux, ils ne réussissent pas 
à saisir ces amarres, il ne leur reste qu'à se 
jeter à la nage, tandis que les campéches s'en 
vont à la dérive, et l'on en retrouve, emportés 
par le Gulf Stream, jusque sur les côtes de Flo- 
ride. Il y a même certaines saisons où le fleuve 
est complètement impraticable ; l'automne, 
après les pluies, aucun radayeur ne consenti- 
rait à se risquer sur l'Artibonite. Quand la crue 
commence à baisser, l'expérience est faite par 
un petit radeau d'essai, un pipéri^ qui renseigne 
sur les conditions de navigabilité. Une fois 
rendues à la Grande-Saline, les équipes ont 
achevé leur tâche ; elles remontent à pied le long 
du fleuve, pour prendre une nouvelle charge de 
campêche et la conduire à la mer. 

Du pont Sondée à la Petite-Rivière, le « che- 
min royal » est une ligne droite, très large, 
qui n'en finit point et conduit jusqu'au pied des 



préoccupèrent des salines naturelles, qui se trouvaient à la 
côte de Saint-Domingue. Ils en préparaient le sel et s'en 
servaient comme matière d'échange, surtout avec les 
Anglais. Leur principal établissement fut créé à l'embou- 
chure de l'Artibonite, en un lieu qu'ils appelèrent la Grande- 
Saline. Il s'y maintint, pendant tout le dix-huitième siècle, 
une communauté de saliniers, recrutés au hasard et vivant 
en dehors de tout contact avec la société des planteurs. 



LES MORNES DES CAHOS 283 

mornes, marquant, à l'est, l'extrémité de la 
plaine. Les habitations se succèdent les unes 
aux autres avec des cases prospères et des 
jardins bien cultivés. Leurs noms — Moreau, 
Villars, Gloville, Laville, Ségur — rappellent 
le souvenir des anciens colons français. Par 
bonheur, il n'a pas plu depuis quelque temps 
et la route est praticable. Sur plusieurs points, 
des corvées de paysans travaillent à la remettre 
en état ; le sol, profondément remué par les 
roues des chariots, témoigne assez des fon- 
drières qui s'y doivent creuser avec la mauvaise 
saison. Car la route appartient aux cabrouets, 
qui apportent, de la Petite-Rivière à Saint-Marc, 
le café des Gahos. Ce sont lourds chariots rou- 
lant sur deux roues énormes, où l'on peut 
entasser vingt-cinq sacs de cafés ; un attelage 
de cinq paires de bœufs les traîne péniblement 
à travers les ornières de la plaine ; d'habitude, 
ils sont expédiés le lundi matin pour arriver au 
port le mercredi ; le reste de la semaine est 
consacré au retour. 

Au bourg de la Petite-Rivière, qui, du temps 
des blancs, fut le premier établissement de la 
plaine, le terrain commence à s'élever; les 
maisons de bois s'éparpillent sur un sol ro- 
cheux. Plus haut, les galeries à triples arcades 



284 EN HAÏTI 

d'un grand palais de briques, qui, commencé 
par le roi Christophe, n'atteignit jamais le pre- 
mier étage. Au sommet, le fort ruiné de la 
Grête-à-Pierrot eut son heure de célébrité pen- 
dant les guerres de la Révolution. 

En 1802, lors de l'expédition du général Le- 
clerc, les troupes françaises, qui se concen- 
traient de toutes parts contre les dernières 
forces de Toussaint Louverture, refoulées dans 
les Mornes des Gahos, se heurtèrent à cet ouvrage, 
construit, quelques années auparavant, par les 
Anglais. La petite garnison noire fit, vingt jours 
durant, une admirable défense et finit par 
s'enfuir, en forçant nos lignes. Pourtant la prise 
de la Grête-à-Pierrot décida de l'issue de la 
campagne ; elle entraîna la reddition des prin- 
cipaux chefs, y compris Toussaint lui-même. 
Descourtilz se trouvait alors prisonnier dans le 
fort et parvint à s'échapper aux derniers jours 
du siège. Allié par son mariage à la famille 
Rossignol-Desdunes, dont les multiples bran- 
ches peuplaient la plaine de TArtibonite, il 
était venu à Saint-Domingue en 1798, pensant 
profiter des bonnes dispositions de Toussaint 
Louverture, qui proclamait l'intention de res- 
tituer les terres des blancs, sur lesquelles les 
esclaves émancipés seraient restés comme 



LES MORNES DES CAHOS 285 

métayers. Les circonstances amenèrent Des- 
courtilz à faire métier de naturaliste, davan- 
tage que de planteur. Mais, au débarquement 
des troupes françaises, la fureur s'empara des 
nègres, qui se saisirent des blancs et les massa- 
crèrent en grand nombre. Descourtilz fit partie 
d'un groupe de nombreux prisonniers, cueillis 
sur les habitations de l'Artibonite et internés 
à la Petite-Rivière. Au cours des massacres, 
Mme Dessalines le sauva en le cachant sous son 
lit. C'était une négresse fort distinguée, qui avait 
été la « ménagère » d'un riche colon, en avait 
gardé bon souvenir et qui, dans sa situation 
nouvelle, s'employait de son mieux en faveur des 
blancs. Elle continua de s'intéresser au sort de 
Descourtilz, et lui fit passer des provisions dans 
les Mornes des Cahos, où il servait de médecin 
aux troupes nègres. Une tentative d'évasion lui 
valut son internement à la Grête-à-Pierrot. Il 
raconta, par la suite, « les détails de sa capti- 
vité par /iO. 000 nègres » dans un mémoire inséré 
au troisième volume de ses Voyages d'un natu- 
raliste, 

La Crête-à-Pierrot est un de ces épisodes hé- 
roïques de l'Indépendance, dont les Haïtiens 
aiment à garder la mémoire. Ce nom avait été 
donné à un petit bateau de guerre, qui, pen- 



286 EN HAÏTI 

dant la révolution de 1902, fut impitoyablement 
coulé par une canonnière allemande, pour 
n'avoir point marqué le respect voulu au com- 
merce germanique. Le procédé était un peu vif ; 
l'amiral, qui commandait la Crêle-à-Pierroi (les 
grades élevés abondent en Haïti) se sentit inspiré 
par les grands souvenirs révolutionnaires et, 
après avoir débarqué ses hommes, périt brave- 
ment avec son navire. 

Le fort, dont les murs se sont écroulés, 
forme un carré, entouré de fossés. Deux figuiers 
maudits ont poussé parmi les décombres, les 
canons aux roues de bois et les boulets aban- 
donnés. Une croix de pierre s'élève auprès de 
quelques tombeaux ; sur l'un d'eux, au-dessous 
d'armoiries, on lit l'inscription suivante : « Ci- 
gît Thomas d'Hector, duc de l'Artibonite, 
âgé de soixante-seize ans, natif de l'Artibonite, 
décédé le 18 août 1852. Passants, priez pour 
lui. Amen î y> La poudrière est à peu près in- 
tacte, à côté d'un ajoupa construit pour abriter 
un poste absent. 

Au sud, le mamelon de la Grête-à-Pierrot est 
taillé à pic ; des acajoux ont poussé dans les 
ruines des fortifications et la vue s'étend sur le 
cours inférieur du fleuve, qui sort des monta- 
gnes, entre les Mornes des Cahos et la chaîne 



LES MORNES DES CAHOS 287 

des Matheux, pour serpenter jusqu'à la mer à 
travers la verdure de la plaine. Sur la rive op- 
posée, une tache grise marque le bourg des 
Verrettes. Un bac, glissant sur un câble, assure 
le passage entre les deux agglomérations. 
Établi par les gens de la Petite-Rivière, il est 
affermé à un entrepreneur, M. Auguste Sup- 
plice, magistrat communal de Saint - Marc, 
moyennant une redevance annuelle de 200 
gourdes ; la taxe perçue sur les passants est 
de 2 centimes par homme ou par bête, d'une 
gourde et demie par cabrouet. Le bac actuel se 
trouve à l'endroit même où avait été établi, à 
l'époque coloniale, le «bac d'en haut.» C'était le 
moins achalandé des trois bacs de l'Artibonite ; 
adjugé à la criée devant les officiers de la séné- 
chaussée de Saint-Marc, il ne rapportait que 
5.500 livres. Le fermier avait le droit d'exploi- 
ter, au bord même de la rivière, une auberge, 
une boulangerie et une « boutique de mar- 
chandises sèches ». 

J'ai reçu l'hospitalité chez le curé de la Pe- 
tite-Rivière, le P. Ménager, un Breton de l'Ille- 
et- Vilaine. Les presbytères sont la Providence 
des voyageurs en Haïti. C'est, en règle géné- 
rale, la meilleure maison du bourg ; un bon lit 
y est toujours préparé pour les hôtes ; la table 



EN HAÏTI 



est propre et bien servie ; la gouvernante du 
curé, qui est, le plus souvent, la présidente 
des Enfants de Marie de la paroisse, est enten- 
due et avenante. Le prêtre est heureux d'ac- 
cueillir un compatriote, qui apporte, dans sa 
solitude, un ressouvenir du pays. 

La Petite-Rivière est un gros bourg de deux 
mille habitants, concentrant le commerce du 
fond de la plaine et des mornes voisins. Avec 
tout le coton du plat pays environnant, il y 
vient aboutir le café des Petits et des Grands 
Gahos, parfois même celui des Matheux, de 
l'autre côté du fleuve. Aussi les balances, in- 
dicatrices de la demeure des spéculateurs en 
denrées, se multiplient-elles aux portes des 
maisons, à côté des boutiques de revendeuses. 
Chaque vendredi, sur la grand'place, devant 
l'église, le marché provoque une animation 
considérable ; les tonnelles, restées vides tout 
le long de la semaine, sont occupées par leurs 
tenants. — La plupart des métiers se trouvent 
représentés au village : tailleurs, orfèvres pour 
chaînes, bagues et boucles d'oreilles, selliers, 
cordonniers et charpentiers. — Le cordonnier 
est un Cubain ; deux Syriens font le petit com- 
merce. 

La commune est munie de toutes les auto- 



LES MORNES DES CAHOS 289 

rites requises : un chef militaire, le comman- 
dant de place, qui assure le maintien de l'ordre 
et du régime établi, un magistrat communal 
élu, chargé de la municipalité, un juge de paix, 
un officier de l'état civil, un préposé d'admi- 
nistration pour le service des finances. Le curé 
a deux vicaires : 50 enfants fréquentent l'école 
des Frères ; 118 petites filles, celle des Reli- 
gieuses de Saint-Joseph de Gluny. Il n'y a pas 
de médecin ; car les vertus des plantes sont 
connues de tous et, dans les cas graves, on a 
recours au papaloi. Le bourg est prospère ; 
chaque habitant possède et cultive son jardin 
dans le voisinage. Entre l'Eglise et l'État, les 
relations sont excellentes ; le prêtre est bien vu ; 
les « convertis » abondent et il y a toujours 
grande affluence à la messe. Les autorités mar- 
quent pour le catholicisme le même attache- 
ment que pour le Vaudoux ou la franc-maçon- 
nerie. S'il y a des houmforts dans tous les coins 
de la plaine, le bourg appartient à PÉglise et 
les principaux de l'endroit, au nombre d'une 
vingtaine, travaillent à la loge maçonnique 
locale, la Terre-Promise, n°56*. 



1. La franc-maçonnerie est extrêmement répandue en 
Haïti, où elle fut introduite par les colons français. Elle y 
jouit d'une organisation autonome, sous l'autorité d'un 

EN HAÏTI. 19 



290 EN HAÏTI 

Pour aborder les Mornes des Cahos, il fallut 
s'adresser au commandant de la commune, à 
« la place », comme le désigne le respect de 
ses administrés, qui peut seul, en cas de be- 
soin, fournir guides et montures. Avant mon 
départde Port-au-Prince, le ministre de la Guerre 
m'avait remis une lettre d'introduction pour 
son subordonné. 

LIBERTÉ. ÉGALITÉ. FRATERNITÉ. 

REPUBLIQUE D'HAÏTI 

Port-au-Prince, le..., 
an 102® de l'Indépendance. 

Le secrétaire d'Éîai 

au Département de la Guérite 

au commandant de la commune de la Petite-Rivière 

de VArtibonite. 

Général, M..., porteur de la présente, entreprend un 
voyage dans votre commandement. Je n'ai pas besoin de 
vous rappeler que vous devez avoir toute bienveillance 
envers lui et lui faire tous les accueils possibles. Dans 
l'espoir que vous vous acquitterez dignement envers cet 
important personnage, recevez, général, l'assurance de 
ma parfaite considération. 

Signé : Cyriaque Célestin. 

Grand-Orient local. Dans les ports du S«d, quelques loges 
relèvent encore du Suprême Conseil de France. Elles 
portent le nom »« des Philadelphes », qui avait été la pre- 
mière loge ouverte au Cap-Français. 



LES MORNES DES CAIIOS 291 

J'ai voyagé par toute la République avec de 
semblables lettres, n'ayant jamais eu qu'à me 
louer des facilités qui m'ont été faites. 

Les chefs des diverses circonscriptions 
appartiennent à cette oligarchie militaire, dont 
émane le pouvoir en Haïti ^ ; ce sont hommes 
de confiance, habitués au service et au manie- 
ment des populations haïtiennes ; quelques-uns 
possèdent intelligence et instruction; plusieurs 
sont simplement de vieux soldats, arrivés à 
l'ancienneté, fatigués par les révolutions, et 



1. En dehors de la garde et des corps spéciaux (l'un d'eux 
a été formé par un ancien sous-officier français, M. Giboz), 
qui restent fixés à Port-au-Prince, l'armée permanente 
d'Haïti comprend un effectif régulier de 38.000 hommes, qui 
se succède par tiers sous les drapeaux ; en fait, l'effectif 
réel ne dépasserait pas 8.000 hommes... Chacun des 
27 arrondissements, et même quelques communes, four- 
nissent, par recrutement local, un régiment de deux batail- 
lons, en tout 38 régiments d'infanterie et 4 d'artillerie. Les sol- 
dats, répartis dans les garnisons et les postes militaires, doi- 
vent être déplacés chaque année. On les prend de préfé- 
rence dans les campagnes, afin d'avoir des gens plus lourds, 
moins accessibles à l'idée révolutionnaire ; on les éloigne 
de leur lieu d'origine, pour éviter les désertions. La plu- 
part des grands chefs haïtiens sont sortis du corps d'offi- 
ciers. Monsieur soldat, comme le désigne la courtoisie de 
ses officiers, est un être pittoresque et débraillé ; il sonne 
la diane et le couvre-feu, arrête, le soir, par un vigoureux : 
Qui vive ! les inoffensifs promeneurs, touche sa paie le 
samedi et la joue aux dés séance tenante. Il fait, du reste, peu 
d'exercices, se distingue dans les coudiailles, qui sont des 
retraites au tambour d'un rythme rapide, et participe de 
son mieux aux courts, crises subites d'afiblement, qui, sans 
rime ni raison, agitent périodi(|uemeiit les villes haïtienrieg, 



292 EN HAÏTI 

dont les connaissances ne dépassent pas la 
langue créole. Le général Valentin Achille, 
(( Général de division aux armées de la Répu- 
blique, aide de camp honoraire de S. Exe. le 
Président d'Haïti, commandant la commune et 
la place de la Petite-Rivière », est au nombre 
de ces derniers. Avant de s'élever aux hon- 
neurs, il a mené la rude existence du militaire 
haïtien. 11 y a soixante-six ans de cela, il na- 
quit au Trou, dans le Nord de Pîle, et servit, 
jusqu'au grade de sous-lieutenant, dans le 28" 
régiment, celui de son bourg natal. Il débuta 
sous (1 l'Empereur » et garde bon souvenir de 
ces temps héroïques, où Soulouque payait ses 
soldats. « Ça pas té con jodi : sold'té payé 
recta. Ce n'était pas comme aujourd'hui : la 
solde était régulièrement payée. ))I1 devint offi- 
cier sous le « règne » de GefFrard — (les Haï- 
tiens calculent volontiers d'après les « règnes » 
de leurs Présidents), — général sous Salnave ; 
entre temps, le hasard des garnisons Favait 
conduit à Plaisance, sur la route du Cap aux Go- 
naïves ; il y prit femme et y possède encore du 
bien. Avec le grade de général, vinrent les 
grandeurs. 

Il commanda successivement la place à Jéré- 
mie, au Limbe, à Port-Margot, à la Petite- 



LES MORNES DES CAHOS 293 

Rivière, allant ainsi du nord au sud de la 
République avec des vicissitudes diverses. 
Naguère, la tourmente révolutionnaire le chassa 
violemment de la Petite-Rivière ; il y est main- 
tenant revenu avec des temps meilleurs, et ses 
mésaventures d'autrefois ne nuisent en aucune 
façon à son prestige d'aujourd'hui. 

Le général Valentin x\chille est un vieillard 
mince, la figure entourée d'une barbe toute blan- 
che ; il semble un peu gêné dans sa redingote 
noire. L'appartement, qu'il habite à F « Hôtel de 
la place », comporte une chambre meublée d'une 
table et de quelques chaises ; un lit dans une 
alcôve. Sur la table se trouvent un plateau, des 
verres et une carafe remplie de tafîa. Le gé- 
néral la vide de son contenu, la remet à un 
officier qui s'en va chercher du rhum ; puis, 
avec une serviette, il essuie soigneusement 
chacun des verres. En même temps, de cette 
voix monotone et chantante si particulière aux 
nègres des Antilles, il nous expose la philoso- 
phie douce, que, dans ses trois phases de sol- 
dat, d'agriculteur et de grand chef, lui a en- 
seignée l'aventure de sa vie. « Nous oué tête moin 
tout blanc : moin passé passage en pile nan la 
guéy nuiie dèrhô^ la pli la jounain^ domi nan se- 
rein^ mouillé^ la fièv\ grand goût. Ous coué c'est 



294 EN HAÏTI 



toute ? Non ! Mangnien ié, planté mangnioc, pa- 
tates, bannanes, pois, di riz, toutes bagàg ! C'est 
çà qui fait m'vini grand moune con ça. Si m tra- 
vaillé si tant, c'est pace qui m' té malhéré, oui, 
Jodi nichita. — Vous voyez ma tête blanche, c'est 
que j'ai eu beaucoup à endurer pendant les 
guerres; il m'a fallu passer les nuits dehors, re- 
cevoir la pluie pendant le jour, dormir au se- 
rein, être mouillé, avoir la fièvre, avoir faim. 
Vous croyez que c'est là tout ? Non ! Il a aussi 
fallu travailler, planter du manioc, des patates, 
des pois, du riz, toutes sortes de choses. C'est 
cela qui m'a fait devenir un aussi grand per- 
sonnage. Si j'ai tant travaillé, c'est que j'ai été 
pauvre; aujourd'hui je me repose. » Puis il re- 
prend : « Ac toutçà, ous coué m^chita? Lan nuite, 
au mot : desse, pam ! m'bigé guetté nègue-là yo. 
Soldats jodi pas soldats. Yo pas fait passé 
demi, Yo pas connin fait gade ; yo jeinne. M'bi- 
gé quitté chanme moin, pour m'vini domi sou 
natte, nan bireau moin, apé tann la diann. Après 
çà, c'est là m'capab'cabicha. — Avec çà, vous 
croyez que je me repose ? La nuit, brusquement, 
je suis obligé de surveiller ces nègres-là. Les 
soldats d'aujourd'hui ne sont pas des soldats ; 
ils ne font que dormir ; ils ne savent pas mon- 
ter la garde ; ils sont jeunes. Il faut que je quitte 



LES MORNES DES CAIIOS 295 

ma chambre, pour aller dormir dans mon bu- 
reau, jusqu'à la diane. Après cela, c'est alors 
seulement que je peux faire un somme. » 

Et, le rhum étant venu, le général Valentin 
Achille nous servit à tous un grogS en buvant 
« à notre conservation ! » 

En remontant vers le nord, le long des 
mornes, il faut deux heures pour faire les cinq 
lieues de chemin, séparant la Petite-Rivière 
de Dessalines. Le pays est plat, verdoyant et 
monotone; les habitations se succèdent le long 
de la route, Lucas, Marquez, Palmiste, etc. Le 
Pont-Benoit franchit l'Estère, qui descend des 
Gahos, pour traverser diagonalement la plaine 
et atteindre la mer, aux environs des Gonaïves. 
Dans une échancrure du morne, apparaissent 
sur la hauteur plusieurs forts, aux angles sail- 
lants ; au pied, le Ghamp-de-Mars, sur lequel 
se groupent l'église et les maisons du bourg. 



1. Dans la préparation des boissons, où le rhum inter- 
vient inévitablement, les créoles distinguent les grogs, les 
thés et les punchs. Les grogs comportent toutes variétés de 
mixtures, à base de rhum et de citron ; les thés sont des 
infusions d'herbes locales (mélisse, petit baume, citronelle, 
bourgeons d'oranger, verveine). Les punchs sont confection- 
nés avec des jus et des pulpes de fruits tropicaux (oranges, 
corossols, grenadilles), avec un peu de rhum, de sucre et 
de muscade. Les « punchs à l'eau de coco », de Mlle Rose 
Pimpin, qui tient un petit café sur le bord de mer à Port- 
au-Prince, sont particulièrement réputés. 



EN HAÏTI 



A Tépoque coloniale, Dessalines n'existait pas ; 
son emplacement actuel appartenait à l'ha- 
bitation Marchand. — Or, après l'Indépendance 
et jusqu'à ce que celle-ci eût été reconnue 
par la France en 1825, les Haïtiens ont vé- 
cu dans la crainte perpétuelle d'un retour 
offensif de notre part, et la principale préoccu- 
pation de leurs chefs militaires fut d'établir, 
dans les montagnes de l'intérieur, des camps 
retranchés, qui deviendraient, le cas échéant, 
les boulevards de la nationalité nouvelle. C'est 
ainsi, qu'en 1802, Dessalines créa, au centre du 
pays, le bourg fortifié qui prit son nom ; plus 
tard, le roi Christophe construisit, dans le 
Nord, la forteresse de la Perrière. 

La fortune de Dessalines fut éphémère, 
comme celle de son fondateur. Les troupes l'y 
proclamèrent empereur en 180/i, la Constitu- 
tion impériale y fut rédigée 1 année suivante ; 
puis le grand homme partit et ne revint plus ; 
il était mort assassiné. Depuis lors. Dessalines 
a perdu sa raison d'être ; le bourg ne contient 
pas 800 habitants ; il ne s'y fait aucun com- 
merce; un prêtre breton, le P. Moissan, dessert 
l'église ; 104 petites filles se groupent autour 
de la robe bleue et des voiles noirs de deux 
Sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Les souvenirs 



LES MORNES DES CAHOS 297 

de Dessalines n'ont cessé de valoir à son bourg 
une situation particulière dans les divisions 
administratives de l'île. Christophe en avait fait 
le centre d'un arrondissement spécial, qui em- 
brassait tout le massif des Gahos. La Républi- 
que haïtienne y a maintenu le chef-lieu d'un ar- 
rondissement, qui comprend les deux communes 
de la Petite-Rivière et de la Grande-Saline. Mais 
la circonscription est purement militaire ; pour 
la justice et les écoles, elle relève de Saint- 
Marc ; comme département financier, elle se 
rattache aux Gonaïves. Le commandant lui- 
même redoute l'isolement de Dessalines et ré- 
side à la Grande-Saline. 

Nous partîmes de bon matin pour les Mor- 
nes des Cahos ; j'ai fait la route avec le P. 
Sauveur, vicaire de la Petite-Rivière et un autre 
de nos compatriotes, M. Duc, employé d'une 
maison française de Saint-Marc. Nous accom- 
pagnait également le magistrat communal, 
M. Julien Hérard, un jeune nègre, mince, 
remuant et futé, qui fait métier de spéculateur 
en denrées. En l'absence de sa femme, en visite 
aux Gonaïves chez une parente, sa petite mai- 
son était tenue par sa sœur, Mlle Julinette 
Julien, qui est une des principales commer- 
çantes et vit honorablement « placée » dans le 



298 EN HAÏTI 

bourg. Enfin suivait, comme préposé aux bêtes 
de charge, M. Dieujuste Nicolas Gaby, natif de 
la plaine et servant au ili^ régimeat ; un sol- 
dat épais et lourd, qui dormit consciencieu- 
sement sur sa mule pendant toute la durée du 
voyage. 

Le chemin remonte lentement la vallée de 
l'Estère et les premières pentes de la montagne, 
entre les habitations Laverdure et Trembley ^ ; 
des canaux, dérivés du fleuve, irriguent les 
champs de pois et de coton. Ces irrigations, 
étant récentes, ne sont point soumises aux 
anciens règlements coloniaux, et les riverains 
en profitent pour user de l'eau selon leurs 
convenances. Quand vient la saison sèche, 
les habitants ne se gêne-nt guère pour pra- 
tiquer les coupures nécessaires à l'arrosage 
de leurs jardins, sans se préoccuper du bas 
pays. Là, comme ailleurs en Haïti, les oiseaux 
sont peu nombreux : des corneilles, des pi- 
verts, des tacaux au plumage gris et à la gorge 
mordorée : des oiseaux palmistes, qui recher- 
chent cet arbre ; de petits oiseaux verts à la 

1. M. Trembley était venu de Genève à la Rochelle et, de là, 
passa à Saint-Domingue; il exploitait une petite cotonnerie 
sur son habitation de l'Artibonite. En 1781, il publia des re- 
cherches intitulées : Essais hydrauliques pour la plaine de 
l'Artibonite. 



LES MORNES DES CAHOS 299 

gorge jaune, appelés par les créoles « Madame 
Sarah » ; quant aux perroquets et aux perru- 
ches, à peine en rencontre-t-on de loin en 
loin. 

Peu à peu les cultures cessent pour faire 
place aux savanes, semées de pierres ; les ca- 
ses deviennent plus rares et plus pauvres ; les 
campêches se multiplient ; les mornes s'élèvent, 
recouverts de petits lataniers ; nous passons la 
Savane Grande Hatte, puis la Savane Brûlée, qui 
descend vers Dessalines, et la Savane Camp- 
de-Roches. Nous entrons maintenant dans la 
montagne : le chemin s'élève rapidement par un 
vallon latéral, où se précipite la Rivière Morne- 
Rouge. A l'ombre des figuiers, des acajoux, des 
bois chêne, des mombins et des manguiers, les 
cultures de coton et de bananes remplissent 
les creux. Les tombes du cimetière Bouchoreau 
s'alignent au bord du sentier ; puis, avec l'habi- 
tation Boiscarré, nous atteignons une crête, qui 
nous ramène dans la vallée de l'Estère. Le 
fleuve a contourné la ligne des mornes, pour 
former à nos pieds le val de Mirault^ C'est un 
enchevêtrement de montagnes, aux pentes 

1. Lors de la Révolution, M. Mirault était un habitant de 
la Petite-Rivière. M. Lucas, dont l'habitation a été citée plus 
haut, résidait à Saint-Marc. Sa maison, l'une des plus belles 
de la ville, fut occupée par Dessalines^ 



300 EN HAÏTI 

gazonnées : les habitations, avec leurs jardins, 
occupent la surface plane des platons ; dans les 
replis du sol, où coulent les eaux, se développe 
le fouillis des grands arbres. Le chemin continue 
à flanc de coteau. Voici la Savane Conseiller, 
la source Michaux et l'on descend jusqu'au 
bord de l'Estère, maintenant près de sa source, 
roulant sur un lit pierreux, entre les hautes 
montagnes. Le torrent passe sous un berceau 
de pommiers-rose, dominé par les escarpe- 
ments rocheux du Morne Jacques, La montée 
devient rapide jusqu'à l'habitation Tort, où se 
trouve la « tête du fleuve ». Un enclos, qui se 
poursuit le long des pentes, entoure l'immense 
caféière, occupant le sommet des Gahos. La 
terre est rougeâtre, l'humidité des sources cons- 
tante ; des blocs de rocher émergent de toutes 
parts. La forêt, dont l'ombrage protège les 
caféiers, est diverse et touffue. Mombins et 
sucrins forment une voûte de verdure, que 
perce çà et là le tronc droit des palmistes ou 
le feuillage grisâtre des bois-trompette. Les 
lianes pendent des branches ; mousses, fou- 
gères et pariétaires s'accrochent au roc. Les 
arbres fruitiers de la forêt tropicale fournissent 
la végétation intermédiaire, — manguiers, caï- 
mitiers, corossoliers, goyaviers, des bananiers 



LES MORNES DES CAHOS 301 

sauvages et quelques orangers, recouverts de 
leurs oranges sûres. Nous sommes au cœur 
des Grands Cahos, à 1.500 mètres d'alti- 
tude. 

Les Petits et les Grands Cahos forment Textré- 
mité d'une arête montagneuse, qui s'est déta- 
chée perpendiculairement de la chaîne septen- 
trionale de l'île, pour mourir sur l'Artibonite, 
en séparant la plaine du bas fleuve des hauts pla- 
teaux de son cours moyen. L'endroit est assez 
isolé et difficile d'accès, pour servir de refuge 
naturel aux détresses du plat pays. Pendant la 
révolutionde Saint-Domingue, nombre de colons 
français y trouvèrent un abri sûr ; aux heures 
mauvaises, les chefs de l'Indépendance vinrent 
à leur tour y chercher asile pour leurs familles; 
Toussaint Louverture s'y retira, avant que de 
se rendre. Sur le Morne Jacques, vit encore un 
vieillard presque centenaire, qui, condamné à 
mort par Soulouque, parvint, des Cayes, à ga- 
gner les Cahos ; ses descendants habitent 
autour de lui ; il est devenu le patriarche de 
la montagne, indique à tous les plantes qui 
guérissent et se fait le juge des contesta- 
tions. 

Le souvenir de Toussaint Louverture est la 
légende de ces mornes. Les paysans montrent 



302 EN HAÏTI 

sur les rochers des signes vagues, creusés, en 
forme de croix, par l'action des eaux ; ils y veu- 
lent voir des points de repère, marqués par 
l'ancêtre pour indiquer la place où fut enfoui 
son trésor, à l'approche des troupes du géné- 
ral Leclerc. Afin d'empêcher toute indiscrétion, 
les soldats, commandés pour creuser la fosse, 
auraient été fusillés à leur retour, si bien que 
nul ne sait plus exactement où se trouve le 
monceau d'or, signalé par les croix révélatrices. 

Pamphile de Lacroix estime le trésor de Tous- 
saint à 80.000 « doubles portugaises », soit un 
peu plus de trois millions de francs. Il ne men- 
tionne pas que la cachette ait été éventée par 
nos soldats et rapporte que, dès son arrivée 
en France, Napoléon fit plusieurs fois interro- 
ger, à ce propos, le vieux nègre qui resta muet. 
Madiou prétend, au contraire, que le trésor fut 
retrouvé dans les Gahos et enlevé par Rocham- 
beau. Le fait historique n'est point éclairci ; 
mais la croyance aux trésors cachés, aux trou- 
vailles inespérées est si enracinée dans l'imagi- 
nation nègre qu'aucun habitant de ces mornes 
ne doute de la présence réelle, en quelque en- 
droit ignoré, de cette prodigieuse fortune, des- 
tinée à enrichir un heureux chercheur. 

Pérodin est un petit village, situé sur h crête 



LKS MOliNES DES CAIIOS 303 

de la montagne, au-dessus du val de l'Estère, 
à six bonnes heures de la Petite-Rivière. D'un 
côté, on aperçoit la plaine et la mer, par delà 
l'enchevêtrement des mornes ; de l'autre, la vue 
s'étend sur les contreforts aboutissant aux 
hauts plateaux de l'Artibonite. Quelques cases 
ont été construites auprès de la chapelle et 
des tonnelles du marché ; le gouvernement 
vient d'installer un maître d'école ; une com- 
merçante, Mlle Ursule Saget, tient boutique. On 
trouve chez elle des salaisons, du savon, des 
allumettes, quelques cotonnades, un peu de 
mercerie et de vaisselle. Mlle Saget est la sœur 
aînée, la « grande sœur » du juge suppléant de 
la Petite-Rivière ; son grand-oncle, Nissage- 
Saget, fut naguère Président de la République. 
Malgré cette illustre parenté, la pauvre fille 
vieillit obscurément au fond des mornes, occu- 
pée à son petit commerce et travaillant sur une 
machine à coudre, à la porte de sa modeste 
maison. 

Le village de Pérodin s'est créé pour les be- 
soins de toute la première section des Grands- 
Gahos, dont il est le centre. Le chef militaire 
y réside, appuyé d'une force de police rurale; 
le général Henri Charles fait aussi métier de 
spéculateur en denrées et expédie du café à 



304 EN HAÏTI 

la Petite-Rivière. Lundis et mardis, les reven- 
deuses de la contrée ont visité les marchés 
des Petits-Gahos ; elles consacrentles jeudis et 
vendredis aux deux villages des Grands-Gahos, 
Pérodin et Médor. G'est précisément un jeudi 
que nous tombons à Pérodin ; il est déjà deux 
heures de l'après-midi et l'activité commence à 
se ralentir. Le chef de la section apparaît daiis 
toute sa splendeur : les cinq chefs de district, 
avec leurs galons de capitaine, le maréchal et 
les trois gardes champêtres se sont joints à 
l'autorité supérieure, à l'occasion du marché 
hebdomadaire. L'hospitalité est abondante ; le 
jeudi est le seul jour de semaine où l'on dé- 
bite de la viande au village. 

De Pérodin, il serait facile de gagner Médor 
en trois heures. Le sentier suit d'abord les 
crêtes, au milieu de buissons de pommiers- 
rose et de cultures de bananes ; il contourne 
le Morne Jacques, puis descend les pentes ra- 
pides du Morne Ingrand. G'était l'ancienne li- 
mite entre les parties française et espagnole 
de l'île. Le traité d'Aranjuez mentionne l'éta- 
blissement des bornes n°' 162 à 47/i sur les plan- 
tations Pérodin, Gottereau et Ingrand. Le n° 175 
était placé sur le « piton des orangers », d'où 
la frontière descendait vers l'Artibonite. Nos 







Le PAS:-Al.E le l'ArTIBONITE ex •• BOIS FOUILLÉ 





VUE DE DESSALIKE3 



-l.«;•^^*.«■..-"^■■'^•?^ 



Aubin, En Haïti. 



Pl. XXIX 



LES MORNES DES CAHOS 305 

compagnons nous ont abandonnés ; il ne reste 
plus que le P. Sauveur et moi pour poursuivre 
notre route, avec un habitant du voisinage, M. Dé- 
siré TiDa, réquisitionné par le chefde la section, 
pour nous servir de guide. Mais nous étions par- 
tis très tard, la pluie menaçait ; M. Ti Da éprouva 
le désir naturel de rentrer chez lui et nous re- 
mit aux soins d'un petit garçon de bonne vo- 
lonté. La nuit vint vite ; les feux de la veillée 
s'allumèrent, marquant les habitations éparpil- 
lées aux flancs des montagnes ; Fobscurité était 
telle, que nous perdions constamment notre 
chemin. Enfin, nous arrivâmes auprès d'une 
case isolée ; la maison était hermétiquement 
close : la lumière du foyer filtrait par les inter- 
stices des murs. On tarda à répondre à notre 
appel ; les nègres sont défiants de nature et 
leurs superstitions redoutent les œuvres de la 
nuit, peuplée de revenants, de zombis. Notre 
petit garçon cria aux gens de lui « baillé tison 
pou pé^ donner un tison pour le Père ». Quel- 
qu'un se hasarda à sortir, avec un grand mor- 
ceau de bois-chandelle, et ce fut à la lueur de 
cette torche, éclairant la forêt, que nous arri- 
vâmes à Médor. Il était près de dix heures du 
soir. Il fallut réveiller le village ; ni le chef de 
la deuxième section des Grands-Gahos, le gé- 

EN HAÏTI. 20 



306 EN HAÏTI 

néral Thélima Louissaint, ni le sacristain de la 
chapelle, M. Balthazar Bienaimé,ne nous atten- 
daient plus. 

Médor est un petit village, répondant aux 
mêmes nécessités que Pérodin. Il occupe un 
plateau découvert, entouré de grands murs 
rocheux. Cinq ou six maisons, une chapelle 
précédée d'un cirouellier, où est fixée la cloche; 
sur la place gazonnée, à l'ombre des manguiers, 
les tonnelles du marché. Le soir et dans la nuit, 
bon nombre de marchandes sont arrivées de la 
plaine et des mornes; elles s'empilent dans les 
cases et sous les abris de branchages ; il en 
vient encore par tous les sentiers. Dès le petit 
jour, le marché du vendredi s'est formé : une 
cinquantaine de femmes ont étalé leurs mar- 
chandises, petit mil, riz, légumes, morceaux de 
viande, sel, savon et allumettes. 

Médor se trouve au pied du morne des Oran- 
gers, dont le fort commande le défilé de l'Arti- 
bonite, entre la moyenne et la basse vallée. Sous 
la conduite du chef de district, M. Simili Sil- 
homme, qui nous accompagne jusqu'à « sa li- 
mite », nous gagnons par une montée très dure 
la crête du Morne Pardon. La montagne est 
recouverte d'une herbe touffue, de goyaviers 
nains et d'une sorte de fougère, dont les nègres 



LES MORNES DES CÂHOS 307 

font des balais. La vue est magnifique sur toute 
la partie du fleuve, enserrée entre deux chaînes 
parallèles. Descente rapide par les habitations 
Poincy et Lahatte ; les cases se multiplient, 
les champs de coton reprennent. Deux pin- 
tades marronnes, poussant des cris effroyables, 
traversent l'air, poursuivies par ces oiseaux de 
proie, que les créoles nomment des « malfinis ». 
Chemin très raide, pour atteindre la Savane à 
Roches et le bord du fleuve. 

Nous sommes désormais en pays de savanes. 
Cases et jardins se font plus rares. Des espaces 
dénudés, recouverts d'une herbe jaunâtre, alter- 
nent avec des bouquets de campêche : c'est 
une région de pâturages et d'exploitation de 
bois. Le sol est uni, bon pour les pieds des 
chevaux. Le printemps est délicieux dans les 
savanes. C'est alors que les gayacs portent leurs 
fleurs violettes et les campêches leurs grappes 
de fleurettes jaunes. Sur Thabitation Vinant, 
à l'extrémité de la savane Deslandes, réside le 
général Saint-Louis, qui assure le passage 
de l'Artibonite, pour la commune voisine de la 
Chapelle ; vieux militaire retiré sur son bien, 
il cherche à accroître ses revenus par cette 
entreprise. Le passeur manœuvre à la perche 
une pirogue, que l'on nomme ici un boumba ou 



308 EN HAÏTI 

« bois-fouillé », creusé dans le tronc du ma- 
pou, le fromager de nos colonies. A l'avant, 
les chevaux sont attachés par des cordes ; le 
passeur conduit sa barque en remontant le 
fleuve, peu profond sur sa rive droite, puis 
laisse dériver au courant et les chevaux se 
mettent à la nage pour aborder à la berge op- 
posée. 

Sur ce point, l'Artibonite coule au pied d'une 
ligne de collines, percée de fréquentes ravines. 
Derrière ces collines, à deux ou trois kilomètres 
de distance, se trouve le quartier de la Chapelle ; 
cinq heures de voyage depuis Médor. Dans un 
champ voisin du fleuve, un nègre à barbe grison- 
nante, pieds nus et en manches de chemise, est 
occupé à travailler les cannes. C'est le comman- 
dant de la commune,le général Succès Jean-Bap- 
tiste ; il remet ses vêtements et monte à cheval 
pour nous installer dans son village. Le bourg 
est petit ; il y a quatorze ans seulement qu'il 
fut érigé en commune et, depuis lors, le même 
chef militaire administre la circonscription. 
Quelques cases autour de la chapelle; l'hôtel 
de la place se compose d'une chambre unique, 
où sont déposés lesfusils des soldats; par devant, 
un abri, recouvert d'un toit de chaume, où dor- 
ment, à côté du poste, les passants attardés. 



LES MORNES DES CAHOS 309 

La meilleure maison du lieu appartient au juge 
de paix, M. Suprême Clerjeune Clément fils. Déjà 
vieillissant, devenu gros et maladif, il eut son 
heure de gloire comme député au Corps légis- 
latif ; avec sa femme et ses trois enfants, il s'est 
maintenant retiré à la Chapelle, où il arrange 
de son mieux les afFaires de ses justiciables. Il 
y vit entre le commandant de la commune et la 
maîtresse d'école, Mlle Cypris Malvoisin, une 
vieille fille, éduquée par les sœurs de Saint- 
Marc, — qui sont les seules gens cultivés de l'en- 
droit. La maison de M. Clerjeune fut hospita- 
lière; j'y dormis dans un superbe lit d'acajou 
à baldaquin, les fenêtres ouvertes sur la nuit 
bruyante des tropiques. La conversation de 
mon hôte était confiante et attristée. La maî- 
tresse du logis avait préparé un ragoût de 
porc et les « pois et riz », qui sont le plat na- 
tional haïtien : haricots rouges, cuits dans une 
sauce abondante (saindoux, beurre, lard et cives ^ 
espèces de poireaux), et mélangés ensuite avec 
du riz. 

Il y a fort loin de la Chapelle à Port-au- 
Prince, au moins douze heures de route ; en par- 
tant avant le jour, on a chance d'arriver à la nuit. 
Après avoir traversé les savanes et les bois de 
campêche qui entourent le bourg, c'est la dure 



310 EN HAÏTI 

montée du Morne Gréplaine. L'aube com- 
mence à poindre ; dans les cases dispersées, 
les feux s'éteignent successivement ; peu à peu, 
les tambours, qui ont accompagné les danses 
de la nuit, cessent leurs battements rythmés. 
Quand nous atteignons la crête, le soleil est 
déjà haut ; une marche interminable nous fait 
contourner toute la haute vallée du Mirebalais. 
Les habitations sont nombreuses ; peu de café, 
mais cultures de vivres, bananes, maïs et can- 
nes. Après le petit village de la Goupe-Mardi- 
Gras, nous rentrons en pays de savanes. Nous 
passons le fond des Orangers, puis le Morne 
Pensez-y-bien, pour descendre dans la plaine 
du Gul-de-Sac.Nous avions marché tout le jour; 
il faisait nuit close quand nous arrivâmes à 
Port-au-Prince. 

Il y a peu de pays moins visités qu'Haïti ; il 
n'y en a guère qui soient plus beaux et où les 
voyages soient aussi faciles. Après un premier 
mouvement d'instinctive défiance, le nègre se 
rassure et s'empresse à recevoir le voyageur. 
Il lui laisse la disposition de toute sa case et 
lui abandonne son propre lit. La nourriture 
laisse bien à désirer, car les habitudes frugales 
des indigènes ne concordent pas avec les nôtres, 
et c'est une longue affaire pour se procurer de 



LES MORNES DES CAHOS 311 

la viande ou même un poulet. Vis-à-vis de son 
hôte étranger, le nègre devient peu à peu cau- 
seur et admiratif ; s'il est pris de tafia, il y a 
danger que ses empressements ne deviennent 
importuns. « Après bon Dieu, c'est blanc », 
dit le proverbe créole. Pour prix de ses ser- 
vices, le nègre s'attend à peine à une rémuné- 
ration de quelques gourdes, et il n'a pas assez 
de remerciements à vous faire d'être entré dans 
sa maison. 

Sur le chemin, les passants saluent très poli- 
ment. Les hommes ôtent leurs chapeaux ; les 
femmes font une petite révérence rapide, appe- 
lée /(2, un souvenir persistant des belles ma- 
nières de la colonie. Selon les lieux, la formule 
du salut affecte des formes diverses. On vous 
dit : « Bonjoii^ Blanc ! » à cause de votre cou- 
leur ; « Bonjou général ! » ou « Bonjou, Chef! », 
pour l'éminence de votre situation ; ou, plus 
familièrement, « Bonjou, papa ! » — Le plus 
souvent, au fond des campagnes, où les seuls 
blancs connus sont les missionnaires, les 
négresses vous jettent au passage : « Bonjou, 
Pè ! — Bonjou, Madanm ! — Comment ou ié ? 
Gomment allez-vous ? — Com^ ça ; meci, Pé, 
grâce à bon' Guié. Comme ça, merci. Père, grâce 
à Dieu. » 



312 EN HAÏTI 

Les gens vous donnent avec complaisance et 
précision toutes les indications possibles quant 
à la direction à suivre ; s'agit-il de la durée du 
voyage, les nègres sont incapables de Fappré- 
cier. Pour eux, les heures ne signifient rien ; 
leurs formules sont indifférentes. « Gangnien 
gnou bon boute; g'ain gnou H distance^ oui ! — 
Ily a encore un bon bout; il y a encore une 
belle distance » ou « G'ain roule en pile encà. Il 
y a beaucoup de chemin » signifient une heure 
aussi bien que six heures de route. « Çà pas 
si loin passé ça. Ce n'est pas très loin » ou « ous 
tout rivé — Vous êtes tout arrivé » ne veulent 
nullement dire que l'on soit au bout du voyage. 
Le renseignement le plus sûr est fourni par 
ceux qui s'arrêtent à vos questions, regardent 
dans le ciel la hauteur du soleil et vous disent 
« Vous arriverez à midi ou pour F Angélus ». 

Etes-vous fatigué, il n'est point de case où 
l'on ne vous donnera de l'eau pour boire avec 
du tafia, s'il y en a, et une chaise pour vous 
reposer. Sur le chemin, — les routes appar- 
tiennent aux femmes, en Haïti, — les jeunes 
personnes ne sont point farouches ; elles rient 
et plaisantent volontiers, qu'elles blanchissent 
leur linge au ruisseau ou portent leurs denrées 
au marché prochain. Que de fois n'ai-je pas 



LES MORNES DES CAHOS 313 

entendu mon embonpoint provoquer la réflexion 
suivante : a A là blanc qui gras, sans réproche ! » 
Sans réproche est soigneusement ajouté pour 
prévenir le mal qui pourrait résulter de la « mau- 
vaise bouche w. 



CHAPITRE X 



DES GONAIVES AU CAP-HAÏTIEN 



La baie des Gonaïves. — Du temps de la colonie. — La ville 
de l'Indépendance haïtienne. — Souvenirs révolutionnaires. 

— Le commerce du port et la colonie française. — Les 
communications entre le nord et le sud de Saint-Domingue. 

— Le chemin des Escaliers. — Les « Nords ». — L'arron- 
dissement de Plaisance. — La vallée du Limbe. — Le régime 
du roi Christophe : ses traces persistantes. — La raque 
à Maurepas. — L'Acul et la Plaine du Nord. -— Une image 
superstitieuse de saint Jacques : le saint et le loi. — - L'ha- 
bitation Vaudreuil : un « moulin à bêtes » de la colonie. 

— Arrivée au Cap-Haïtien. 



Les navires de la Compagnie Transatlantique, 
faisant le récolement des cafés autour de la 
baie de Port-au-Prince, vont chaque mois de la 
capitale aux Gonaïves. On y arrive au petit jour. 
La ville est au ras de l'eau, entre le Morne Blé- 
nac et la colline isolée du Morne Grammont; 



DES GONAÏVES AU CAP-HAÏTIEN 315 

la plaine, large de quatre lieues, longue de dix, 
se termine aux Montagnes Noires, perdues dans 
les nuages. Au nord, par un coude brusque, 
une chaîne de montagnes dénudées s'en va vers 
le Môle Saint-Nicolas. Au sud, une côte basse, 
formée de palétuviers, où les deux branches de 
TEstère , l'Estère aux Rats et TEstère la Joie, 
se jettent dans la Baie de la Tortue. A travers 
l'enchevêtrement des racines, les « bois fouillés » 
ont frayé leur chemin, pour apporter en ville 
les campêches, les nattes et les sacs-paille de 
l'intérieur. La pêche et la chasse sont égale- 
ment abondantes : sardes rouges, perroquets 
bleus et jaunes, vivanos, orphis, tassarts et 
nègres; tortues de mer, langoustes et cériques; 
des écrevisses dans la rivière ; des huîtres sur 
les palétuviers, des bancs de pisquets dans les 
estuaires. Canards et sarcelles passent à l'au- 
tomne. Toute l'année, il y a, dans l'Estère, 
plongeons^ poules d'eau, crabiers, bécassines 
et flamands ; en plaine, des ramiers, des per- 
drix et des pintades marronnes. Autour de la 
baie, plusieurs salines ; elles produisent 250 ou 
300.000 barils, consommés sur place ou expé- 
diés vers le sud. Le principal intéressé dans la 
saline du Grand-Carénage est un de nos com- 
patriotes, M. Krause. 



316 EN HAÏTI 

Du temps de la colonie, les Gonaïves avaient 
peu d'importance. Dès le début, l'endroit avait 
bien été fréquenté par les flibustiers et les bou- 
caniers ; en 1666, l'Olonois, le meilleur pirate 
dont notre pays se soit enorgueilli au dix-sep- 
tième siècle, y vint faire le partage des richesses 
acquises au pillage de Maracaïbo. Gomme dans 
les autres plaines de TOuest, la population 
stable ne s'accrut qu'en 1690, après la prise de 
Saint-Ghristophe par les Anglais ; les colons, 
quittant la plus ancienne de nos îles, s'embar- 
quèrent pour Port-de-Paix, y arrivèrent après 
mainte aventure et, s'enfonçant dans l'intérieur 
s'établirent aux Gonaïves, sur l'Artibonite et 
au Gul-de-Sac. Parmi les émigrants, on a con- 
servé les noms de MM. Piossignol, Gourpon de 
la Vernade, doyen du Gonseil Souverain de la 
petite île , Le Vasseur, capitaine des milices, 
et Dubois, fils d'un ancien gouverneur de Sainte- 
Groix. Quelques-uns ne dépassèrent point les 
Gonaïves et la famille de M. Rossignol s'y 
multiplia dans la plaine. Lors de la Révolution, 
la descendance de ce patriarche avait essaimé 
de façon telle, qu'on en retrouvait des branches 
sur la plupart des habitations. 

Néanmoins, les Gonaïves restèrent une simple 
paroisse, rattachée au quartier de Saint-Marc. 



DES GONAÏVES AU CAP-HAÏTIEN 317 

En 1760, le bourg fut transporté au bord de la 
mer ; les habitants firent les frais du transport, 
en s'imposant de 10 livres par tête d'esclaves. 
Il y avait en tout 67 maisons, réparties dans 
neuf isleîs ; U bateaux faisaient la navette 
entre le Gap et les Gonaïves, qui servait 
de port aux paroisses de Plaisance et d'En- 
nery. Le fort Gastries, aujourd'hui détruit, 
défendait la petite ville. Les services publics 
comportaient un bureau de poste, un substitut 
de la sénéchaussée de Saint-Marc, un exempt 
de la maréchaussée. Aucun travail d'irrigation 
n'avait été entrepris, la sécheresse réduisait 
les cultures : 3 sucreries, 135 indigoteries, 
15 cotonneries et une hatte ; 50 caféteries sur 
les hauteurs ; 9/i0 blancs, 750 affranchis, 7.500 es- 
claves. Le passage de la grand'route, qui, de- 
puis le milieu du dix-huitième siècle, réunissait 
par terre Port-au-Prince au Gap, donnait seul 
quelque mouvement aux Gonaïves. 

Il se trouva que ce bourg, dédaigné des 
blancs, devint le boulevard de l'Indépendance 
haïtienne. Après son arrestation en 1802, Tous- 
saint Louverture avait été embarqué aux 
Gonaïves ; il fut transporté en France et mourut, 
l'année suivante au fort de Joux. Puis l'expédi- 
tion Leclerc fut anéantie par la fièvre jaune ; 



318 EN HAÏTI 

Rochambeau capitula au Gap. Le l*'' janvier 
180/i, les généraux haïtiens se réunirent aux 
Gonaïves, pour conférer à Dessalines l'autorité 
suprême et faire connaître au peuple, du haut 
de l'autel de la Patrie, la déclaration d'Indé- 
pendance. Nous fûmes abondamment traités de 
« tigres dégoûtants de sang », « vautours » et 
« peuple bourreau ». « Anathème au nom fran- 
çais ; haine éternelle à la France ! » Les nègres 
jurèrent d'y renoncer à jamais; les mois sui- 
vants virent le massacre des blancs, la confis- 
cation définitive de leurs biens. Ge sont là choses 
dupasse. 

Depuis lors, les Gonaïves ont prospéré ; c'est 
maintenant une jolie ville de 15.000 habitants, 
avec de grandes halles au bord de mer, de 
belles maisons recouvertes de tôles ou d' « es- 
sentes ))*. Le général Oreste Zamor commande 
l'arrondissement; M. Destiné Désir, qui a fait 
à Paris des études de pharmacie, administre 
la ville, comme magistrat municipal. Les rues, 
coupées à angle droit, ont rejeté les noms de 

1. Oq appelle esseulés, aux colonies, les barbeaux de bois, 
destinés à recouvrir la toiture des maisons, en guise de 
de tuiles ou d'ardoises. Ce mode de toiture est encore très 
fréquent dans l'Europe Centrale et Orientale. A Saint-Do- 
mingue, les essentes étaient généralement faites de bois- 
chêne, et surtout employées dans la partie du Nord, où 
cet arbre était le plus abondant. 



DES GONAÏVES AU CAP-HAÏTIEN 319 

provinces françaises ou des gouverneurs et 
intendants, habituels à la colonie ; elles ont pris 
des appellations révolutionnaires : rue Sans-Gu- 
loltes, ruelle Carmagnole. Sur la place d'Armes, 
honorée du tombeau de Mgr Toussaint Denis, 
duc des Gonaïves, mort en 1859, Tautel de la 
Patrie porte inscrits les noms de héros de l'In- 
dépendance. En 1904, date du centenaire, la 
reconnaissance nationale ouvrit le musée de la 
Révolution : il y a là toute une série de scènes 
glorieuses, défense de la Grête-à-Pierrot, 
attaque du fort de Vertières, proclamation de 
l'Indépendance, qui donnent une piteuse idée 
de l'enfance de l'art haïtien. Au milieu de ces 
gribouillages, figure un tableau décent, peint 
par Lethière : un mulâtre et un nègre, un 
jaune et un noir, comme on disait alors, en 
costumes militaires de l'époque, se serrent ar- 
demment la main, devant un autel antique, sous 
le regard du Père Éternel. 

Le port s'est développé. Il est visité par les 
bateaux français et allemands pour l'exporta- 
tion des cafés, cotons, gayacs et pites^ Gafés 
et cotons vont au Havre, gayacs et pites aux 

1. Lepite est un aloès, dont la fibre sert au tissage ou à 
la fabrication des cordages; le gayac est un bois très dur, 
dont on fabrique certains objets spéciaux, tels que poulies 
de navire*», quilles, etc. 



320 EN HAÏTI 

États-Unis. A moins que les prix ne soient meil- 
leurs au Gap, tout le versant méridional des 
mornes du Nord envoie son café aux Gonaïves ; 
il en arrive du Gros-Morne, de Terre-Neuve, 
Pilate, Plaisance, Marmelade, Saint-Michel de 
l'Atalaye. Les gens de la plaine assurent les 
« charrois », à dos d'âne ou de mule. Il s'agit à 
peu près de 50.000 sacs par an. Faute d'irriga- 
tions, la plaine ne produit que le coton, un mil- 
lier de balles, mal préparées, humides, mélan- 
gées de chaux et de sable. 

L'ensemble de ce commerce est entre les 
mains de deux maisons françaises, une maison 
anglaise créole, deux haïtiennes et la succur- 
sale d'une maison allemande de Port-au-Prince. 
MM. Lancelot détiennent l'agence consulaire 
de France et l'agence de la Compagnie Trans- 
atlantique ; leur père, capitaine au long cours 
du port de Nantes, s'était fixé en Haïti. Il y 
prit femme et fonda un comptoir aux Gonaïves, 
en association avec des Nantais, J.-M. Cassart 
et Gie, établis à Port-au-Prince. Il mourut en 
1869. Ses deux fils, assistés d'un cousin venu 
de France, continuent les affaires de la mai- 
son. 

Les trois derniers jours de la semaine, a lieu 
le marché ; les femmes de la montagne appor- 




Les Gûxaïves. L'église 




Le Cap Haïtien. La Barrière-Bouteille 



Aubin. En Haïti. 



Pl. XXX 



I 



DES GONAÏVES AU CAP-HAÏTIEN 321 

tent les vivres et font leurs achats en ville. Au- 
tour de la place, c'est une succession de bouti- 
ques, dont l'étalage envahit les rues ; de lon- 
gues lignes de chemises, de pantalons, de bon- 
neterie variée, flottent au vent. Nous comptons 
une compatriote parmi ces marchandes, une 
Quadeloupéenne, Mme Veuve Albert Etienne, 
dont les quatre fils sont employés chez les né- 
gociants de la ville. En outre des gens de nos 
îles, la petite colonie française comprend un 
horloger, venu de Paris, et un employé de 
commerce, originaire du Havre, qui n'a point 
réussi, s'est marié avec une négresse et vit 
d'un vague fond d'épicerie. Les Allemands sont 
six, dont deux pharmaciens. 

L'église donne sur la place d'Armes. Elle 
garde les restes d'un pauvre missionnaire, « usé 
par les travaux apostoliques », auquel Haïti 
a dû paraître sans gaieté. Sur sa tombe, on a 
gravé l'épitaphe suivante : « En quittant la 
France et ma famille, je puis dire : tout est 
consommé. Je ne puis pas vous donner plus. 
Seigneur ! » Grâce à Dieu, les gens de notre gé- 
nération quittent avec moins de regret la vie 
resserrée des vieux pays. L'Ecole des Frères a 
300 élèves, celle des Sœurs de Saint-Joseph 230 ; 
les mêmes Sœurs desservent un petit hôpital 

EN HAÏTI. 21 



822 EN HAÏTI 

de 30 lits, entretenu par souscriptions. En Haïti, 
il convient de mentionner leslogesaprèsFéglise ; 
car le nègre est aussi fervent franc-maçon qu'il 
est bon catholique. Les Gonaïvesen possèdent 
trois : l'Heureuse Indépendance n° 16, la Sym- 
pathie des Cœurs n°27 et la Clémente iVménité 
n« 55. 

Nous sortons de la ville par le chemin des 
Dattes. Naguère, un Dauphinois, M. Solérieux- 
Soleil, avait planté quelques dattiers sur son 
habitation ; c'étaient les seuls qu'il y eût dans 
l'île ; avec le temps, ils ont formé toute une 
palmeraie. Nous y avons maintenant un compa- 
triote, M. Bourgain, qui achète du gayac pour 
l'exporter aux États-Unis. 

La traversée de la plaine est fort monotone ; 
le sol est blanc et desséché ; les cases, recou- 
vertes de roseaux, ont mauvaise apparence ; les 
cultures de coton et de petit mil alternent avec 
les fourrés de bayaondes. Les colons l'avaient 
bien nommée la Savane-la Désolée. Au carre- 
four des Poteaux, une colonne en maçonnerie 
marque la direction des quatre grands chemins 
de la plaine vers le Cap, Port-de-Paix, les 
Gonaïves et Saint-Marc. Une montée rapide 
nous conduit à la Coupe à Pintades, entre les 
Montagnes Noires et la Chaîne de la Marme- 



DES GONAIVES AU CAP-HAÏTIEN 323 

lade ; puis nous prenons à gauche, au carrefour 
d'Enneryi, pour suivre la vallée de la Grande 
Rivière, où se jette la Rivière Laquinte, au 
fond de la plaine des Gonaïves. Les mornes 
se resserrent, les caféières commencent, la 
végétation devient plus belle, les habitations 
se multiplient. Une coupure dans les murailles 
calcaires de la montagne donne passage à la 
rivière du Chemin-Neuf et à la route des Esca- 
liers. 

C'était le grand chemin du Cap à Port-au- 
Prince par la Coupe desOrangers. Jusqu'en 1752, 
il fallait aller par mer du nord à l'ouest ou au 
sud de la colonie ; sinon, suivre une mauvaise 
route, qui, du Joli-Trou de la Grande Rivière 
du Nord, gagnait la partie espagnole, par l'étroite 
porte de Saint-Raphaël; de là, une bifurcation de 
chemins conduisait, d'un côté, aux Gonaïves, 
par Saint-Michel de l'Atalaye, de l'autre, à Port- 
au-Prince, par Hinche et le Mirebalais. Le 
voyage était peu sûr, exposé aux agressions des 
Espagnols, v< à qui, disait le P. Labat, il est 
aussi naturel de dérober qu'aux femmes de 
pleurer quand elles veulent» . M. de Vaudreuil, 

1. Le comte d'Ennery fut gouverneur de la colonie de 1775 
à 1776. Il mourut à Port-au-Prince. Sa plaque tombale existe 
encore au cimetière de l'église de Sainte-Anne, à côté du 
monument de Dessalines. 



324 EN HAÏTI 

devenu gouverneur de Saint-Domingue, entre- 
prit, en 1750, de relier les deux principaux cen- 
tres delà colonie, à travers la bande étroite de 
territoire, qui, derrière les Gonaïves, séparait 
alors la partie espagnole de la mer. La pente 
était trop rude pour que l'on y pût passer en 
chaise de poste. 11 fallait quitter la voiture au 
cabaret de Bonnefoy, au pied même des Esca- 
liers : 700 toises conduisaient à la source de la 
rivière du Chemin-Neuf et au cabaret du Breton ; 
puis il restait à franchir un escarpement de 
1.119 toises, avant d'atteindre le col. 

Les inconvénients d'une telle route, exigeant 
l'alternance de la voiture et du cheval, se firent 
promptement sentir. La guerre de Sept Ans 
démontra l'intérêt que Ton aurait à faciliter 
l'accès d'un massif montagneux, offrant une 
retraite sûre aux colons de la côte nord et per- 
mettant d'assurer le passage rapide des vivres 
de la partie de l'Ouest ou des produits d'Europe 
débarqués au Gap. Le traité d'Aranjuez nous re- 
connaissait bien le droit d'entretenir une route en 
territoire espagnol, et même d'y faire passer nos 
troupes. Pourtant le gouvernement ne fit point 
usage d'un tel privilège et lui préféra une voie 
de communication, toute entière établie sur 
le sol français. Les études définitives s'effec- 



DES GONAIVES AU CAP-HAÏTIEN 325 

tuèrent pendant la guerre d'Amérique ; la 
nouvelle route, carrossable cette fois sur tout 
son parcours, fut commencée en 1781 ; elle re- 
montait très haut dans la Grande Rivière et 
s'élevait en lacets nombreux, plus longue de 
quatre lieues que les Escaliers. La suppression 
du Conseil Supérieur du Gap, entraînant, vers 
Port-au-Prince, les affaires et les justiciables, 
donna l'impulsion dernière. Les paroisses in- 
téressées, les soldats des régiments coloniaux, 
les nègres de l'atelier du roi travaillèrent sous 
la direction de l'ingénieur, M. de Vincent. Dès 
1788, les voitures passaient sur la route, qui 
avait coûté 1.200.000 livres. Une ordonnance 
des administrateurs en date du 28 mai 1789 
autorisait un « établissement de carrioles, 
réuni à la ferme de la poste aux lettres » ; si 
bien qu'on pouvait désormais voyager, du Gap 
à Port-au-Prince, moyennant 396 livres par per- 
sonne. 

Le siècle écoulé a fait disparaître le chemin 
carrossable, sans venir à bout des Escaliers. 
Jusqu'à la source, le sentier actuel gravit péni- 
blement des amas de roches, où persistent sur 
quelques points les empierrements d'autrefois. 
Le paysage est fort beau, entre les grandes pa- 
rois grises, d'où pendent les lianes. Par contre, 



32« EN HAÏTI 

la montée même du col est presque intacte ; on 
dit qu'elle fût réparée par le roi Christophe. 
Les ajustements de pavés, les rigoles trans- 
versales pour l'écoulement des eaux sont de- 
meurés sur de longs espaces. Les pentes sont 
très fortes, les tournants rapides et nos chevaux 
glissent sur les pierres polies. 

La passe une fois franchie, les crêtes dénu- 
dées descendent vers des fonds remplis de ver- 
dure. C'est la vallée des Trois-Rivières, et, de 
l'autre côté, à mi-hauteur, le bourg de Plai- 
sance. Le chemin contourne le Morne Mapou, 
pénètre dans les caféières, où se mêlent désor- 
mais les cacaoyers, et suit le cours de la Rivière 
Longue, dans la section de la Grande-Rivière. 

En Haïti, la ligne des mornes du nord est 
sensiblement moins élevée que ceux du sud ; ils 
ne dépassent guère 1.000 à 1.200 mètres; si le 
paysage n'y est pas aussi beau, la végétation en 
est plus riche. Les nuages, poussés du Nord- 
Ouest par les vents alizés, se condensent sur 
ces montagnes et rendent les pluies plus abon- 
dantes. Quand il fait saison sèche dans le reste 
de l'ile, il pleut encore au Cap-Haïtien. De no- 
vembre à mars, les cantoas septentrionaux sont 
noyés dans la succession d'averses, provoquées 
par les « Nords ». A la différence des « ava- 



DES GONAIVES AU CAP-HAÏTIEN 327 

lasses » courtes et violentes de l'hivernage, c'est 
une pluie fine et continue qui s'abat sur le pays. 
Ces pluies font, d'ailleurs, la richesse du Nord 
de File, dont les plaines, jouissant d'une humidité 
constante, peuvent se passer d'irrigations. 

Entouré de mornes et de forêts épaisses, ne 
communiquant avec Port-de-Paix que par une 
gorge resserrée, — la « porte » des Trois-Ri- 
vières — , couvert de pluies et débrouillards, le 
canton de Plaisance avait été d'abord négligé 
par les colons. Quand les premiers, venus de 
la Tortue sur la grande terre, eurent pris pied 
à Port-Margot, quelques-uns, s'aventurant 
dans les mornes et séduits par la fraîcheur du 
climat, s'établirent à Plaisance. Ils y vivaient 
de chasse, de pêche et de la culture de Fin- 
digo-bâtard. La paroisse ne fut créée qu'en 
1726; en 1770, un groupe de colons riches vint 
y planter des caféières. Il existait, au moment de 
la Révolution, 180 caféteries, 32 indigoteries, 
600 blancs, 230 affranchis, 6.600 esclaves. La 
circonscription n'avait même point de chef-lieu. 
L'église se trouvait à 6 kilomètres du « car- 
refour ou espèce de bourg » de Plaisance. Une 
douzaine de maisons et d'auberges, le logement 
de la maréchaussée n'étaient là que pour le 
trafic de la grand'route. 



328 EN HAÏTI 

Tout le régime du Nord de la République se 
ressent encore du règne d'Henri P'". Christophe 
était un nègre violent, despote et sanguinaire 
dans la forme, avec un certain fond de bonnes 
intentions. Issu de l'esclavage, il envisagea son 
royaume comme un vaste atelier d'esclaves, où 
une noblesse de sa composition remplissait la 
fonction des anciens commandeurs, avec Tappui 
d'une force noire, importée d'Afrique, qui, sous 
le nom de Royal Dahomets^ se chargeait de la 
police rurale. Attaché à la glèbe et recevant, 
pour salaire, le quart des produits du sol, le 
cultivateur dut se moraliser, selon les indica- 
tions royales. La constitution lui recommanda 
le mariage, dont il n'avait point l'habitude, et, 
faute de ce faire, le Gode Henri déshérita ses 
enfants. Les règlements lui imposèrent l'oubli 
des divertissements Vaudoux et la fréquenta- 
tion des offices chrétiens ; il lui fallut apprendre 
un métier et travailler à heures fixes. La 
moindre infraction était punie des travaux for- 
cés, c'est-à-dire que le délinquant s'en allait 
travailler à la construction de l'immense cita- 
delle de la Perrière, que le Roi faisait élever^ 
en haut des Mornes du Gap, à la sueur de ses 
sujets. Bien qu'éphémère, — il ne dura que de 
1806 à 1820 — , un système aussi brutal a créé, 



DES GONAIVES AU CAP-HAITIEN 329 

dans le nord de l'île, une population plus farou- 
che et plus vigoureuse, qui, par sa vigueur même, 
a fini par s'acquérir l'autorité politique dans 
la République entière. Au reste, le Nord a pour 
lui l'avantage du nombre : l'ancien royaume de 
Christophe comprenait à peu près la moitié de 
la population totale et la majorité des centres 
de recrutement militaire. Sur 86 communes, 
qui forment aujourd'hui l'unité électorale, /i7 en 
faisaient partie. 

Bien que la terre se trouve désormais très 
morcelée dans la section du Mapou, les partages 
successoraux n'ont pas encore détruit dans ces 
vallées l'effet des dotations du roi Christophe ; 
plusieurs grands propriétaires y possèdent 
150 carreaux d'un seul tenant. Ces gens 
consomment eux-mêmes leur cacao*, dont ils 
enveloppent la pâte, mélangée de sirop, dans 
une feuille de bananier. Le café est vendu aux 
spéculateurs en denrées, qui forment la popula- 
tion du bourg. L'agglomération de Plaisance n'a 
que deux mille habitants, mais elle doit à sa posi- 
tion stratégique de posséder un commandant 

1. Il n'existe plus de cacaoyères, en Haïti, que dans le Nord 
de l'île et à l'extrémité de la presqu'île méridionale, autour 
de Jérémie. Le cacaoyer était indigène à Saint-Domingue 
et constitua, dès la conquête, avec le sucre et les mines, 
la principale richesse de la colonie espagnole. 



330 EN HAÏTI 

d'arrondissement. Le général Milfort Jean- 
François a été élevé au petit séminaire de 
Port-au-Prince ; un nègre corpulent, qui a dé- 
passé la quarantaine, barbiche noire et che- 
veux en brosse ; ses lunettes d'or lui donnent 
un certain air de gravité. On en dit grand bien. 
Sa femme est blanche et blonde comme les blés ; 
elle est la fdle d'un Breton, qui, de Rennes, est 
venu mourir à Fort-Liberté ; le ménage n'a 
point d'enfants. 

Plaisance s'adosse au Morne Bédoret, hérissé 
de pitons verdoyants. C'est signe de pluie, dit 
la sagesse de l'endroit, « quand le Morne Bédo- 
ret fume ». Or, nous sommes à l'automne, en 
pleine saison des « Nords » ; et la montagne est 
couverte de nuages. Du sommet, la vue devrait 
s'étendre sur la grande Ravine du Limbe et 
jusqu'à la plaine du Cap. Mais le temps n'est 
pas favorable, et nous faisons les cinq lieues de 
chemin sous une pluie battante. La vallée se 
creuse très profondément. La Rivière Dorée, 
qui vient des montagnes du Dondon ; celle de 
rislet à Cornes, qui descend de la Marmelade, 
se rejoignent en torrents, pour former la Rivière 
du Limbe. La végétation est splendide ; ca- 
féiers et cacaoyers se pressent sous les grands 
arbres ; le chemin serpente entre des bouquets 



DES GONAIVES AU CAP-HAÏTIEN 331 

de bambous ou de pommiers-rose et des haies de 
cactus-pingouin. En bas, commence, au Camp- 
Coq, la plaine du Haut-Limbé. Les cases, enterre 
jaunie, sont recouvertes de toits de chaume ; 
les habitants font un grand commerce, vendent 
leurs cafés, selon les prix, soit aux Gonaïves, 
soit au Cap et voyagent constamment entre ces 
deux villes. Tous relèvent d'un papaloi connu, 
nommé M. Bataille Rémi. Cet homme dessert 
deux houmforts, l'un à la Ravine-Champagne 
sur Plaisance, l'autre au Boucan-Guimby sur le 
Limbe. La double installation répond moins 
aux commodités de sa clientèle qu'aux varia- 
tions d'humeur des autorités. Dans le Nord, 
l'exercice du Vaudoux serait moins aisé que 
dans le reste du pays ; l'oligarchie des géné- 
raux, grands propriétaires, y envisage plus sé- 
vèrement les divertissements du peuple et tient 
parfois la main à l'application des articles du 
Code rural, réglementant la matière. Aussi les 
papalois évitent-ils, comme ils ont coutume de 
le faire dans l'Ouest et dans le Sud, de se grou- 
per en plaine autour des lieux habités; ils 
cherchent le refuge des mornes, prêts à ga- 
gner, en cas de besoin, une commune plus fa- 
vorisée. Quant aux nègres, là comme ailleurs, 
ils partagent les superstitions ancestrales ; bien 



332 EN HAÏTI 

que les puissants de ce monde leur en gâtent 
parfois le plaisir, ils en conservent strictement 
les pratiques. Il n'est point de case qui n'ait, 
au-devant de sa porte, une bouteille enfoncée 
en terre, pour chasser les mauvais esprits. 

Du Camp-Coq au Limbe, une heure et demie 
de voyage le long de la rivière, dont le lit s'élar- 
git de plus en plus. Près d'une passe d'eau, 
encombrée de pierres, se trouve la « roche à 
l'Inde », où les Indiens d'antan avaient essayé de 
représenter une série de figures humaines par 
des ronds et par des trous. A deux kilomètres 
du bourg, sur l'habitation Modieu, un canal 
d'irrigation, datant de la colonie, se détache 
pour arroser toute la rive gauche ; il est au- 
jourd'hui comblé, mais la voûte s'en est conser- 
vée, avec un petit mur, fleuri de « manger- 
cochons » bleus. 

On était déjà bien entré dans le dix-huitième 
siècle, avant que nos colons eussent songé à pas- 
ser de la plaine du Nord dans celles du Haut et 
Bas-Limbé. En 1715, toute la vallée fut con- 
cédée à M. de Brach, lieutenant de roi à Léo- 
gane. Plus tard, la construction de la grand'- 
route développa le pays ; le bourg fut même 
érigé en chef-lieu de quartier. 22 sucreries 
occupaient les deux bords de la rivière ; 



I 



DES GONÂÏVES AU CAP-HAÏTIEN 333 

13 indigoteries, 124 caféteries remontaient les 
pentes des mornes. Les produits allaient au 
Gap, en prenant la mer à l'embarcadère du 
Bas-Limbé. Il y avait, lors de la Révolution, 
300 blancs, 200 affranchis, 5.000 nègres. 

Le bourg actuel du Limbe compte 2.500 habi- 
tants ; le commandant d'arrondissement s'ap- 
pelle le général Orélius Delphin. C'est un triste 
lieu pour y patauger un jour de pluie. La vallée 
est étroite et le ciel très bas; le Morne à Deux- 
Têtes disparaît sous les nuages. Vers la mer 
s'étendent des lagons, plantés de rizières. La 
dernière révolution a tout détruit ; les spécula- 
teurs en denrées, les cultivateurs, quelques 
artisans relèvent péniblement leurs maisons de 
bois. Tout un côté de la place d'Armes est 
occupé par les ruines d'un ancien palais de 
Christophe ; de l'autre, au-devant de l'église, 
les ajoupas du marché, recouverts d'essentes ; 
les revendeuses du Cap y apportent des vivres 
les mardis et samedis ; car le Limbe ne produit 
que bananes et patates. En attendant que la 
pluie cesse, j'ai passé l'après-midi chez le curé, 
le père Valentin, un breton de Redon ; là, 
comme à Plaisance, trois sœurs de la Sagesse 
font la classe aux petites négresses. 

Après le passage delà rivière, au travers de 



334 EN HAÏTI 

liserons blancs, d'hortensias et de dattes, la route 
du Cap atteint promptement, à la Grande-Coupe, 
le sommet des mornes, séparant la vallée du 
Limbe de la vaste plaine du Nord. Au pied, la 
baie de l'Acul, enfoncée dans les terres, par- 
semée d'îlots de palétuviers ; plus loin, émer- 
geant de la verdure, le massif isolé du Morne 
Rouge. Le petit embarcadère est encombré de 
madrépores grattés au fond de la mer, « roches- 
récif », dont on fait la « chaux-caraïbe » pour 
les constructions du pays. Le terrain est ma- 
récageux, détrempé par la saison; nos montures 
avancent avec peine dans un épouvantable 
bourbier, où elles entrent jusqu'au poitrail... 
C'est le commencement de la terrible Raque 
à Maurepas^.. Tel est l'inconvénient du voyage 
à l'époque des « Nords », qui peuvent parfois 
interrompre toute communication. Un officier 
arrête son cheval au milieu de la boue, salue de 
son sabre rouillé et se présente: « Général Mes- 
Amours, adjoint de place de l'Acul du Nord. » 



1. « La Raque à Maurepas, écrit Moreau de Saint- Méry, du 
nom d'un ancien propriétaire de ce sol, qui est si compact 
et si boueux, dans les temps de pluie, qu'il n'est pas de 
patience dont la durée puisse égaler celle du temps qu'on 
met alors à parcourir cette raque. » Les créoles appellent 
raque une fondrière, un passage de boue; ce terme n'est 
plus guère usité que dans le nord d'Haïti. Il est vrai que 
c'est là où il a le plus d'usage. 



DES GONAÏVES AU CAP-IIAITIEN 335 

L'Acul du Nord est à quelque distance dans 
les terres, au pied du Morne de la Coupe à Da- 
vid ; un petit bourg de 300 habitants, tous cul- 
tivateurs, avec un curé, trois sœurs vendéennes 
éduquant 96 petites filles et un commandant de 
commune, le général Siméon Jean-Pierre. C'est 
une région de caféières, abritées par les grands 
arbres, manguiers, caïmitiers et mombins. A 
une heure de là, au travers des campêches et 
des haies de pingouins, des jardins et des riziè- 
res, une route toute droite conduit à la Plaine 
du Nord ; quantité de ruisseaux, descendant des 
mornes vers la Rivière Salée, se perdent en 
d'effroyables bourbiers. Le village est aussi 
chef-lieu de commune, habité par les cultiva- 
teurs du voisinage — /lOO habitants. 

A la fin du dix-septième siècle, les colons y 
avaient établi la paroisse du Moustique et cons- 
truit une église dédiée à saint Jacques. Ce saint 
fait encore la gloire de l'église actuelle. 11 y est 
représenté par une grande image en relief, 
portant un costume de pèlerin, le chapeau sur 
l'épaule et le bâton à la main. Ce chef-d'œuvre 
fut importé de la partie espagnole et garde le 
nom du donateur: Dédit Peirus Aunay^ilhl- 
Or, le Vaudoux haïtien s'est habitué à confondre 
saint Jacques avec Papa Ogoun ; l'effigie attira 



336 EN HAÏTI 

du même coup les dévots du loi et les fidèles 
du saint; la superstition populaire adopta 
l'église, où l'on vint en pèlerinage. Les nègres 
de la plaine du Gap eurent ainsi la satisfaction 
de réunir en un même lieu les deux sanctuaires 
de leurs croyances religieuses, l'église et le 
houmfort. Indigné, l'évêque voulut écarter la 
pieuse image, déshonorée par un tel scandale ; 
mais l'opinion s'émut, l'autorité s'interposa et 
le curé du village continue de célébrer la messe, 
sous le regard d'un loi africain, déguisé en saint 
catholique. 

L'Acul et la Plaine du Nord se trouvent à 
l'écart de la grand'route, que nous rejoignons 
au carrefour Morne-Rouge, par les habitations 
Bréda, Deau et d'Héricourt. De ce côté, les 
ruines coloniales deviennent nombreuses : des 
colonnes et des margelles de puits, des pilastres, 
formant jadis aux domaines une entrée monu- 
mentale, se perdent dans les campêches. Au- 
cune ne s'est mieux conservée que l'habitation 
Vaudreuil. Sur la route, à l'ombre de figuiers 
d'Inde, quatre pilastres ornent encore une 
vaste rotonde en maçonnerie, garnie de bancs 
et percée de passages. La grande allée conduit 
à un bassin avec jet d'eau, précédant les murs 
ruinés de l'habitation coloniale. Tout à côté, l'an- 




àm 






^'\^ f 



k. 



DES GONAIVES AU CAP-HAÏTIEN 337 

cien moulin à bêtes reste à peu près intact ; on y 
distingue nettement les ouvertures pour l'en- 
trée des cannes et le retrait des bagasses, la 
conduite donnant issue au vin de canne ; 
par-dessus, un chemin circulaire, destiné à la 
traction animale, où persistent les supports de 
la balustrade disparue; le milieu du moulin est 
encombré de figuiers et de cachimentiers. 
L'habitation Vaudreuil, de 200 carreaux, ap- 
partient aujourd'hui à un mulâtre du Cap, 
M. Monpremier Gautier, qui y fabrique du ta- 
fia et du rhum. Nous arrivons enfin au quartier 
du Haut-du-Cap où se rassemblèrent les douze 
Français conduits par Pierre Lelong, de la 
Tortue sur la grande terre, quand nos gens y 
prirent pied pour la première fois. Puis nous 
entrons en ville par la vieille porte en fer forgé, 
ouverte dans le mur crénelé, qui joint le morne 
aux palétuviers du rivage ; on la nomme la Bar- 
rière-Bouteille. Des Gonaïves au Cap, nous 
avions fait en tout 27 lieues de chemina 



1. La partie du Nord était particulièrement favorisée dans 
la colonie : elle avait l'avantage d'être plus accessible 
aux navires de la métropole et son sol était naturellement 
arrosé par les pluies. Ses plaines produisaient le sucre, 
l'indigo et le campéche ; ses mornes, le café et le cacao. 
A la Révolution, elle comptait 16.000 blancs, 9.000 affran- 
chis, 70.000 esclaves. Sa capitale, le Cap-Français, avec 
1.361 maisons et 12.151 habitants, dont 2.740 blancs, 



338 EN HAÏTI 

en était le véritable centre. La ville, mieux fournie qu'au- 
cune autre à la côte de Saint-Domingue, garda, jusqu'en 
1787, un Conseil supérieur. Elle possédait un comman- 
dant en second, qui, jusqu'à la cession de l'île au Dane- 
mark, fut aussi gouverneur de Sainte-Croix, un commissaire 
ordonnateur de la marine, une sénéchaussée, une garnison, 
des hôpitaux, des casernes, un théâtre, une Chambre de Com- 
merce, une autre d'agriculture. Elle avait des marchés, des 
commerçants achetant la cargaison des capitaines de navires, 
des libraires, des imprimeurs, voire un « Cercle des Phila- 
delphes », puis une Société Royale des Sciences et Arts. Il 
s'y publiait VAlmanach de Saint-Domingue et les Affiches 
américaines. Parfois, 80 bateaux français s'y trouvaient 
ensemble dans la rade ; les bâtiments de Nantes, qui ve- 
naient chercher le fret, apportaient des pierres pour la 
construction, des ardoises de l'Anjou, des tuiles de Nor- 
mandie. 

Christophe y fut roi, sous le nom de Henri I", après avoir 
été maître d'hôtel chez Mme Modion, qui tenait la première 
auberge du Cap et qui, réfugiée aux Etats-Unis, reçut une 
pension de 6.000 francs de son serviteur couronné. La ville 
devint temporairement le Cap Henri. 

Aujourd'hui, malgré le terrible tremblement de terre 
de 1842, la ville du Cap-Haïtien conserve encore sa vieille 
cathédrale, les fontaines monumentales de ses places, et bon 
nombre de maisons à étage, datant de l'époque coloniale. 
Elle sert de débouché à tout le nord de l'île, dont elle exporte 
les cafés, les cacaos et les campêches. Cinq maisons fran- 
çaises, trois maisons allemandes, une seule anglaise, quelques 
haïtiennes, participent à ce traGc. Les maisons françaises 
les plus importantes appartiennent à MM. Reine, du 
Havre, et Altieri. M. Altieri vint, il y a une vingtaine d'an- 
nées, de la Dominicanie; à sa suite, il attira au Cap-Haïtien 
toute une colonie de gens du Cap-Corse, qui, peu à peu, 
essaimèrent dans l'intérieur, à la Grande-Rivière du Nord, 
à Fort-Liberté, à Ouanaminthe. Un de nos compatriotes. 
Venu de Reims, s'est établi au Trou, comme missionnaire 
baptiste ; il s'est créé une famille de couleur et fait un 
petit commerce. 



F.i.ôbieAulim. EN HAÏTI 




.IBRAIRIE «RHAND COLIN - P/kRIS 



Eiigènf Aubin . EIST HAÏTI 



I^ PILAIWE Bir CUI. -Jm." SAC 
les routes au sud de Port -aii-Priuco 




IBRAIRIE ARMAND COLIN -PARIS 



TABLE DES MATIERES 



TABLE DES MATIERES 



Préface i-xxxv 

CHAPITRE PREMIER 

LE BASSIN GÉNÉRAL 

La plaine du Cul-de-Sac. — « Du temps des blancs. » 
— Ce qui reste des irrigations de la colonie. — Les 
deux systèmes : Rivière Grise et Rivière Blanche. — 
Le chef de la première section des Petits-Bois. — 
L'habitation Lamardelle. — Le règlement d'eau; les 
syndics d'irrigation 1 

CHAPITRE II 
LA PLAINE DU CUL-DE-SAC 

La Petite Plaine. — L'appropriation des terres après 
l'Indépendance. — Systèmes de culture : le métayage; 
les « de moitié ». — L'habitation Caradeux. — Forma- 
tion de la race haïtienne; les nègres créoles, — La 
langue créole. — Coutumes créoles : la danse marti- 



342 TABLE DES MATIERES 

nique ; le loiloidi. — Religions d'Afrique : le Vaudoux 
haïtien. — Mélange de fétichisme et de christianisme. 

— Rite de Guinée et rite Congo. — Les lois. — Papa- 
lois, Houngans et Pères-Savane. — Le culte familial. 

— Les sociétés de Vaudoux. — Les houmforts. — 
Visite aux Papalois. — Le cimetière de Ghâteaublond. 

— L'habitation Frères. — Un * docteur-feuilles ». 23 



CHAPITRE III 
PÉTIONVILLE 

De Port-au-Prince à Pétionville. — La nomenclature 
géographique des îles françaises. — La Coupe. — 
Capitale en projet. — Séjour d'été. — Domesticité 
nègre : M. Esope jeune, M. Alfred Cumberland, Mme 
Herminie Bernard. — Recettes communales. — Four- 
nisseurs et revendeuses. — Le commandant de la place : 
général Alfred Celcis. — Mœurs créoles. — • La source 
Caron. — La chapelle de Notre-Dame-des-Ermites. — 
La Vierge de Mayamand.— Le fort Jacques. — L'habi- 
tation Le François. — Chez la mamanloi : Mambô Téla. 
— La « fête de la maison ». — La section des Cadets. 
— Un coumbite. — Le marché du carrefour Tintin. — 
L'école rurale 70 



CHAPITRE IV 
FURCY 

De Pétionville à Furcy. — Le carrefour Rendez- Vous. 

— Kenscoff et la Téte-du-Bois-Pin. — Le sanatorium 
de Port-au-Prince. — Une « habitation » dans les 
mornes. — Le « maître de chapelle ». — Mœurs et 
installation des « habitants ». — Cuisine créole : le 
« gros bouillon de poule ». —Mariages et « services ». 

— Les sources. — La Nouvelle-Touraine 112 



I 



TABLE DES MATIÈRES 343 



CHAPITRE V 

DE LA GROIX-DES-BOUQUETS A 
L'ÉTANG SAUMATRE 

Le bourg de la Croix-des-Bouquets ; ses origines colo- 
niales. — Les inondations. — Combats de coqs. — 
L'élevage '.poules-savane et poules-qualité. — La saison, 
l'entraînement, les gagaires, les paris. — Les marchés 
de la Plaine du Cul-de-Sac : Pont-Beudet; Thoma- 
zeau. — L'Étang Saumâtre. — La route du Mirebalais. 

— L'organisation du quartier sous la colonie. — La 
borne-frontière n° 193. — Aux Grands-Bois. — Cor- 
nillon : une « manufacture à café »>. — Un chef-lieu de 
commune dans les mornes ; soldats et fonctionnaires 
haïtiens. — Le tour de l'Étang. — De Thomazeau à 
Gauthier ; ruines d'indigoterie. — Fond-Parisien. — 
L'industrie du latanier. — A la frontière dominicaine ; 

le poste d'Imani; la douane de Tierra-Nueva. ... 136 

CHAPITRE VI 

LA RIVIÈRE FROIDE 

Le Morne l'Hôpital. •— La côte, de Port-au-Prince à 
Carrefour. — De la Noël aux Rois : les grandes fêtes 
Vaudoux ; le piler-feuilles; le casser-gâteau. — La 
source Mariani. — Chez le général Ti-Plaisir ; service 
en l'honneur de Maître Aguay. — Le culte des morts. 

— La cérémonie du brûler-zain. — L'usine Monfleury. 

— La culture et la préparation du café. — La propriété 
dans les mornes. — Les marassas (jumeaux).— Le 
général Cyrille Paul.— Comment les nègres font une 
tasse de café. — Le Chemin des Commissaires. — 
L'habitation Laval. — La vallée de la Rivière Gosseline. 

— Jacmel. — M. Vital. — Retour parle chemin du 
Gros-Morne 191 



344 TABLE DES MATIERES 

CHAPITRE VII 
DE PORT-AU-PRINCE A SAINT-MARC 

Comment on voyage en Haïti. — Vestiges de la 
colonie française : l'habitation Prince. — La plaine et 
le bourg de l'Arcahaye. — Superstitions créoles : la 
légende du Trou Forban 237 

CHAPITRE VIII 
SAINT-MARC 

Les restes du passé colonial : l'église, les vieilles mai- 
sons, les rues et les remparts. — La ville haïtienne. 

— Le commerce en Haïti. — La maison Boutin. — 
Importation et exportation : café, campèche et coton. 

— Les revendeuses. — Les « spéculateurs en den- 
rées ». — La colonie française. — La chasse; les 
huîtres de palétuviers. — Une soirée à Saint-Marc. 256 

CHAPITRE IX 
LES MORNES DES CAHOS 

De Saint-Marc aux Mornes des Cahos. — • A travers la 
plaine de l'Artibonite ; le coton. — Les radeaux de 
campèche. — Le « chemin royal » et le transport des 
cafés par cabrouets. — Le bourg delà Petite Rivière; 
le fort de la Crête-à-Pierrot. — Chez le commandant 
de la commune ; le général Valentin Achille. — La 
forteresse impériale de Dessalines. — Petits et Grands 
Cahos. — La légende du trésor de Toussaint Louver- 
ture. — Les deux sections des Grands-Cahos: Pérodin, 
Médor. — Descente sur l'Artibonite; le passage du 
fleuve en «bois-fouillé ». — Le quartier de la Chapelle. 

— Retour à Port-au-Prince. — Sur les routes haïtiennes, 277 



I 



TABLE DES MATIERES 346 

CHAPITRE X 
DES GONAÏVESAU CAP-HAÏTIEN 

La baie des Gonaïves. — Du temps de la colonie. — La 
ville de l'Indépendance haïtienne. — Souvenirs révo- 
lutionnaires. — Le commerce du port et la colonie 
française, — Les communications entre le nord et le 
sud de Saint-Domingue. — Le chemin des Escaliers. 

— Les « Nords ». — L'arrondissement de Plaisance. 

— La vallée du Limbe. — Le régime du roi Chris- 
tophe : ses traces persistantes. — La raque à Mau- 
repas. — L'Acul et la Plaine du Nord. — Une image 
superstitieuse de saint Jacques : le saint et le loi. 

— L'habitation Vaudreuil : un « moulin à bêtes » de 

la colonie. — Arrivée au Cap-Haïtien 314 



TABLE DES PLANCHES HORS TEXTE 



Frontispice, — Gressier. Route de Port-au-Prince à Léo- 
gane. — Les cases de M. Blanc Cy- 
rilleau Fond d'Oie. Route de Léogane 
à Jacmel. 

Planche I. — Le bassin général: Porte Saint-Martin. — 
Porte Dumée 

— n. — Aqueduc de l'habitation Lamardelle. — 

La grande rivière du Cui-de-Sac au 

bassin général 16-17 

— III. — Habitation Mocquet. Un moulin de l'épo- 

que coloniale. — Habitation Caradeux. 
Ruines d'étuve à « terrer «• le sucre — 32-33 

— IV. — Un papaloi : M. Aïsse. — Un cbef de sec- 

tion : le colonel Gélin Néret 42-44 

— V. — Habitation Frères : le moulin. — L'école. . 64-65 

— VI. — Route de Port-au-Prince à Pétionville: vue 

dePort-au-France. — VuedePétionville. 70-71 

— VII. — Fête de la Saint-Pierre à Pétionville; les 

autorités. — La foule 80-81 

— VIII. — Pétionville,: 1' « autel de la patrie ». — 

Source Caron ; les filles de M. Saint-Just . 84-85 

— IX. — Chez MamboTéla :1e bélier. — MamboTéla. 96-97 

— X. — Chez Mambo Téla : les « arbres habillés ». 100-101 

— XI. — Les forts Jacques et Alexandre (à l'horizon). 

Le marché du carrefour Tintin 110-111 

— XII.— Le carrefour Rendez-vous. — Kenscoff. . 114-115 

— XIII. — Le Morne La Selle, vu de la « Tête du 

Bois-Pin » ; — vu de Furcy 118-119 

— XIV. — Femmes descendant au marché, sur la 

route de Pétionville à Furcy. — Le 
« maître de la Chapelle » de Furcy, 
M. Ulysse 128-149 



348 TABLE DES PLANCHES HORS TEXTE 

Planche XV. —Au marché du Pont-Beudet. Étalage des 

« toileries »* 148-149 

— XVI. — Un « mapou ». Dans la plaine de Cayes. 

Village de Gauthier 160-161 

— XVII. — L'étang saumâtre 162-163 

— XVIII. — Aux Grands-Bois. La garnison de Cornil- 

lon. — Maisons du bourg de Cornillon.. 172-173 

— XIX. — En Dominicanie : les Matas de Farfan. 

— San Juan de la Maguana 188-189 

— XX. — L'habitation Montfleury : l'usine; — les 

glacis pour le séchage des cafés 192-193 

— XXI. — A la Grande-Saline: le « houmfort » et la 

croix ; — le « houmfort » du général 
Ti-Plaisir 206-207 

— XXII — A la Grande-Saline : « Service » en l'hon- 

neur du maître Aguay. — La procession 
sortant de la cour du général Ti-Plaisir. 208-209 

— XXIII. — Cimetière sur la route du Grand-Goave à 

Bainet. — Tombeau sous un « mapou », 

dans la plaine de Léogane 212-213 

— XXIV. — Une rue des Cayes. — A Jacmel: trieuses 

de café 226-227 

— XXV. — Bainet : vue prise de la route de Jacmel ; 

vue prise de la baie 234-235 

— XXVI. — Les Cayes Jacmel. — Sale-Trou 236-237 

— XXVII. — L'Arcahayè. — Cases dans les Mornes de 

la Gninaudée ( Jérémie) 244-245 

— XXVIII. — Saint-Marc: maisons nouvelles. — Maisons 

de l'époque coloniale 256-257 

— XXIX. —Le passage de l'Artibonite en «bois fouillé». 

— Vue de Dessalines 304-305 

— XXX. — Les Gonaïves. L'église. — Le Cap-Haïtien ; 

La Barrière-Bouteille 

— XXXI. — La grande rivière du Nord. — Le Cap- 

Haïtien : vue prise de la rade 336-337 



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